Dans le cadre d'un exercice de diplomatie populaire répondant à un appel pluriel, représentatif, divers et inclusif,
Nous, organisations et mouvements sociaux, politiques, syndicaux, féministes et environnementaux d'Amérique latine, des Caraïbes et d'Europe, réunis à Bruxelles le 17 et 18 juillet 2023 lors du Sommet des Peuples, déclarons :
1) Alors qu'à notre époque, l'impérialisme développe une offensive qui tente de diviser le monde en blocs d'États déconnectés et en conflit les uns avec les autres, il intensifie toutes sortes de provocations, blocus, pressions et mesures coercitives unilatérales contre les peuples qui ne se soumettent pas et ne servent pas ses intérêts, et il cause destruction et mort dans de nombreuses régions de la planète.
Ce Sommet des Peuples a compris que la rencontre entre la CELAC (Communauté des Etats d'Amérique Latine et des Caraïbes) et l'Union Européenne est une opportunité pour avancer dans la création d'un monde multipolaire, avec des relations multilatérales qui permettent à l'Humanité de progresser dans la Paix en harmonie avec la Terre Mère. Pour cela, des progrès doivent être réalisés dans les relations entre l'Europe, l'Amérique latine et les Caraïbes, pour renforcer une coopération bi-régionale, fondée sur le respect mutuel et la réciprocité, qui place l'être humain au centre des politiques publiques, sans ingérence extérieure, et rejette catégoriquement toute action politique ou militaire visant à interférer dans le développement normal des institutions et des normes constitutionnelles de l'un des États participant au Sommet. C'est pourquoi nous condamnons les campagnes médiatiques visant à déstabiliser les gouvernements démocratiquement élus par leurs peuples en Amérique latine et aux Caraïbes
En ce sens, nous observons avec intérêt l'avancée des forces qui défendent un nouvel ordre international multipolaire et multicentrique, qui annonce l'avènement progressif d'une architecture mondiale, fondée sur la solidarité et la coopération entre pays souverains. C'est avec optimisme et sympathie que nous regardons la nouvelle vague progressiste qui fait son chemin en Amérique latine et dans les Caraïbes. Nous saluons leurs combats héroïques en défense de la souveraineté, du bien-être social et de la démocratie participative, dans le but d'améliorer les conditions de vie et d'existence des peuples, promouvoir l'unité solidaire et l'intégration régionale, réactiver avec plus de force la CELAC et l'UNASUR.
De même, nous apprécions hautement le rôle d'avant-garde joué par l'Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), fondée par Fidel Castro et Hugo Chávez, et nous nous reconnaissons dans l'appel du Forum de Sao Paulo lorsqu'il proclame :
« Surmontons les différences, construisons l'unité la plus large dans la diversité des partis, des mouvements sociaux et populaires et de l'intelligentsia progressiste et de gauche au sein de chaque organisation, pays et continent. Nous continuerons dans l'unité pour l'intégration régionale afin de faire progresser la souveraineté de l'Amérique latine et des Caraïbes !"
Nous saluons les 20 ans du Réseau des Intellectuels, Artistes et Mouvements Sociaux en Défense de l'Humanité (REDH), un mouvement de pensée et d'action qui prône dans ses principes directeurs : la défense de la paix, de la mémoire, de la vérité et de la pluralité de l'information, l'intégration et la souveraineté des peuples, la préservation de l'environnement et l'unité dans la diversité culturelle.
2) En conséquence, le Sommet des Peuples :
Condamne le blocus injuste et illégitime que les États-Unis font subir à Cuba et se joint à la déclaration approuvée lors de la 26ème réunion du Forum de Sao Paulo, qui s'est tenue à Brasilia du 29 juin au 2 juillet 2023. Il y est affirmé que Cuba a héroïquement résisté à plus d'un demi-siècle de blocus injuste et criminel de la puissance impériale des États-Unis. La dignité du peuple cubain est un exemple pour toutes les nations et partis populaires du monde, de la même manière que nous nous solidarisons avec le Forum de Sao Paulo qui déclare que Cuba est "Patrimoine universel de la dignité".
Condamne l'utilisation de mécanismes judiciaires et de fake news pour expulser de leurs fonctions les dirigeants progressistes d'Amérique latine démocratiquement élus par leurs peuples et rejette la politique illégale de sanctions et de mesures coercitives unilatérales imposées par les États-Unis contre la République bolivarienne du Venezuela et la République du Nicaragua qui constituent un blocus inhumain et criminel des économies et des peuples des deux pays. Il rejette également la politique de l'Union européenne consistant à approuver et, dans certains cas, à reproduire les sanctions américaines contre le Venezuela et le Nicaragua.
Exhorte le gouvernement des États-Unis à abroger complètement, immédiatement et sans condition toutes les mesures qui affectent la pleine jouissance des droits humains des peuples d'Amérique latine et des Caraïbes, y compris la réalisation de leur droit au développement et à la recherche du bien-être.
Condamne spécifiquement l'enlèvement et la détention arbitraire du diplomate bolivarien Alex Saab, par le gouvernement des États-Unis, alors qu'il effectuait un travail humanitaire à l'étranger, obtenant des médicaments et de la nourriture pour atténuer l'impact criminel des mesures coercitives unilatérales sur le peuple vénézuélien. Nous exigeons sa libération immédiate.
Rejette l'avancée de l'extrême droite en Europe, facilitée par la mise en place de politiques autoritaires, réactionnaires et patriarcales qui ont supprimé les droits sociaux et rendu la vie précaire à des millions de personnes à travers l'Europe.
Défend l'application de politiques socialement avancées qui empêchent les peuples d'Europe de continuer à subir les conséquences d'une crise qu'ils n'ont pas provoquée.
Se solidarise avec les efforts déployés par le gouvernement colombien du président Petro pour faire avancer un programme social et de transformation avec un nouveau cadre de travail en faveur de la classe ouvrière, une nouvelle conception de l'éducation qui garantit véritablement le droit à l'éducation et le progrès vers une éducation universelle et de qualité système de santé publique.
Considère comme un exemple de fermeté populaire la lutte du peuple bolivien pour récupérer la démocratie après le coup d'État fasciste qui a tenté de mener le pays à ses heures les plus sombres. Aujourd'hui la Bolivie avance dans l'amélioration de son économie avec équité et justice sociale, avec comme horizon la politique du "Vivir Bien". Elle émerge de ses racines indigènes originelles, se combine harmonieusement avec l'expérience et les paradigmes des travailleurs, et recherche la stabilité sociale avec de grandes réalisations dans la protection des droits humains des peuples indigènes et paysans et ceux de la Terre mère.
Considère avec joie et espoir le retour de Lula à la présidence du Brésil après avoir subi toutes sortes d'attaques, de manipulations, après le rejet populaire de la politique d'extrême droite de Bolsonaro qui ouvre la voie à une nouvelle étape de progrès au Brésil. Cela nous permet de concevoir cette victoire comme un exemple de combat et de défaite du fascisme par la persévérance dans le travail social, syndical et politique.
Se félicite de l'impulsion qui soutient la création de la CELAC sociale comme espace de représentation des peuples latino-américains et caribéens, et demande instamment qu'elle soit reconnue par l'UE et ses organisations comme contrepartie pour la création d'un espace social de bi-participation populaire régionale
Condamne la répression au Pérou qui a fait 69 morts, dont 49 tués avec des armes à usage militaire et policier. Nous rejetons la criminalisation de la protestation sociale et l'entrave au droit à la mobilisation pacifique. Nous réclamons que les crimes contre l'humanité soient portés devant la justice et la liberté des détenus. Nous dénonçons également que le gouvernement de Dina Boluarte ait autorisé la présence de troupes américaines dans le but d'intimider la population. Nous rejetons la déclaration du Congrès du Pérou contre les présidents Gustavo Petro, Manuel López Obrador et l'ancien président Evo Morales à la lumière de leurs évaluations justes de la situation politique et sociale péruvienne.
3) Exige le respect de l'autodétermination du peuple haïtien sans coups d'État promus par le Nord global, ni occupations militaires de son territoire comme celles qui se sont produites dans le cadre des opérations de la Force multinationale provisoire (FMP) et de la MINUSTA (Mission pour la stabilisation des Nations Unies pour Haïti, approuvé par le Conseil de sécurité de l'ONU et impliqué dans l'abus sexuel systématique de filles, garçons et femmes
4) Avec le principe de la solidarité active, nous affirmons : la libre circulation n'est pas seulement un droit inhérent à l'être humain. Elle a aussi un impact positif sur les sociétés d'accueil.
