dimanche 31 janvier 2016

15 ans du Plan Colombie


La lutte de la société colombienne pour la paix doit continuer. Soyons conscients qu'elle va à contre-courant du plan de guerre impérialiste.

Editorial N.513 / Revista Insurrección 
25 janvier 2016

Le 4 février prochain, à Washington, le président des Etats-Unis Barack Obama, le président de la Colombie Juan Manuel Santos et 2 anciens présidents colombiens Alvaro Uribe et Andrés Pastrana vont se réunir. L'objectif est de commémorer les 15 ans de mise en oeuvre du Plan Colombie et de poser les fondements de ce que pourrait être une "nouvelle formule" de ce plan, conformément à ce que l'on a coutume d'appeler le post-conflit.

L'idée du Plan Colombie avait surgi à la fin du siècle précédent, dans la perspective d'accords et de réformes requis par le pays si le processus de dialogue avec les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie développé dans la Zone de Distension de San Vicente del Caguán à partir du 7 janvier 1999 avait réussi.

Mais le Plan changea substantiellement d'orientation suite à l'échec de l'expérience du Caguán. Et ce fut le Général étatsunien Barry McCaffrey, tsar antidrogues, qui lui donna son nouveau sens :  L'implication de la guérilla colombienne dans le commerce des drogues illicites amena à considérer que, pour dépasser la violence qui affectait la nation sud américaine et la région, il était nécessaire de combattre la "narco-guérilla" pour atteindre la paix.

Le Plan se concrétisa le 20 octobre 1999 au Congrès nord américain, sous le nom de "Alianza Act", à l'initiative des sénateurs républicains Coverdell, Dewine et Glaseley. A ce moment-là, on envisagea une aide supplémentaire de 1.600 millions de dollars en trois ans pour la Colombie, dont 70% serait destinée à la lutte anti narcotiques, même si l'un des chapitres du Plan annonçait en anglais une "déclaration de mission" indiquant : "Mission Nationale : Assurer l'ordre, la stabilité et le respect de la loi ; garantir la souveraineté nationale sur le territoire ;  protéger l'Etat et la population civile des menaces issues des groupes insurgés et des organisations criminelles. Rompre les liens entre ces groupes et l'industrie de la drogue qui les soutient".

Dès le 20 août 2006, The New York Times souligna l'échec du Plan Colombia car après 6 ans de mise en oeuvre et avec plus de 4.7 milliards de dollars investis, le problème continuait le même. Les cultivateurs s'adaptaient en réduisant l'extension des terres cultivées et se déplaçaient dans des zones retirées pour éviter d'être détectés. Et les patrons du trafic, en évitant d'attirer l'attention, engendraient des réseaux qui empêchaient leur localisation. Tout cela sans parler des dégradations sur l'environnement et la santé publique dues au Glifosate, produit chimique utilisé pour éradiquer les cultures et dont les effets néfastes ont été démontrés.

Le Plan Colombie, comme arme de guerre, a été et est contraire à l'idée d'un pays en paix. La présence nord américaine a accompli sa mission dans la formation et la direction de l'Armée colombienne. Les bases militaires avec une présence nord américaine établies dans tout le territoire national et reconnues dans les accords de coopération, les visites des haut-gradés en provenance des guerres d'Irak et d'Afghanistan, sont des preuves publiques de tout cela : Une machinerie guerrière qui menace le continent, au rythme de l'avancée du plan global de la guerre impérialiste.

Parce que c'est une monnaie à deux faces, il faut voir le Plan Colombie comme un échec, qui fait partie de la ruineuse "guerre anti drogues" lancée par le président Nixon en 1974. Il aura fallu 4 décennies pour que les EEUU reconnaissent qu'ils ont échoué dans la voie répressive contre les drogues. Mais il faut le voir également comme une arme contre insurrectionnelle : Le Plan Colombie est considéré par l'oligarchie comme quelque chose de bon pour ses intérêts car il a produit le repli des guérillas colombiennes.

Les planificateurs stratégiques de l'impérialisme nord américain ont ajusté ce Plan, l'adaptant au nouveau temps qui s'ouvre, après les accords en voie d'être scellés avec la guérilla. Ces ajustements envisagent un rôle actif des forces armées dans l'offensive réactionnaire en cours contre les gouvernements qui ont pris leur distance par rapport aux diktats des EEUU.