C'est pourquoi il est nécessaire de dénoncer et de rendre visible la violation des droits humains subie par les migrants et leurs familles, ainsi que la tragédie humanitaire sur les routes migratoires, vécue majoritairement par des femmes et des filles victimes des réseaux de traite d'êtres humains et victimes de la traite à des fins d'exploitation sexuelle. Il est impératif d'agir pour leur défense et leur protection. Ce Sommet affirme que le moment est venu pour les États du Nord et du Sud de reconnaître le double avantage de la migration et de mettre en œuvre des politiques en conséquence.
5) Constate avec inquiétude que les jeunes des deux continents sont touchés par le chômage, l'accroissement des écarts d'inégalités et les limites à leur développement personnel et professionnel. Inspirés par la force mobilisatrice de la jeunesse, nous plaidons pour que soient donnés aux jeunes les moyens d'assumer le rôle de transformer leurs réalités, d'accompagner leurs revendications et de garantir le respect de leurs droits sans aucune forme de discrimination et pour une plus grande justice sociale.
6) Constate qu'en dépit des progrès réalisés, le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et les formes d'intolérance qui y sont associées persistent, ce qui a un impact négatif sur la jouissance de tous les droits humains des personnes d'ascendance africaine, en particulier les femmes et les mineurs qui sont victimes de discrimination intersectionnelle et multisectorielle. Il demande instamment l'adoption de lois et la mise en œuvre de politiques et de programmes qui garantissent la protection effective des personnes africaines et d'ascendance africaine victimes de discrimination raciale.
7) En préparant ce Sommet, nous avons réalisé un travail qui a abouti à deux jours de conférences, débats et ateliers, au cours desquels des expériences de lutte et de gouvernement ont été échangées, des alternatives aux problèmes qui affectent nos Peuples ont été définies et des projets ont été coordonnés. Cela nous amène à proclamer notre détermination à coopérer et à coordonner nos forces :
Elle propose de lutter en coordination pour construire un Ordre International Multipolaire basé sur des relations multilatérales, qui permettent le développement des principes et droits reconnus dans la Charte Fondatrice des Nations Unies.
Elle défend le droit de chaque Peuple à disposer librement de son avenir, sans ingérence extérieure, avec la capacité de mettre ses richesses et ses ressources naturelles au service de l'amélioration des conditions de vie de la majorité sociale qui souffre aujourd'hui de la faim, de maladies curables, et du manque de logement. En ces moments de crise alimentaire, nous revendiquons le développement de l'agriculture traditionnelle et le dialogue interscientifique pour parvenir à la sécurité alimentaire souveraine du monde.
Ce Sommet appelle les peuples du monde, les forces politiques de gauche, les progressistes et les mouvements sociaux et populaires d'Amérique latine et des Caraïbes, et en particulier la CELAC et l'ALBA, à assumer une solidarité claire et active avec la lutte contre le colonialisme et en faveur du droit inaliénable à l'autodétermination du peuple sahraoui et de son représentant légitime, le Front Polisario.
Dans le même sens, elle est solidaire de la lutte des peuples palestiniens pour la défense de leur droit à établir un État indépendant en application du droit international, et dénonce la répression qu'ils subissent de la part des forces d'occupation d'Israël.
Ce Sommet célèbre que le 7ème Sommet de la CELAC, qui s'est tenu à Buenos Aires en janvier 2023, ait ratifié "l'Amérique latine et les Caraïbes en tant que zone de paix", comme elle l'avait déjà reconnu à La Havane, au cours de son 2ème sommet qui avait eu lieu en 2014. Nous espérons que les pays qui composent l'UE suivront cet exemple, afin qu'ils puissent contribuer efficacement à la paix mondiale.
En ce moment de l'histoire, plein de conflits, nous revendiquons la défense de la culture de la Paix, comme fondement de la civilisation. Nous demandons instamment que ces conflits soient résolus par des moyens pacifiques et par des négociations diplomatiques. Nous soutenons les efforts promus par les présidents Lula et López Obrador, plusieurs présidents africains et le gouvernement chinois, pour mettre fin au conflit militaire en Ukraine. Dans cette défense de la solution négociée des conflits, nous soutenons les initiatives du président Petro en faveur d'une paix totale en Colombie, et nous reconnaissons le rôle de Cuba, du Mexique et du Venezuela en tant que garants du processus et des accords de paix en Colombie de 2016 .
Nous regrettons les tentatives de l'UE d'imposer des méthodes unilatérales, peu transparentes, contraires à l'esprit de respect, de dialogue et de coopération qui devrait prévaloir dans les relations bi-régionales. En tant que Sommet des Peuples, nous continuerons à faire pression pour dégager des espaces de rencontre bi-régionaux, construits sur un pied d'égalité, transparents, pleinement inclusifs, qui apportent de vraies solutions aux défis politiques, sociaux, environnementaux et économiques de nos peuples.
9) Nous sommes sûrs que ce Sommet servira d'impulsion aux luttes populaires, et avec cette Déclaration finale, nous appelons à l'établissement d'une feuille de route qui envisage de :
Soutenir le Tribunal international contre le blocus de Cuba, qui se tiendra les 16 et 17 novembre 2023. Il s'agit d'une action importante de mobilisation, de dénonciation et de revendication des peuples contre le blocus. Nous exigeons le retrait de Cuba de la liste des États soutenant le terrorisme.
Impliquer toutes nos organisations dans les mobilisations qui sont appelées pour le 21 septembre, en défense de la Paix et de la Solidarité, contre la spirale belliciste et pour la dissolution des Blocs Militaires. Cela nous engage à continuer à travailler pour que l'Atlantique et la Méditerranée soient déclarées comme zones de paix, libres de bases militaires.
Promouvoir une campagne pour dénoncer les blocus et les mesures coercitives subis par de nombreux États du monde aux mains de l'impérialisme et, en particulier, ceux subis de manière particulière par Cuba, le Venezuela et le Nicaragua, qui doivent cesser immédiatement. En ce sens, nous dénonçons l'utilisation du Parlement européen comme instrument au service de ces attaques.
Exiger la cessation des sanctions unilatérales, qui constituent une ingérence manifeste dans les affaires intérieures de ces États. L'UE ne peut pas être l'architecte ou la complice de ces actions illégales. C'et pourquoi nous proposons qu'elle agisse directement en son sein et dans toutes les institutions judiciaires et politiques internationales pour parvenir à son élimination.
Soutenir les luttes des femmes contre le Patriarcat pour la défense de la vie, la construction de sociétés justes et émancipatrices.
Soutenir la proposition présentée par le président bolivien Luis Arce Catacora que les États membres de l'ONU convoquent l'Assemblée de la Terre pour 2024, afin de préserver notre maison commune qu'est la Terre mère et discuter des conséquences du modèle de développement capitaliste qui a conduit à la destruction de notre planète, en promouvant la création du Mécanisme Intergouvernemental Permanent pour l'Eau à l'ONU qui garantisse le droit à l'eau potable et à l'assainissement en tant que droit humain essentiel pour nos peuples
Défendre des accords et des mesures qui contribuent à développer des relations commerciales, financières et économiques équitables, équilibrées sur la base du bénéfice mutuel et de la défense de la Terre Mère, de nature multilatérale, qui éradique définitivement le colonialisme qui a causé tant de dommages aux peuples latino-américains et Caraïbes.
Défendre la conservation, la revitalisation et la promotion des langues autochtones afin de préserver l'identité, l'histoire, la culture, les connaissances, les coutumes et les traditions de nos peuples dans le cadre de la Décennie internationale des langues autochtones, en soutenant les pratiques de médecine culturelle et ancestrale des peuples autochtones préservés par les peuples autochtones
Exhorter à la construction de plates-formes de communication à partir desquelles diffuser des informations réelles et véridiques qui brisent les manipulations et les blocages de l'information des médias au service de l'impérialisme.
Développer des mécanismes de communication et de coopération entre ceux d'entre nous qui participent à ce Sommet des Peuples afin de donner une continuité au travail et aux propositions de ce Sommet et de rendre nos luttes plus efficaces.