La lutte de la société colombienne pour la paix doit continuer. Soyons conscients qu'elle va à contre-courant du plan de guerre impérialiste. Ce dernier ne s'arrêtera pas avant d'avoir à nouveau monopolisé la plus grande réserve de pétrole du monde, à l'est de notre pays, dans la République Bolivarienne du Venezuela. Et donc, le scénario de pacification des luttes en Colombie que recherchent Obama et l'oligarchie, est compatible avec le scénario de guerre qu'ils attisent contre le peuple frère du Venezuela. Voilà la dure réalité impliquée par la version 2.0 du Plan Colombie. Contre elle, les luttes des peuples sud américains vont continuer car comme le dit l'adage : " Il n'y a que les combats que l'on ne mène pas qui sont perdus d'avance".

Traduction : C.Marchais

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samedi 30 janvier 2016

Colombie. La paix et l'intensification du conflit : Les défis du mouvement social


Par Itayosara Rojas Herrera 
29 janvier 2016
in Contagio Radio  

Après les annonces des engagements pris au cours des conversations de La Havane entre le gouvernement de Juan Manuel Santos et la guérilla des FARC, la possibilité d'un accord général entre les deux parties semble de plus en plus proche. Cette possibilité maintenant si vraisemblable demande à être réfléchie par le mouvement social colombien et par toutes les forces qui aspirent à s'entendre sur un nouveau modèle de pays. Il est nécessaire ici de reconnaitre que le dépassement de la manifestation armée du conflit est une caractéristique sans laquelle il n'est pas possible de réussir des changements significatifs dans notre pays. Les possibilités d'un gouvernement véritablement démocratique qui garantisse la jouissance effective des droits pour toutes et tous les colombiens, passe en premier lieu par le dépassement du conflit armé.

Dit autrement, si cessait la guerre en ce moment, cela ouvrirait la possibilité à de nouvelles forces sociales de diriger le pays. Pourtant, "dépasser la manifestation armée du conflit" ne signifie pas la fin du conflit social, elle implique au contraire l'intensification de la "conflictivité" sociale. C'est à dire que nous, colombiens et colombiennes, pourrons voir plus clairement les problèmes sociaux qui semblaient auparavant s'estomper derrière le voile de la guerre. Nous pourrons peut-être mieux comprendre la complexité de ses causes et le pourquoi de sa persistance tout au long d'un demi-siècle.

Ainsi, "la solution politique et négociée au conflit colombien" a été une revendication du mouvement social qui a été présente tout au long de l'histoire de la Colombie. Chaque processus de paix qui a eu lieu dans le pays a reçu à un moment ou un autre un soutien populaire significatif et hétérogène. Le processus de La Havane n'est pas une exception et pendant son déroulement, il y a eu des journées d'action et de mobilisation sociale importantes, notamment le 9 avril.

S'il existe un soutien d'ensemble du mouvement social à la solution politique et négociée, ce dernier a laissé de coté plusieurs défis apportés par la signature de l'accord général sur la fin du conflit. Car dans cet accord, les intérêts du gouvernement national et du secteur social qu'il représente sont basiquement tournés vers les opportunités économiques que peut apporter "la paix", dans le but de maintenir et d'augmenter la confiance des investisseurs. C'est à dire que, pour le gouvernement national, "la paix" est la porte qui permet de conduire avec plus de force le projet néolibéral dans le pays. La vente de plusieurs entreprises publiques, l'augmentation des concessions minières et énergétiques, le cours de la réforme fiscale qui est en route, sont autant de symptômes du "paquet" néolibéral que le gouvernement cherche à mettre en oeuvre.

Ces réformes néolibérales ont toujours lieu au détriment de la qualité de vie des citoyens et citoyennes. Elles ont réussi à s'implanter par la force et la violence (voir le cas du Chili) et à travers un démantèlement des droits sociaux que les classes laborieuses avaient gagnés. La privatisation des secteurs de la Santé et de l'Education en sont un exemple. Ce processus de néo libéralisation a commencé à prendre forme avec force dans le pays dans les années 90. La constitution colombienne de 1991, bien qu'elle soit considérée comme une avancée des garanties en droits, fait partie de cette vague de néo libéralisation que tous les pays d'Amérique Latine ont traversée.

Quelle sera donc la réponse du mouvement social colombien ? Si la paix est bien une demande fondamentale et engendre le soutien aux accords issus des conversations de La Havane, le mouvement social doit aussi garantir l'exécution de ces accords et faire face aux réformes néolibérales que le gouvernement national cherche à mettre en place : Faire marcher la paix comme une réalité tangible et stopper le monstre néolibéral, voilà le grand défi pour les mois à venir.

Le soutien à la solution politique ne peut pas être de hocher la tête à toutes les réformes mises en oeuvre par le gouvernement national. La dispute politique pour la paix doit contempler aussi un programme anti-néolibéral, de jouissance effective des droits. La paix ne peut pas se résoudre à être un redoutable mille-feuilles de réformes néolibérales. Ce doit être au contraire un espace où la justice sociale et la jouissance effective des droits soient garanties pour tous les colombiens et colombiennes. Concrétiser cette espace dépend de l'action énergique et puissante du mouvement social, pour la paix et contre le néolibéralisme.

Source : La paz y la agudización del conflicto: Los retos del movimiento social 

Traduction : Catherine Marchais

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Gauche avec identité... Un point de vue depuis la Colombie


Pour que l'unité soit, il faut commencer par l'élaboration d'un programme partagé du Front uni et de l'action populaire, programme qui puisse donner un contenu et une identité à l'objectif louable de l'unité.

Par Carlos A. Lozano Guillén.
Avocat, journaliste et directeur de l’hebdomadaire du Parti communiste colombien, le journal VOZ. Fondé en 1957, VOZ est le journal de gauche le plus ancien du pays

Les dialogues de paix de La Havane sont entrés dans une phase irréversible bien qu'il reste encore deux points difficiles et des thèmes en discussion sur lesquels les accords ne sont que partiels. Dans ce contexte, augmentent les questionnements et les attentes sur ce que sera le post-accord, une fois que sera signé le document sur la paix stable et durable : Quel sera le rôle de la gauche et particulièrement quels seront la forme et le contenu de la participation des insurgés dans la vie politique du pays, sans les armes, et dans les conditions démocratiques des accords politiques.

Certains croient que les insurgés sont nouveaux en politique et qu'ils ont beaucoup à apprendre avant de se lancer dans l'action démocratique et sociale. Pourtant, la majorité d'entre eux, au moins les cadres à tous les niveaux, ont été des dirigeants d'organisations politiques et sociales avant de prendre les armes. De plus, les guérillas sont essentiellement des organisations politico-militaires.

‘Timoleón Jiménez’, le grand chef de la guérilla des FARC, a dit récemment dans un entretien avec l'hedomadaire VOZ : "Nous, les FARC, n'allons pas commencer à faire de la politique. Nous en faisons depuis plus de cinquante ans, nous ne sommes pas novices en la matière. Ce que nous allons faire, c'est de la politique dans de nouveaux cadres démocratiques et avec des garanties qui rendent inutile l'usage des armes". Le chef des FARC ne laisse pas planer de doutes sur la volonté de paix et de participation à la vie politique, après avoir déposé les armes conformément aux accords.

Il n'y a aucun doute: la guérilla convertie en mouvement politique cherchera à rallier les secteurs démocratiques et progressistes pour travailler aux changements dont a besoin le pays. Elle sera un facteur déterminant et indispensable pour l'unité de la gauche. On ne peut ignorer le fait que l'unité et l'avancée démocratique qui s'annoncent, trouveront leur origine dans les changements qui viendront suite aux accords de La Havane.

La semaine dernière, il y a eu à Bogotá une rencontre des dirigeants de la gauche dans ses différentes versions. Il en manquait quelques uns mais ils s'intégreront peut-être plus tard. C'est un bon début, qui doit être salué par toutes les organisat
ions de la gauche dans la mesure où elle implique la rupture avec les tentations d'hégémonie et de sectarisme.

Pour que l'unité soit, il faut commencer par l'élaboration d'un programme partagé du Front uni et de l'action populaire, programme qui puisse donner un contenu et une identité à l'objectif louable de l'unité. Avec une clarté sur les objectifs stratégiques proposés, éloignés du statu quo, de la collaboration avec les gouvernements traditionnels et pour forger une possibilité de pouvoir démocratique en rupture avec le néolibéralisme, le despotisme et la corruption.

Source : Izquierda con Identidad. VOZ
Traduction : Catherine Marchais

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jeudi 21 janvier 2016

L'humain d'abord / debout...