Ce Sommet des peuples latino-américains, caribéens et européens clôt ses travaux par l'appel à poursuivre les luttes populaires qui nous sont présentées dans les différents compte-rendus qui accompagnent cette Déclaration.
JUSQU'A LA VICTOIRE FINALE DES PEUPLES CONTRE L'IMPÉRIALISME.
C'est le 19 septembre que l'on célèbre le centenaire de la naissance de celui qui est considéré comme le principal promoteur de l'éducation radicale, critique et libératrice de "Notre Amérique" (le sud du continent américain)
Paulo Freire est né le 19 septembre 1921 au Brésil, à Recife, capitale du Pernambuco, dans une famille d'extraction populaire dont il apprendra les principales valeurs chrétiennes et humanistes qui marqueront sa façon de penser et d'agir tout le reste de sa vie. Au cours de son enfance et sa jeunesse, sa formation pédagogique se déroule dans les milieux catholiques, essentiellement par l'influence de sa mère. Après avoir terminé ses études de base à l'école secondaire, il décide d'étudier le droit en 1943 et en même temps, la philosophie et la psychologie du langage à l'Université de Recife. Bien que sa formation étudiante soit passée par le droit et la philosophie, sa vocation professionnelle a toujours été liée à l'éducation. Parallèlement à sa préparation universitaire, il était professeur de portugais dans une école secondaire de sa ville natale.
Alphabétisation et exil
Son expérience d'éducateur est enrichie par deux situations de vie qui le conduiront à travers les chemins de l'éducation. La première est sa relation avec l'institutrice Elza Maia Costa de Oliveira avec qui il a partagé ses idées pédagogiques dans le domaine de l'éducation. Et la deuxième, c'est le travail formidable qu'il a accompli à partir de 1961 en tant que chef du Département d'extension culturelle de l'Université de Recife. C'est là qu'en 1963, il a mis en pratique sa première expérience d'éducation de groupe, dans le cadre de la Campagne nationale d'alphabétisation, en réussissant l'alphabétisation de 300 travailleurs ruraux en un mois et demi.
Cette expérience mettra la méthode d'alphabétisation des adultes de Freire au centre de la discussion pédagogique de l'époque, ce qui a permis de massifier le projet comme politique d'État. Elle fut interrompue en 1964 après le coup d'État du général Humberto Castelo Branco.
Paulo Freire est alors détenu pendant 72 jours, puis opte pour l'exil pendant plus de 16 ans, qu'il passe au Chili, en Europe et en Afrique.
C'est là qu'il développe une systématisation rigoureuse de son expérience d'éducateur et qu'il publie deux de ses œuvres les plus importantes : L'éducation comme pratique de la liberté (1968) et La Pédagogie des opprimés (1970). Avec ces deux textes à succès, il devient de 1970 à 1976 consultant auprès du Conseil œcuménique mondial des Églises à Genève pour les questions éducatives dans les pays économiquement « sous-développés ».
Le sens de l'éducation populaire
Ce sont ses productions théoriques qui ont fait de Freire l'une des références les plus importantes en termes d'épistémologie de la pédagogie en Amérique latine, faisant de sa pensée l'avant-garde collective du champ pédagogique critique.
Paulo Freire a cherché à systématiser et conceptualiser ce qu'on appelle aujourd'hui l'éducation populaire. Il a spécifiquement travaillé sur l'éducation libératrice, l'espoir ou les opprimés. Dans ses travaux académiques et pratiques, il a affirmé l'importance de certains éléments : la réflexion, le dialogue des savoirs, l'émancipation à partir de la pluralité et l'action collective.
Pour parler d'éducation populaire, la contradiction centrale entre "éducation bancaire" et "éducation libératrice" se concrétise par deux éléments en conflit, c'est à dire un rapport constant et contradictoire entre "objet/sujet" et entre "une pédagogie en soi/pédagogie pour soi".
C'est là que se trouve la puissance de l'éducation populaire, car elle interroge profondément les rapports sociaux qui se développent dans le système éducatif bancaire, qui lui, est clairement instructif, endoctrinant, a-culturel et fait pour domestiquer, en d'autres termes, une pédagogie sans sujet, une pédagogie en soi. Pour analyser la proposition antagoniste qui fait face à ce système, voici quatre éléments catalyseurs de la proposition éducative populaire de Notre Amérique.
Quatre éléments de l'éducation populaire
L'éducation comme pratique pour la liberté des opprimés est donc la matrice méthodologique des actions d'éducation populaire.
La réflexion est un des éléments centraux qui pourrait définir la racine du concept. Elle nous permet de comprendre et de penser le monde à partir des propres réalités des communautés en état d'oppression, elle est ce qui pense et génère des relations de sujet à sujet et permet à l'éducateur d'interagir à partir des réalités qui l'entourent. Elle permet alors de voir l'acte pédagogique comme un élément qui pense le sujet comme acteur actif du processus éducatif.
Par conséquent, l'exercice de réflexion est vu comme une pédagogie pour soi, c'est à dire un élément générateur de conscience qui fonctionne comme articulateur principal de l'acte de transformation du monde et de l'éducation.
Cet exercice de réflexion réalise en pratique ce que Freire appelle ledialogue des savoirs, élément qui favorise et renforce la relation enseignant-apprenant et permet aux sujets qui font partie de l'acte éducatif d'avoir droit à une voix active. L'éducation populaire est clairement dialogante et génère donc un échange réflexif profond au sein des communautés, en permettant à l'apprenant de ne pas aliéner sa voix et d'être un acteur actif dans le processus. Le dialogue des savoirs représente la dialogicité plurielle à partir de laquelle se renforce l'éducation populaire quand il s'agit de proposer une organisation communautaire pour l'émancipation.
C'est dans l'émancipation à partir de la pluralité que réside son engagement politique, qui se développe sur la pluralité, l'unité dans la diversité. Cette émancipation est profondément liée au développement politique, économique et social des peuples opprimés. La mettre en route amène à reconnaître l'éducation populaire comme un champ permettant de savoir, faire et organiser le monde.
Enfin, Freire fait référence à l'action collective, qui fait de l'éducation un champ de lutte politique pour la transformation du sens commun, maintient une perspective communautaire des relations sociales avec une intention claire concernant l'organisation, la lutte collective pour libérer les secteurs politiquement, scolairement et socialement exclus. C'est ici que se trouve un objectif central de l'éthique politique de l'éducation populaire : ce n'est pas possible de la penser sans questionner le système éducatif capitaliste et pas possible de mener des actions éducatives de nature populaire sans résister et s'organiser face au projet néolibéral.
Praxis
Pour Freire, la praxis est le moteur de sa proposition pédagogique. Il l'entend comme « la réflexion et l'action des hommes sur le monde pour le transformer. Sans elle, il est impossible de surmonter la contradiction oppresseur-opprimé ». Dans la praxis se trouve la construction d'un nouvel ordre social. A ce propos, on peut citer trois des plus riches expériences d'éducation populaire de notre continent : la campagne nationale d'alphabétisation à Cuba 1960-1961, la croisade nationale d'alphabétisation au Nicaragua 1980 et la mission Robinson au Venezuela 2003.
Dans leur quête pour libérer les opprimés des chaînes de l'analphabétisme, ces trois expériences ont trouvé la formule pour éliminer du champ éducatif l'enseignement bancaire excluant. Ils ont trouvé dans la méthode de Freire la synthèse d'une proposition d'éducation populaire ou de pédagogie des opprimés, héritée de Simón Rodríguez, José Martí et José Carlos Mariátegui, qui a été profondément enrichie à la fois théoriquement et pratiquement par le Brésilien.
Freire a enseigné à toute une génération d'enseignants et d'enseignantes que l'éducation est un acte politique et qu'elle doit être prise de manière radicale, sans sectarismes, à la recherche de l'unité populaire, pour l'amour de l'humanité.
Paulo Freire, ce chercheur de vérité, réalisé par Olympe Ollivier et Pierre Chaigneau,
éditions Polynôme-Unesco, série "Les Bâtisseurs", Paris, 1991 (50 minutes).
Au début du XIXème siècle, Humboldt a dit que la colonisation avait laissé parmi nous tant de strates et d'exclusions, qu'il nous serait difficile d'apprendre à nous regarder un jour comme des concitoyens. Il y avait d'abord les conquêtes et ensuite les découvertes. C'est pourquoi nous continuons à essayer de découvrir l'Amérique depuis des siècles. Nous n'avons pas vu les pyramides, les têtes olmèques, les dieux du maïs. Les millénaires sont enterrés. Des kilomètres de pétroglyphes peuvent être invisibles pendant des siècles. Nous avons beaucoup tardé à rencontrer Machu Picchu. Ce que nous apprenons en dernier, c'est ce qui est le plus proche.
Des mots qui venaient de très loin cherchaient à nous nommer, mais entre la réalité et le langage, il y avait un vide, et c'est là que s'installaient les fantômes. Parce que tout colonialisme est un manuel d'instructions pour vivre dans un autre monde. Au début, l'écriture était faite pour nous expulser, nous voler. Pendant des siècles, la blague américaine la plus violente a été : "Les indiens veulent voler nos terres" et on l'écoute encore par ici. La signature vaut plus que le visage, et c'est dans cette tranchée que se tapissent les bureaucraties, qui exigent chaque jour que nous démontrions qui nous sommes.
Ils ne veulent pas que nous regardions la réalité comme notre demeure mais comme notre péché originel. Et voilà comment nous regardons le peyotl, le yagé, la chicha, la feuille de coca. L'aveuglement était enseigné et souvent, nous avions besoin d'yeux extérieurs pour nous regarder. Nous avions besoin de Mutis, d'Humboldt, de Reichel-Dolmatoff. Nous étions séduits par la civilisation européenne mais nous nous sentions extraterrestres, coupables de ne pas voir Phryné et l'Appolon du Belvédère dans le miroir. Plus tard, nous avons découvert le problème : leur gant est plus petit que la main. L'Europe n'a pas de réponses à nos défis, parce qu'elle ne connait pas les jungles, ni les immenses mines de sel, ni la flore équinoxiale, ni les climats divers et simultanés, ni les quatre saisons dans la même journée.
Pour penser la démocratie, il ne faut pas renoncer à l'idéal mais il est nécessaire de renoncer à la culpabilité. La démocratie était abimée depuis le début. Les esclaves n'entraient pas dans la démocratie grecque. Dans celle des Etats-Unis non plus. Et dans celle de la révolution française, ce sont les haïtiens qui ne sont pas entrés. Ils nous l'ont apportée comme quelque chose de terminé, mais nous avons dû l'élargir et la corriger. Et il reste encore beaucoup de choses qui continuent à rester en dehors.
Dans la démocratie que nous ont légué les pères et les mères de l'Indépendance, les indiens et les enfants d'Afrique n'avaient pas leur place. Dans celle où se sont faufilés les propriétaires terriens et le clergé, n'entraient pas les femmes, ni les pauvres, ni les idées, ni les livres. Dans celle que nous ont forgé les libéraux, n'entraient pas les mythes, ni les millénaires, ni les langues maternelles, ni le métissage. Et dans celle que nous ont vendu les néo-libéraux, n'entrent ni la nature, ni le territoire, ni la mémoire, ni le futur. Maintenant, la planète nous fait payer la facture, et dans le monde entier, le modèle se révèle insuffisant. C'est la globalisation des choses et des ordures qui a triomphé, cette globalisation étrange, toujours plus fermée aux migrants et à l'humain. Les pouvoirs qui obligent les pauvres à fuir sont les mêmes que ceux qui ferment les portes et lèvent des murs.
Il nous faut maintenant tout repenser, car si le village ne tient pas dans l'univers, l'univers ne tient pas dans le village. Il s'avère que maintenant, les multinationales ne veulent pas de la forêt amazonienne parce qu'elles ont besoin de planter du soja, les entreprises minières ne respectent pas les zones humides parce qu'elles ont besoin d'or, les entreprises pétrolières détruisent l'eau parce qu'elles ont besoin du pétrole et les politiciens ne regardent pas les êtres humains parce qu'ils ont besoin de voix. De la même manière, les entreprises pharmaceutiques ne veulent pas de la santé parce qu'elles ont besoin de leurs malades, et les médias ne veulent pas de la vérité, parce que c'est l'adrénaline qui se vend.
Dans notre continent, nous avons vécu longtemps dans le décalage des horloges. Nous voyagions dans un wagon de troisième classe vers le développement jusqu'à ce que le développement ne devienne du pétrole qui réchauffe l'atmosphère, des scies électriques qui coupent la forêt, des glaciers qui fondent, des villes qui s'asphyxient, des mers qui montent, des plastiques qui inondent la terre, la mer et même nos vaisseaux sanguins. Il aurait été utile de prendre conscience à temps que notre monde ne tenait pas dans ces manuels, et qu'il ne pouvait pas se marier avec ces gants. Certains peuples originaires ont compris les premiers que l'idée d'un Dieu qui avait forme humaine, pille les cieux de ses jaguars et condamne à mort les iguanes et les oiseaux. Il faut savoir que le jaguar n'est pas juste un animal, mais la santé d'un écosystème. Et que l'être humain, pour survivre, doit représenter la santé du monde. Savoir cela, c'est la démocratie. Avec son petit chapeau et son costume kaki, on le voit bien éloigné et décadent maintenant, Ernest Hemingway qui démolit des éléphants. Et aujourd'hui, les jeunes ont besoin de tout leur amour du vertige et du danger pour devenir les sauveurs des jaguars et des requins, de la mer et des lichens.
Un ordre aussi précaire ne justifie pas des dépenses militaires aussi exorbitantes et qui abusent de leurs armes. Je crois que nous ne survivrons pas sans une réinvention passionnée de la démocratie. Réussir une politique où ont leur place l'eau et l'oxygène, les jungles et les territoires, les fleuves et les aliments, l'austérité et la responsabilité, une démocratie où tiennent la beauté et l'imagination. En Colombie, on a beaucoup dit qu'il est impératif de faire sortir les armes de la politique. Il y a quelque chose d'aussi urgent mais beaucoup plus difficile : faire sortir l'argent de la politique et y mettre les gens. C'est peut-être le principal changement dont a besoin la démocratie, pour que tiennent en elle les sources et la santé, l'éducation et la nature, la famille et la protection de la vieillesse, le travail et le territoire.
Il y a comme un devoir moral, mais surtout un exercice de survie, à faire sortir l'argent de la politique : Mettre un frein à la ploutocratie, au commerce des sièges, au lobby des corporations, au pouvoir anti-démocratique de la finance, à la politique des affaires. Une politique de l'initiative citoyenne et des communautés réelles. Des élections sans aucun coût, sans autre publicité que l'imagination et l'initiative populaire, des administrations austères, des gouvernants sans privilèges, la politique comme service public, et pas ce bazar de l'envie, de la haine et de l'ambition.
Certains diront que c'est impossible, mais il faut dire que c'est nécessaire. L'époque offre des possibilités illimitées pour la pédagogie et la créativité. Par le bac à vaisselle de la ploutocratie, tout débouche sur la renonciation à toute légalité. De manière croissante, les plus grands négoces mondiaux se font sur le dos des gens. Que toute une partie du monde soit déjà sous le pouvoir des mafias n'est pas un accident, c'est l'accomplissement d'un système qui achète tout et vend tout.
Voilà pourquoi nous avons besoin de nous allier à une loi qui ne puisse pas être achetée. Cette loi ne se trouve que dans la nature et elle va nous parler de plus en plus durement. Cette pandémie est en train de nous le montrer, ce n'est qu'un début.
Il y a 8 ans, l'artiste colombien Iván Argote est entré dans une boutique de "toiles mexicaines" à Madrid et il a acheté des mètres de tissu. Il a ensuite confectionné plusieurs ponchos et décidé d'en habiller les statues des rois espagnols qui avaient participé à la Conquête et la Colonisation de l'Amérique. La police l'a arrêté mais elle n'a pas pu le retenir longtemps parce qu'il n'avait ni "vandalisé", ni détruit les sculptures.
A Bogotá, il a fait plusieurs interventions du même type. Dans le Parque Nacional, il s'est emparé de la statue de Francisco Orellana, le conquistador qui a "découvert" l'Amazone, et il l'a recouvert de miroirs pour que l'on y voit le reflet des arbres du parc et non l'image du colonisateur. Il explique : "Je ne comprends pas pourquoi il n'y a pas une seule statue des indigènes ou un monument pour les peuples de l'Amazonie". Aujourd'hui, les photos de ces interventions sont dans les collections du Musée National d'Art Moderne, à Paris, au Centre Pompidou.