Il y a des créativités foisonnantes, de l'ordre du jaillissement et de l'explosion. D'autres sont des sources paisibles et patientes. En ce moment, je fais plutôt dans le jaillissement explosif, la profusion, le collectif, le "Tous ensemble", le multiple, le divers, les mouvements pluriels. C'est pourquoi, quand Catherine Van den Steen nous a proposé de bricoler un personnage debout pour commencer à travailler sur l'humain en volume, dans l’esprit d’Alex Burke dont nous avons côtoyé les poupées exposées pendant trois mois à l'Espace d'art des Terrasses, j'ai pensé non pas à UN mais à DES personnages, non pas à une figure individuelle mais à un groupe.

J'ai pris des bouteilles vides de différentes formes, mis des boules à la place du bouchon pour représenter la tête, je les ai recouvertes avec des chaussettes noires et collé des autocollants récupérés pendant des manifs... Simple, efficace, les messages des autocollants ressortaient. Genre: "Quand on est de gauche, on partage bien plus que des miettes", "Egalitée", "L'humain d'abord".

Catherine Van den Steen a remarqué avec raison que mes bouteilles habillées n'étaient que le support des slogans. Elle m'a demandé pourquoi toutes les figures étaient noires et ce que signifiait l'autocollant "Egalité(e)".

"Quand on est une femme ou quand on est noir, c'est plus compliqué d'être égal(e)" : Ce fut ma première réponse mais la question a continué à résonner et elle a débouché sur la personnalisation des figures, leur individuation. J'ai donc entrepris de les coiffer, les vêtir, leur coudre des yeux et une bouche. Elles sont femmes, elles sont noires, elles n'ont pas la même taille, l'une a des cheveux de paille et un poncho latino américain, l'autre une coiffe africaine et un collier, une autre porte un bébé dans son châle de dentelle. Dans ce processus de "personnalisation", j'ai eu envie de les nommer et j'ai brodé leurs prénoms : Léopoldine, Maria-Elena, Lilah. J'ai aimé à prendre le temps patient de la broderie pour matérialiser à travers leurs noms les personnes représentées par mes bouteilles habillées. J'ai pris du plaisir à "créer de la personnalisation", à matérialiser "l'humain d'abord".

Ecouter Tracy Chapman "Talkin' about a revolution"


mercredi 20 janvier 2016

Lo humano primero / de pie...


Ciertas creatividades son abundantes, irruptivas como unos brotes o unas explosiones. Otras son fuentes tranquilas y pacientes. Ultimamente, me encuentro más en el brote explosivo, la profusión, lo colectivo, lo diverso, los movimientos plurales. Por eso siguiendo el espíritu de Alex Burke cuyos  muñecos nos acompañaron durante tres meses en el Espacio de arte de las Terrasses, cuando  Catherine Van den Steen nos propusó meternos en el bricolaje de un personaje de pie para trabajar sobre el volúmen humano, yo pensé no en UN personaje sino en UNAS, no en una figura individual sino en un grupo.

He cogido unas botellas vacias de formas diferentes, he puesto unas bolas en lugar de las tapas para representar la cabeza, las he cubierto con calcetines negras y he puesto pegatinas recuperadas en las movilizaciones políticas o sindicales... Es que queria hacer un mitín de protesta. Sencillo, eficaz, el mensaje de las pegatinas sobresalia. Tipo: "Si eres de izquierda, tienes que repartir más que migajas", "Igual(a)", "Lo humano primero".

Catherine Van den Steen señaló con razón que mis botellas vestidas no eran sino el soporte de los lemas. Me preguntó porque las figuras eran negras y lo que significaba la pegatina "Igual(a)".

"Cuando eres mujer o negro/a, es más complicada la igualdad": Esa fue mi primera respuesta pero el eco de la pregunta continuó... Y desembocó sobre la personalización de las figuras, su individuación. He empezado a peinarlas, a vestirlas, a coserles unos ojos y una boca. Ellas son mujeres, negras, no miden igual, una tiene unos pelos de rafia y una ruana de america latina, otra tiene un tocado africano y un collar, y otra lleva un bebé en su chalina de encaje. En ese proceso de "personalización", me han entrado ganas de nombrarlas y he bordado sus nombres: Léopoldine, Maria-Elena, Lilah. Me ha gustado ese tiempo paciente del bordado para materializar las personas representadas por mis botellas vestidas a través de sus nombres. Gozé "creando personalización", materializando "l'humain d'abord" (lo humano primero).