Titre de l'oeuvre : "Touriste. Le roi Charles III d'Espagne". 2013
"L'action des Mizak m'a impactée. Ils ont déboulonné une idée coloniale" dit cette artiste, conservatrice du patrimoine. "C'est la rébellion contre une image de la domination. L'artiste colombien Nelson Fory a lui aussi travaillé dans ce sens. A Carthagène des Indes, il s'est chargé de mettre des perruques afros aux statues de Bolívar, Pedro de Heredia et d'autres héros de l'indépendance, pour protester contre l'exclusion raciale".
L'artiste Nelson Fory est lui aussi intervenu sur des statues historiques
"La vidéo des indigènes Misak peut être regardée comme une "performance". C'est un signe de protestation et la chute d'une image de l'abus et de la soumission. Cette discussion dure depuis des années. A Barcelone, ils ont pensé enlever la statue de Christophe Colomb; au Pérou, celle de Pizarro. La statue de Belalcázar est sur un site sacré et ils ne devraient pas la remettre encore une fois dans le même lieu : c'est un défi pour les indiens et ils n'auront de cesse de la faire chuter. Elle devrait aller dans un musée fermé, historique, à Popayán" explique Beatriz González.
"C'est une action symbolique très importante en Amérique Latine. Mais vraiment très importante. Parce que c'est le premier symbole d'un malaise qui a cinq siècles ou plus. Une action très courageuse qui peut être le début d'une étape de dignification pas seulement pour les cultures arborigènes andines, mais pour toutes celles d'Amérique. De plus, qu'ils aient auparavant fait un jugement, me parait très intelligent. Qu'ils l'aient traité de génocidaire, esclavagiste et voleur de terres, n'est que justice".
Pour l'artiste Nohemi Pérez, ce qu'ont fait les indigènes est loin d'être du vandalisme. Elle le voit comme une performance réalisée par la communauté qui cherche à réécrire son histoire. "Et ce qui est intéressant, c'est qu'ils l'ont fait eux-mêmes, pas les artistes" affirme-t-elle. "L'histoire nous a toujours vendu que les conquistadors étaient venus nous "civiliser", mais en fait ils ont exterminé des cultures. La statue représente cette histoire, ce héros qui est arrivé pour nous apporter une nouvelle langue, qui nous a conquis". Pérez ne considère pas que l'on doive maintenant tout déboulonner, mais elle définit l'action des Mizak comme un acte de droit : Les indigènes réclament la position qui leur correspond dans la société.
Pour Carlos Jacanamijoy, il s'agit d'un appel à un dialogue qui n'a jamais eu lieu. Il ne s'agit pas d'un acte qui doive être jugé ou regardé comme une action violente. "L'acte de violence, c'est celui qu'ont fait ces messieurs qui sont là dans les statues, c'est ce que représente la statue" affirme-t-il. "Je crois que, au delà de faire tomber les statues, il s'agit aussi de raconter l'histoire bien racontée. Que je me souvienne, depuis que je suis entré à la maternelle, on ne nous a pas raconté l'histoire comme il se doit. C'est une revendication qui dure depuis plus de cinq cents ans. Ce qu'ont fait les Misak, c'est l'envoi d'un message au monde".
D'autres points de vue...
Mauricio Uribe, expert en affaires patrimoniales
Ex-directeur de l'Institut du Patrimoine Culturel de Bogotá, Mauricio considère que trois regards peuvent être posés pour qualifier cet acte : le considérer comme un acte de justice historique, comme un acte de vandalisme ou bien comme une "performance" artistique. "Je crois que c'est une réaction à la situation très complexe du pays et du département du Cauca. Ce qui s'est passé, c'est une alerte sur les désirs et les besoins de la communauté indigène du Cauca. Mais je crois aussi qu'il est délicat de juger l'histoire avec les yeux d'aujourd'hui. Alors, il faut réfléchir. Ce qui s'est passé est une immense opportunité pour faire un grand dialogue interculturel. Je crois que ce qui devrait se passer là-bas dans un futur proche, c'est que l'on pense ce lieu comme un espace de dialogue qui représente vraiment ce que nous sommes, nous colombiens, c'est à dire un amalgame culturel".
M.Uribe considère pourtant que les images sont "très fortes", qu'il s'agit de renverser une sculpture qui a été là pendant 80 ans. "Il semblerait d'après ce que j'ai compris, qu'il n'était pas prévu que cette sculpture soit dans ce lieu. Donc, c'est de là aussi que commencent les problèmes. Nous devons penser non pas à changer l'histoire, mais à la manière de la raconter".
Maria Belén Saénz de Ibarra, directrice du Patrimoine de l'Université Nationale
"C'est une action pleine de sens d'un point de vue mémoriel. Aujourd'hui, on considère que ce n'est pas seulement en érigeant un monument que l'on peut configurer la mémoire : la commémoration se traduit aussi en détruisant les monuments réalisés dans le passé à partir de la vision de l'histoire officielle, autoritaire, qui s'écrit d'en haut et qui s'impose comme la vérité. Ainsi donc, il est légitime de les détruire ou d'altérer leur matérialité. On l'a vu dans le monde entier. C'est un outil auquel ont recours les citoyens pour participer au tissage de l'histoire, c'est une manière démocratique de s'intégrer à la construction de cette mémoire. C'est ce que l'historienne Mechtild Widrich appelle des "monuments performatifs", qui sont dans l'espace public et dont la commémoration se réalise à travers les gestes des gens, dont l'enregistrement circule ensuite dans les réseaux et les médias, et qui l'incorpore à la vie sociale. Ce sont des actes pacifiques de l'expression démocratique. Les monuments doivent être re-signifiés si c'est nécessaire, parce que c'est ce dont il s'agit avec la mémoire : c'est un processus où on regarde toujours le passé à partir du présent, ici et maintenant, pour réécrire l'Histoire et changer ou arrêter l'injustice de l'oppression, par les voix de ceux qui, trop souvent, ont été baillonnés, comme c'est ici, le cas des indigènes. Ce sont des actes de libre exercice politique d'une communauté".
Carmen Vásquez, ministre de la Culture
"Les monuments publics sont un musée ouvert, qui appartient à toute la communauté et qui sont des oeuvres d'art auxquelles nous avons tous un accès gratuit. Ils font partie du patrimoine culturel meuble de la Nation et c'est pourquoi nous avons le devoir de les protéger et les conserver. Le Ministère de la Culture, garant de la politique publique de protection et de sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel de notre pays, lamente et rejette les actes violents perpétrés contre la statue de Sebastián de Belálcazar dans la Ville de Popayán. Nous avons donc communiqué au Maire de Popayan que nous l'accompagnerons dans la restauration de ce monument. Nous demandons à toute la communauté de se manifester de manière pacifique sans affecter le patrimoine culturel de la Nation".
Au nom de la Cellule Robespierre du Parti Communiste Colombien à Paris
Chers camarades et amis,
Ce jeudi 6 aout 2020, en bord de Seine à Paris, au pied de la statue du général des armées indépendantistes, Simon Bolivar, nous célébrons une victoire, celle que Bolivar remporte sur le général espagnol José de Canterac lors de la bataille de Junin en 1824. Un an plus tard, sera déclarée l'indépendance de la Bolivie au cours du congrès de Chuquisaca, suite à la Bataille d'Ayacucho remportée par le général Antonio José de Sucre, lieutenant de Bolivar. Aujourd'hui, l'état Bolivien se définit comme Etat Plurinational de Bolivie, cette définition aura permis aux peuples originaires de retrouver la reconnaissance et la dignité au bout de plusieurs siècles de luttes et de batailles. Mais le coup d'état parlementaire de novembre 2019, mené par les couches les plus réactionnaires du pays, avec la complicité des militaires, a amené une terrible répression, des assassinats, une persécution politique des anciens leaders du MAS. Ils prétendent faire revenir en arrière toutes les avancées qui ont permis à la Bolivie de retrouver sa dignité et sa souveraineté, avec des résultats économiques qui ont permis à de larges couches de la population de sortir de la misère.