Escuchar Tracy Chapman "Talkin' about a revolution"


vendredi 15 janvier 2016

Le Diagnostic en tant que symptôme. Sur la crise de la Gauche en Amérique Latine


Par Edwin Cruz
El diagnóstico como síntoma. Sobre la crisis de la izquierda
14 janvier 2016. Bogotá
in "Palabras al margen"

Suite aux défaites électorales en Argentine et au Vénézuela, différents diagnostics ont été posés sur ce qui est perçu comme une crise de la gauche en Amérique Latine après près de trois décennies au gouvernement. Même si ce que j'ai eu l'opportunité de lire n'est sûrement pas représentatif de tout ce qui a été écrit sur le sujet, les analyses semblent se définir autour de deux perspectives opposées.

D'un côté, on souligne les problèmes de gestion des gouvernements progressistes ou populistes, avec dans ce cadre, la corruption ou l'accumulation des rentiers, mais aussi l'échec de ces gouvernements dans leur détermination à dépasser le "modèle" néolibéral et, suivant l'analyste, à avancer vers un autre modèle de développement ou même à abandonner le projet développementiste, si ce n'est le capitalisme lui-même. Ainsi, le renflouement électoral de la droite trouverait son explication dans les capacités réduites de gestion publique de la gauche qui a été incapable d'aller au delà de l'assistancialisme focalisé dans ses politiques sociales et s'est employée à approfondir un modèle économique extractiviste qui, en plus de très graves problèmes socio-économiques et environnementaux, conduit à la délégitimisation du gouvernement. Finalement, ce type d'analyse suppose que la gauche doit apprendre à gouverner, c'est à dire à orienter la société depuis l'Etat.

D'un autre côté, et partiellement en réponse à ce qui précède, on souligne les contraintes du contexte dans lequel les gouvernements progressistes ont dû agir. Dans cette perspective, la défaite électorale ne s'explique pas tant par leurs propres limites mais par les arguties de leurs adversaires. L'environnement international a changé et si l'essor de ce type de gouvernement a été possible quand les USA ont dévié quelque temps leur regard du "patio arrière", il est prévisible que leur préoccupation renouvelée pour la région latino américaine conduise à un redressement de la droite. De plus, il n'est pas très réaliste de prétendre qu'en quelques années au gouvernement, on puisse transformer les héritages coloniaux, comme la dépendance extractiviste et l'exportation des matières premières, enracinés depuis plus de deux siècles dans ces sociétés. L'échec aux élections serait, enfin, une défaite des tactiques politiques et électorales mises en oeuvre par la "défense stratégique" des processus.

Evidemment, selon les différents cas nationaux, les analyses sur la crise des gauches latino américaines sont plus complexes et riches en nuances. Pourtant, ces diagnostics ciblés invariablement sur des problèmes de gestion et de concurrence électorale, semblent paradoxalement fonctionner comme des symptômes d'une crise plus générale.  Mon hypothèse rejoint un autre point de vue : Le problème réside dans la compréhension de la politique qui a guidé les pratiques de la gauche pendant ces dernières années, aussi bien du côté des gouvernements progressistes que du côté de ceux qui les critiquent. Il s'agit d'une forme de compréhension de la politique qui, d'une certaine façon, est anachronique car elle ne répond pas aux défis de la société contemporaine.

Alors que pendant longtemps, on a reproché à certaines expressions de gauche leur "réductionnisme économiciste", on pourrait peut-être aujourd'hui sermonner toute la gauche en raillant son excès de "politicisme", palpable à travers les perspectives interprétatives évoquées ci-dessus. Ainsi, comme l'économie est fondamentale dans n'importe quel processus de transformation sociale, la politique l'est aussi mais, comme l'affirme la sagesse populaire : Trop est l'ennemi du bien. Surtout quand on use un concept restreint de la politique. En effet, la gauche semble s'être résignée à agir dans le champ étroit de la politique délimité par les conceptions de ses adversaires néolibéraux. Dans la pratique, la politique a été réduite aux élections et au gouvernement ou à la gestion publique. Ainsi, les moyens ont pu être confondus avec les fins.

Agir avec cette conception de la politique conduit la gauche à des impasses. Ou bien on accepte les normes, et donc l'alternance du pouvoir et la légitimité d'un projet de gouvernement et de société contraire, ou bien on ne l'accepte pas, et alors le présidentialisme est renforcé, on change les règles du jeu politique en détériorant les poids et les contre-poids institutionnels, et on instaure l'autoritarisme au nom du peuple. Dans les deux cas, la gauche sort perdante, sans parler de tout projet radical de transformation sociale.