Nous, Communistes Colombiens, citoyens d'un Etat Bolivarien, exprimons notre solidarité avec les peuples boliviens et dénonçons la violence et la répression dont nos frères et soeurs boliviens et boliviennes sont victimes avec la complicité et l'intervention directe des Etats-Unis d'Amérique. Le Parti Communiste Colombien a dénoncé à plusieurs reprises le coup d'état perpétré contre le gouvernement d'Evo Morales, élu démocratiquement, et qui a été renversé par une bourgeoisie raciste, d'extrême-droite, disposée à vendre la souveraineté des peuples boliviens pour pouvoir maintenir ses privilèges.
Chers camarades et amis, permettez-moi aussi de profiter de cette occasion pour vous annoncer que l'ancien président de la Colombie Alvaro Uribe, promoteur du paramilitarisme et des années de répression, représentant de l'extrême-droite latino-américaine, vient d'être assigné à résidence par décision de la Cour Suprême de Justice de notre pays. C'est une décision que nous célébrons et qui remplit d'espoir les victimes du paramilitarisme et toutes celles et ceux qui bataillent pour les droits humains et la justice sociale.
Camarades, nous savons que le gouvernement golpiste cherche à repousser la date des élections car ils savent que la majorité des peuples boliviens soutient le MAS. Nous exigeons que la volonté majoritaire des boliviens et boliviennes puisse s'exprimer démocratiquement et que les tentatives golpistes soient mises en échec.
Non à l'interventionisme étasunien !
Vive les luttes d'indépendance des peuples de Bolivie !
«Toutes les victoires sont transitoires, toutes les défaites sont passagères» explique José «Pepe» Mujica depuis son refuge, sa ferme dans la banlieue de Montevideo. Quelques mois après avoir démissionné de son siège au Parlement uruguayen à cause de "la fatigue du voyage", l'ancien président et ministre de l'élevage est entré dans la campagne électorale en tant que candidat au sénat - sa liste a été la plus votée - et il a été placé à la tête de la campagne du Frente Amplio (le Front Elargi). L'un des politiciens les plus aimés, mais en même temps les plus critiqués, a reconnu les "erreurs humaines et les erreurs de communication" du bloc au pouvoir sortant. Entouré de livres et de cadeaux que d'autres dirigeants lui ont donnés, Mujica a mis en garde contre les mouvements "fascistoïdes" qui se présentent en Amérique latine "avec un haut degré de pureté anti-corruption et qui finissent par être les plus corrompus". Voici les principaux extraits de l'entretien accordé à Ambito.com.
Vous avez une longue histoire en démocratie. Vous avez été député, sénateur, ministre et président. Comment abordez-vous votre nouveau rôle au Parlement et sur quels projets vous concentrerez-vous?
José Mujica: C'est compliqué. Pour l'instant, je fais office de tête d'affiche. C'est à dire que la vie passe, celle de l’individu, comme celle des générations. Mais les causes demeurent, et nous devons donc penser aux nouvelles générations qui élèvent de vieux drapeaux dans de nouveaux moments. Ici, c'est un pays socialement très conservateur. En politique, il arrive ce dont tout le monde parle et qui s'appelle renouveau, mais s'il n'y a pas un vieux qui met sa tronche en avant, il n'y a pas de place pour la jeune garde. C'est comme si le rôle qui nous restait était celui du brise-glace qui ouvre le chemin. D'un côté, c'est ce que je fais, et de l'autre côté, j'ai des idées qui valent la peine d'être semées et défendues. Je pense que le monde vit ce qu'on pourrait appeler du néo-colonialisme d'entreprises. Ce ne sont plus les pays qui conquièrent un territoire, ce sont désormais les noyaux de capitaux qui concentrent leurs efforts sur des points géographiques rentables, comme l’Amérique latine.
Le Parlement uruguayen a une majorité conservatrice et plusieurs de ses représentants ont envisagé la possibilité de revenir sur certains des projets approuvés pendant votre mandat comme la légalisation de l'avortement et celle de la marijuana. Qu'en pensez-vous ?
J.M: Tout cela peut arriver. Il n'y a jamais de triomphe définitif dans la vie. Je ne partage pas la définition de la gauche et de la droite traditionnelles issues de la Révolution française. Pour moi, l'histoire humaine est un duel permanent entre une jambe conservatrice et une jambe de changement progressiste. En tant que tel, toutes les victoires et toutes les défaites sont transitoires. Nous, qui pouvons nous appeler progressistes, nous devons contribuer aux avancées de notre civilisation. Parfois, certaines marches de l'escalier sont brisées et nous devons reconstruire. Mais nous n’arrivons jamais au bout des escaliers ni à un monde utopique parfait.
Au cours des quinze années de gouvernement du Frente Amplio, la croissance a été soutenue, le revenu par habitant s'est amélioré, l'économie est restée stable en dépit des turbulences étrangères et les droits de l'homme ont progressé. Pourtant, le parti au pouvoir a perdu un important nombre de voix dans ce processus. A quoi l'attribuez-vous?
J.M.: Une chose est d'améliorer l'économie et d'avoir de meilleurs consommateurs. Autre chose est d'accroître le volume de citoyenneté et de conscience. Je suis sûr que beaucoup de gens considèrent ce qu'ils ont comme le produit de leurs efforts personnels ou de Dieu, mais ils ne le relient pas à des décisions politiques. Et cela fait partie de notre impuissance. Ou peut-être que c'est le succès de la culture subliminale de notre époque, qui confond le bonheur avec l'achat permanent. Et nous transforme en acheteurs voraces. Comme on le dit en créole, le pou ressuscité est insupportable.
Quelle autocritique convient au Frente Amplio ?
J.M: Je ne nie pas le déclin de l'électorat. Il y a sûrement eu des erreurs de communication et de conduites humaines. Mais je n'entrerai pas là dedans. Je ne le ferai que dans un an parce que, tout simplement, ce n'est pas dans les moments de défaite qu'on dresse des bilans. Cela ne sert qu'à se piquer le nombril. J'ai quelques idées, mais si nous commençons à passer des factures, la gauche se divise et la droite se regroupe par intérêt.
Lula da Silva a déclaré qu'Evo Morales n'aurait pas dû se présenter et qu'il aurait dû nommer un successeur. Pourquoi les dirigeants de la gauche latino-américaine ont-ils tant de mal à trouver qui les remplace ?
J.M : Evo a été obligé de se présenter parce que ceux du MAS ne pouvaient pas se mettre d'accord sur un successeur. Mon ami Lula a déclaré qu'Evo avait commis une erreur en postulant pour un quatrième mandat à la présidence. L'erreur ne vient pas d'Evo, mais de la discipline de son parti. Malheureusement, c'est difficile de trouver un chef. Le malheur est que la Bolivie a du lithium. Comment la culture occidentale allait-elle permettre qu'un Indien gère le carburant de l'avenir de l'humanité ? Il avait présenté un projet de gestion de ces dépôts et s'était arrangé avec les Allemands, les Chinois. Regardez l'utopie d'Evo: il voulait que la Bolivie fabrique les batteries. Comment les chrétiens occidentaux allaient-ils permettre une telle révolution indigène?
La présidente de facto en Bolivie, Jeanine Áñez, a assumé et posé pour des photos avec une Bible...
J.M: C'est une traîtresse indigène. Regardez à quoi elle ressemble. Elle a une tête de barbare indienne, teinte en blonde, occidentalisée.
Comme ce qui est arrivé avec Áñez, il y a une montée des secteurs politiques évangéliques en Amérique latine, dont l'image la plus forte est celle de Jair Bolsonaro au Brésil. Etes-vous inquiet de la croissance de leur influence ?
J.M : Je ne m'inquiète pas de l'avancée évangélique, mais du paquet qui y est associé. Je ne suis pas croyant, mais je suis un ami du pape. Pour moi, c'est un homme et pas l'envoyé de Dieu. Je respecte toutes les religions. Mais quand ils dépassent ou utilisent leurs croyances pour organiser le monde, là il y a une divergence.
L'une des surprises du premier tour a été les 11 points obtenus par l'ancien chef de l'armée, Guido Manini Ríos...
J.M : Ce sont des choses qui apparaissent comme des restaurations. Nous allons devoir faire face à cette réalité. Je milite depuis 71 ans, aurais-je perdu ? L'impossible en demande un peu plus.
Soutenez-vous l'idée qu'il existe une pratique de la loi dirigée par la droite contre les dirigeants de la gauche latino-américaine?