Il en est de même avec cet accent contemporain sur la gestion publique, la gouvernance et l'administration. A gauche, aujourd'hui, prédomine une approche "étatocentrique" de la politique, semblable à celle qui a été dominante au milieu du XXème siècle avec l'essor des populismes, quand tout effort de transformation sociale passait nécessairement par l'Etat. Ce qui est paradoxal ici, c'est que dans les sociétés contemporaines, ni l'Etat ni la politique n'ont la centralité qu'ils avaient à l'époque. Et donc, les stratégies de la gauche pouvaient être couronnées de succès à l'époque mais pas dans le contexte présent.

La majorité des problèmes transcendants de la réalité contemporaine sont pratiquement in-gérables ou non-gérables au niveau de l'Etat car, comme l'a affirmé Zygmunt Bauman, la politique aujourd'hui -dans le cadre de l'Etat- est déliée du pouvoir qui s'exerce à des hauts niveaux, cachés et "non politiques" au sens conventionnel. Immanuel Wallerstein l'avait déjà dit. Il y a trois échelles dans le système-monde : Celle de l'expérience, qui correspond au niveau du territoire et de la vie quotidienne ; celle de l'idéologie, qui désigne l'Etat-Nation ; et celle de la réalité qui se réfère au système-monde comme totalité. Les problèmes de la sphère de l'expérience ne trouvent de solutions que dans la spère de la réalité, d'où le caractère idéologique de la gestion de l'Etat. Aujourd'hui, il est plus que jamais évident que l'Etat n'est qu'un engrenage d'un système plus complexe et que le pouvoir "réel" se trouve ailleurs. Et donc "bien" gérer l'Etat, c' est d'une certaine mesure, être fonctionnel pour le système dont il fait partie. Et cet "être fonctionnel" impose nécessairement des limitations drastiques à ce que les gouvernements peuvent ou ne peuvent pas décider et réaliser : Voir le cas grec.

Je ne voudrais pas que la formulation de ces vérités soit interprétée comme un appel à méconnaitre l'importance de la démocratie formelle, de la prise du pouvoir de l'Etat ou d'une administration transparente, efficiente et efficace par la gauche. Le climat contemporain n'est pas propice aux formules simples. La situation est si complexe que des esprits aiguisés comme Slavoj Žižek ont suggéré que l'horizon politique de la gauche est la défense, réelle et pas seulement tactique, des valeurs libérales face à l'incompétence des libéraux eux-mêmes pour les rendre effectives. Chantal Mouffe, pour sa part, a manifesté qu'aujourd'hui, il ne s'agit pas tant de radicaliser la démocratie selon le projet qui avait été tracé avec Ernesto Laclau en 1985, sinon de la récupérer. Pourtant, comme l'avait également affirmé Wallerstein en examinant les contraintes que la gestion de l'Etat et les dynamiques partidaires et électorales imposent aux projets de transformation, s'il est vrai qu'il ne convient pas de mépriser le lieu de l'Etat et du gouvernement, on ne devrait pas tomber dans l'illusion qu'on peut choisir le meilleur dans les processus électoraux ou que l'exercice du gouvernement sera suffisant pour obtenir des transformations sociales. En fait, la réduction de la politique à sa conception néolibérale est à la racine de la crise actuelle des gauches.

Les défaites électorales laissent entrevoir que la forme néolibérale de compréhension et de pratique de la politique n'a pas pu se transformer et qu'au contraire, la gauche semble l'avoir entièrement faite sienne. Les grandes transformations sociales opérées dans la région pendant ces quatre dernières décennies ont apporté un bénéfice clair aux façons de faire la politique de la droite. Ces grandes transformations peuvent être synthétisées dans un processus unique : L'empire de la logique du marché, de l'échange basé sur le taux de change dans tous les domaines de la vie sociale.