J.M : Tout est fait pour politiser la justice. Cela fait partie des symptômes conservateurs. Au nom de la pureté, les positions ne sont pas conservatrices, mais plus réactionnaires. Je veux séparer ces deux idées. Le conservatisme remplit une fonction humaine. Vous ne pouvez pas tout changer tous les jours parce que, sinon, c'est fou. Il y a un quota de rationalité. Mais les réactionnaires, c'est autre chose. Lorsqu'ils se renferment, ils transforment le non-changement en mythologie. Puis apparaissent des catégories : en revenir à la Patrie, à la famille, à Dieu. Toutes les formes fascistoïdes sont présentées avec un degré de pureté anti-corruption et finissent par être la chose la plus corrompue qui puisse être et attaquer la justice. Il y a alors une persécution. Cela devient une chose grandiloquente et des sauveurs apparaissent. J'ai vécu pris au piège dans les entrailles de l'armée et je connais leurs vanités. C'est l'avantage de connaître le monstre de l'intérieur.
Comme un épais brouillard nocturne, les quartiers des classes moyennes urbaines traditionnelles de Bolivie sont parcourus par la haine. Leurs yeux débordent de colère. Ils ne crient pas, ils crachent. Ils ne revendiquent pas, ils imposent. Leurs chants ne sont ni d’espoir ni de fraternité, mais de mépris et de discrimination envers les Indiens. Ils conduisent leurs motos, montent dans leurs camionnettes, se rassemblent dans leurs fraternités de carnaval et leurs universités privées, et partent à la chasse à l'homme contre les Indiens debout qui ont osé leur prendre le pouvoir.
Dans le cas de Santa Cruz, ils organisent des hordes motorisées sur des 4×4 avec des bâtons à la main pour effrayer les Indiens qu'ils appellent «collas», qui vivent dans les quartiers périphériques et les marchés. Ils chantent des slogans qui clament «tu dois tuer des collas» et si une femme en pollera (jupe bouffante) les croise sur la route, ils la battent, la menacent et lui donnent l'ordre de quitter leur territoire. À Cochabamba, ils organisent des convois pour imposer leur suprématie raciale dans la zone sud, où vivent les classes nécessiteuses, et ils chargent - comme s'il s'agissait d'un détachement de cavalerie - des milliers de paysannes sans défense qui marchent pour la paix. Ils portent des battes de baseball, des chaînes, des grenades à gaz. Certains montrent des armes à feu. La femme est leur victime préférée. Ils attrapent une maire d'un village paysan, l'humilient, la traînent dans la rue, la ruent de coups, lui pissent dessus quand elle tombe à terre, lui coupent les cheveux, la menacent de la lyncher, et quand ils réalisent qu'ils sont filmés, ils décident de la peindre le rouge symbolisant ce qu’ils vont faire de son sang.
À La Paz, ils soupçonnent leurs employées domestiques et ne parlent pas quand elles apportent le repas à table. Au fond, ils les craignent, mais en même temps, ils les méprisent. Plus tard, ils sortent dans la rue pour crier, ils insultent Evo et, avec lui, tous ces Indiens qui ont osé construire une démocratie interculturelle dans des conditions d'égalité. Quand ils sont nombreux, ils traînent la Wiphala, le drapeau indigène, ils crachent dessus, la piétinent, la coupent, la brûlent. C'est une rage viscérale qui se déverse sur ce symbole des Indiens qu'ils voudraient éliminer de la surface de la terre avec tous ceux qui se reconnaissent en elle.
La haine raciale est le langage politique de cette classe moyenne traditionnelle. Leurs diplômes universitaires, leurs voyages et leur foi ne servent à rien car, finalement, tout est dilué face à la "vieille souche". Au fond, la souche imaginée est la plus forte et semble adhérer au langage spontané de la peau qui déteste, des gestes viscéraux et de leur morale corrompue.
Tout a explosé le dimanche 20, quand Evo Morales a remporté les élections avec plus de 10 points d'avance sur le deuxième, mais sans l'immense avantage des scrutins antérieurs, ni 51% des voix. C'était le signal qu'attendaient les forces régressives à l'affût : le candidat timoré de l'opposition libérale, les forces politiques ultraconservatrices, l'OEA et l'ineffable classe moyenne traditionnelle. Evo avait encore gagné mais n'avait plus 60% de l'électorat. Il était plus faible et on devait fondre sur lui. Le perdant n'a pas reconnu sa défaite. L'OEA a parlé "d'élections propres" mais d'une victoire réduite, elle a demandé un second tour en conseillant d'aller contre la Constitution, qui stipule que si un candidat dispose de plus de 40% des suffrages et de plus de 10% d'écart avec le deuxième, il est le candidat élu. Et la classe moyenne s'est lancée dans la chasse aux Indiens. Dans la nuit du lundi 21 octobre, 5 des 9 instances électorales ont été incendiées, y compris des bulletins de vote. La ville de Santa Cruz a décrété une grève civique qui a concerné les habitants des zones centrales de la ville, puis s'est ramifiée dans les zones résidentielles de La Paz et Cochabamba. C'est alors qu'a éclaté la terreur.
Des bandes paramilitaires ont commencé à assiéger des institutions, à incendier les sièges des syndicats, à mettre le feu aux maisons des candidats et des dirigeants politiques du parti au pouvoir. Même la maison privée du président a été saccagée. A d'autres endroits, des familles, y compris des enfants, ont été kidnappés et menacés d'être flagellés et brûlés si leur père ministre ou dirigeant syndical ne démissionnait pas de ses fonctions. Une nuit des longs couteaux, dilatée, s’était déchaînée, et le fascisme pointait son nez.
Lorsque les forces populaires mobilisées pour résister à ce coup d'État ont commencé à reprendre le contrôle territorial des villes avec la présence d'ouvriers, de travailleurs des mines, de paysans, d'indigènes et d'habitants des quartiers, alors que le bilan de la corrélation des forces s'inclinait plutôt du côté des forces populaires, la mutinerie de la police s'est déclenchée.
Les policiers avaient montré depuis des semaines une grande indolence et une protection ineficace des gens humbles, battus et persécutés par des bandes fascisantes. Mais à partir de vendredi, ignorant le commandement civil, nombre d'entre eux ont démontré une extraordinaire capacité pour attaquer, arrêter, torturer et tuer des manifestants populaires. Bien sûr, auparavant, il s'agissait de contenir les enfants de la classe moyenne et, supposément, ils n’en avaient pas les moyens. Pourtant, au moment de réprimer des indiens révoltés, le déploiement, l’arrogance et la fureur répressive ont été monumentaux.
La même chose s'est produite avec les forces armées. Tout au long de notre administration, nous n'avons jamais permis que les manifestations civiles soient réprimées, pas même lors du premier coup d'État civil de 2008. Et maintenant, en pleine convulsion et sans que nous ne leur ayons rien demander, ils ont déclaré qu'ils n'avaient pas d'éléments anti-émeutes, qu'ils avaient à peine 8 balles par agent et qu'un décret présidentiel était requis pour être présent dans la rue de manière dissuasive. Pourtant, ils n'ont pas hésité ensuite à briser l'ordre constitutionnel en demandant / imposant au président Evo sa démission. Ils se sont mis en quatre pour essayer de le kidnapper quand il se dirigeait vers le Chapare ; et quand le coup d'état fut consommé, ils sont sortis dans les rues pour tirer des milliers de balles, militariser les villes, tuer des paysans. Tout cela sans aucun décret présidentiel. Pour protéger les Indiens, un décret était nécessaire. Pour réprimer et tuer des Indiens, il suffisait d'obéir à ce que la haine raciale et la haine de classe ordonnait. Et en seulement 5 jours, plus de 18 morts et 120 blessés par balle. Bien sûr, tous indigènes.
La question à laquelle nous devons tous répondre est de savoir comment cette classe moyenne traditionnelle a été en mesure de couver tant de haine et de ressentiment envers le peuple, jusqu'à embrasser un fascisme racialisé centré sur l'indien en tant qu'ennemi. Comment a-t-elle fait pour irradier ses frustrations de classe à la police et aux forces armées ? Et être la base sociale de cette fascisation, de cette régression d'état et de cette dégénérescence morale ?
Il y a eu le rejet de l’égalité, c’est-à-dire le rejet des fondements mêmes d’une démocratie substantielle.