Les liens sociaux d'aujourd'hui sont basés principalement sur l'utilité et le calcul qui ont fait reculer la solidarité, la fraternité et même l'amour. Les conséquences plus ou moins claires de ce fait peuvent se comprendre si on élargit un peu le sens de la privatisation comme l'a fait Bauman : la prédominance d'un individualisme excessif qui plonge les personnes dans la solitude, la peur et l'insécurité matérielle et psychologique, face à l'absence de projets et d'instances collectives et publiques portés par des logiques autres que marchandes, qui puissent pallier d'une certaine manière aux incertitudes croissantes de la vie quotidienne. Ici, la politique se réduit à une concurrence pour des voix où la rationalité des élus comme des électeurs se limite au calcul des coûts et bénéfices dans un délai immédiat. De là vient la difficulté à configurer des espaces et des intérêts publics qui ne soient pas restreints à la superposition ou à la somme des intérêts individuels, mais qui soient un produit distinct de cette somme. Et la difficulté à ce que les paris collectifs de transformation sociale survivent aux explosions éphémères des protestations et qu'ils puissent se projeter, ne serait-ce qu'à court terme.

La défaite de la gauche dans les urnes serait, alors, une défaite sur le terrain de l'adversaire qui sait exploiter les peurs, les insécurités, les incertitudes, la rationalité, en un mot, la subjectivité de l'individu qu'il s'est efforcé de construire pendant la longue période d'hégémonie néolibérale. Cela expliquerait pourquoi, après deux décennies de gouvernement de gauche, les électeurs continuent à se comporter comme des individus rationnels dont les calculs ne vont pas au delà de l'immédiat et, pour cette raison, finissent par soutenir des options pro-fascistes ou oligarchiques. Si nous nous en tenions aux résultats, il semblerait qu'au lieu d'un effort soutenu pour changer la subjectivité et le sens des relations sociales, la gauche a accepté passivement l'existence de cet individu rationnel, "court-termiste" et bardé de peurs, qui la met aujourd'hui en crise, et qu'elle s'est bornée à engendrer des stratégies de marketting politique pour attirer périodiquement des voix, stratégies qui ne diffèrent guère de celles mises en oeuvre par la droite, avec une plus grande dextérité et plus de succès.

Il serait injuste, pourtant, d'affirmer que les gouvernements de gauche n'ont rien fait pour sortir du cercle vicieux de la politique néolibérale. Les grands efforts des politiques de communication tendent précisément à combattre la subjectivité et la culture politique dominantes. Les nationalisations peuvent se concevoir comme un premier pas dans le chemin de la dé-privatisation des liens sociaux. Les processus d'intégration régionale sont une alternative pour disputer le pouvoir des "marchés" et les agents qui dominent le monde globalisé. Mais on est en attente d'un plus grand effort pour redonner du sens au concept et à la pratique de la politique. On ne peut pas reléguer à un second plan, supposément "non politique", la dispute sur tout ce qui ne se réduit pas à la concurrence dans les élections et le gouvernement : Il faudrait s'efforcer de "gagner des âmes" avant les voix. 

Le néolibéralisme ne se réduit pas à un modèle de développement économique, il s'est infiltré dans les dispositifs bigarrés de production de subjectivité en modelant les relations sociales. Et donc, la lutte contre le néolibéralisme ne peut pas se borner au terrain d'une sphère politique restreinte à la concurrence sur les voix et les charges gouvernementales. Il est nécessaire de disputer le sens même de la politique. Comprendre jusqu'à quel point la gauche s'est imprégnée de la conception et de la pratique néolibérale de la politique est peut-être un pas nécessaire pour avancer dans cette dispute.

Edwin Cruz Rodríguez est politologue de l'Université Nationale de Colombie. Il travaille sur l'interculturel, les mouvements indigènes, l'histoire politique colombienne et latino américaine.

Traduction : Catherine Marchais
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jeudi 7 janvier 2016

Le radeau de la Méduse


L'autre jour, au Louvre, je suis restée longtemps face au radeau de la Méduse, ce tableau grand format sombre et glaçant, peint par Géricault en 1819. J'ai été frappée par les paroles d'un homme qui expliquait l'histoire de l'oeuvre à son fils. Je me suis souvenue des paroles de ma mère qui était institutrice : Elle venait chaque année au Louvre avec ses élèves et chaque année elle expliquait la même histoire face au radeau. Avec quasiment quarante ans de différence, les mots de l'homme et ceux de ma mère étaient semblables... Je me suis rendue compte que, face au drame de ce naufrage, il y avait une tradition orale construite autour de questions pour attirer l'attention, pour s'approcher collectivement de la tragédie et arriver au point culminant de l'espérance minuscule.

Un très bon reportage
La Véritable histoire de la Méduse

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