Les 14 dernières années de gouvernement des mouvements sociaux ont eu pour caractéristique principale le processus de péréquation sociale, la réduction abrupte de l'extrême pauvreté (de 38 à 15%), l'extension des droits de tous (accès universel à la santé, à l’éducation et à la protection sociale), l’indianisation de l’Etat (avec plus de 50% des fonctionnaires de l’administration publique ont une identité autochtone et un nouveau récit national autour du tronc autochtone), la réduction des inégalités économiques (baisse de 130 à 45 de la différence de revenus entre les plus riches et les plus pauvres), c'est-à-dire la démocratisation systématique de la richesse, l'accès aux biens publics, aux opportunités et au pouvoir de l'État. L'économie est passée de 9 000 millions de dollars à 42 000 millions, en accroissant le marché et l'épargne interne, ce qui a permis à de nombreuses personnes d'avoir leur propre maison et d'améliorer leur activité professionnelle.
Mais cela a conduit au fait qu'en une décennie, le pourcentage de personnes dans la soi-disant "classe moyenne", mesurée en revenus, est passé de 35% à 60%, principalement dans les secteurs populaires indigènes. Il s’agit d’un processus de démocratisation des biens sociaux par la construction d’une égalité matérielle qui, inévitablement, a entraîné une dévaluation rapide des capitaux économiques, éducatifs et politiques possédés par les classes moyennes traditionnelles. Si auparavant, un nom de famille notable ou le monopole des savoirs légitimes ou l'ensemble des liens parentaux propres aux classes moyennes traditionnelles leur permettaient d'accéder à des postes dans l'administration publique, d'obtenir des crédits, des permis pour des travaux ou des bourses d'études, aujourd'hui, le nombre de personnes qui postulent pour le même poste ou la même opportunité, n'a pas seulement doublé - réduisant de moitié les possibilités d’accès à ces biens - il se trouve que, les «arrivistas», la nouvelle classe moyenne d’origine populaire autochtone, disposent d’un ensemble de nouveaux capitaux (langues autochtones, liens syndicaux) d’une valeur plus grande et d’une plus grande reconnaissance de la part de l’État pour gagner les biens publics disponibles
C’est donc un effondrement de ce qui était une caractéristique de la société coloniale : l’ethnicité en tant que capital, c’est-à-dire le fondement imaginaire de la supériorité historique de la classe moyenne sur les classes subalternes, car ici, en Bolivie, la classe sociale est seulement compréhensible et est visible sous la forme de hiérarchies raciales. Le fait que les enfants de cette classe moyenne aient été la force de choc de l'insurrection réactionnaire est le cri violent d'une nouvelle génération qui voit comment l'héritage du nom de famille et de la peau s'efface devant la force de la démocratisation des biens. Ainsi, bien qu'ils arborent des drapeaux de la démocratie comprise autour du vote, ils se sont en réalité rebellés contre la démocratie comprise autour de l'égalisation et la distribution de la richesse. D'où le débordement de haine, la violence débridée. Parce que la suprématie raciale n’est pas quelque chose qui se rationalise, elle est vécue comme une impulsion première du corps, comme un tatouage de l’histoire coloniale sur la peau. Ainsi, le fascisme n’est pas seulement l’expression d’une révolution manquée, mais aussi, paradoxalement, dans les sociétés post-coloniales, le marque du succès d’une démocratisation matérielle.
Par conséquent, il n’est pas surprenant que, tandis que les indiens rassemblent les corps d’une vingtaine de personnes assassinées par balles, leurs bourreaux matériels et moraux racontent qu’ils l’ont fait pour préserver la démocratie. Mais en réalité, ils savent que ce qu’ils ont fait, c'est protéger le privilège de la caste et du nom de famille.
La haine raciale ne peut que détruire. Ce n'est pas un horizon. Ce n'est rien d'autre que la revanche primitive d'une classe historiquement et moralement décadente qui démontre que, derrière chaque libéral médiocre, un putschiste accompli est à l'affût.
Entretien avec Adriana Guzmán
Par Claudia Korol
Source : Página 12
Adriana Guzmán est membre du mouvement "Féministes d'Abya Yala" et de "Féminisme Communautaire Anti-patriarcal de Bolivie". Elle s'est reconnue dans cette lutte avec d'autres camarades pendant la guerre du gaz en 2003, elle a l'habitude d'expliquer qu'elle a appris dans la rue ce qu'est le patriarcat et qu'elle y a découvert que le féminisme est un outil fondamental pour créer d'autres formes de vie. En ce moment-même, elle résiste à l'avancée des milices qui ont brûlé sur la place publique la Whipala, le drapeau des peuples originaires. Un geste d'une telle violence symbolique qu'il est difficile d'en parler sans que le cœur ne se brise. Dans ce dialogue, elle caractérise le coup d'état, elle appelle à y faire face et à soutenir les actions de la résistance.
- Comment caractérises-tu le coup d'état en Bolivie ?
Il y a une douleur profonde face au triomphe de ce coup d'état civil, militaire, fondamentaliste, entrepreneurial. Ces mobilisations ont commencé après les élections du 20 octobre, lorsque le processus électoral a été accusé de fraude alors que Evo Morales avait obtenu 10% de voix supplémentaires contre le second candidat, Carlos Mesa. Il y avait un mécontentement dans certains secteurs de la société pour le renouvellement de mandat d'Evo. En tant que féministes anti-patriarcales au sein de la communauté, nous faisons ici une autocritique : nous croyons que nous devrions repenser ce renouvellement de mandat d'Evo. Mais d'un autre côté, il y avait beaucoup d'impositions des autres partis. Par exemple, Carlos Mesa, génocidaire, co-responsable du Massacre du Gaz en 2003, se présentait aussi aux élections en tant que candidat. Si un génocidaire se présente aux élections, comment ne pas se présenter à nouveau même si c'est pour la troisième fois?
-Qui sont les protagonistes du coup d'État?
D'un côté, il y a une opposition dirigée par Carlos Mesa qui, en termes "démocratiques", se serait vue affectée par la prétendue fraude. Il a été vice-président de Gonzalo Sánchez de Losada, il est co-responsable du massacre du gaz, et c'est la dernière carte qu'a dû utiliser l'opposition des partis politiques, une opposition anachronique, sans proposition, sans visages, qui avait été brisée au cours des années du processus de changement. Des partis dont les sigles n'existent même plus, mais qui se réunissent et prennent Carlos Mesa comme candidat. Ce serait "l'opposition politique". Ce sont les voix qui questionnent le MAS (Mouvement vers le socialisme).
De l'autre côté, il y a le groupe de droite fasciste dirigé par le Comité civique de Santa Cruz, dont le président est Luis Fernando Camacho. C'est une instance inventée par les chefs d'entreprise pour participer aux décisions et à l'élaboration de lois pour défendre leurs intérêts. Le Comité civique représente des hommes d’affaires, des oligarques, des propriétaires terriens et des partenaires transnationaux de l’est de la Bolivie. L’Est bolivien est occupé par les propriétaires terriens qui ont reçu leurs terres comme cadeaux de la dictature et qui y ont soumis les peuples indigènes, les migrants de La Paz et d’autres départements, des migrants Aymara et Quechua contraints à les servir, comme des pions. C'est cette opposition économique qui a conduit le coup d'Etat. Luis Fernando Camacho est également lié aux cartels de la drogue. Il est le fils d'un paramilitaire qui a été au service de la dictature. Voilà ce que représentent ceux qui ont dirigé ce coup d'état.
-Il y a des secteurs politiques qui ne parlent pas de coup d'Etat. Pourquoi le caractérisez-vous de cette façon?
Premièrement, parce que la déstabilisation sociale et politique a été recherchée, on a semé la terreur avec des groupes armés dans différents endroits. Avec des armes à feu, des casques, des boucliers. Elle s'est articulée avec des groupes universitaires, para-étatiques, para-militaires, fascistes et racistes, qui existaient déjà depuis 2008, comme l'Union de la jeunesse de Santa Cruz. Semer la terreur, déstabiliser politiquement, c'est la première caractéristique du coup d'Etat. Puis s'allier avec la police qui se mutine. Puis convoquer les militaires qui sont supposés s'unir pour défendre le peuple. Mais quel peuple ? Le peuple qui porte à sa tête Luis Fernando Camacho. Tout cela, ce sont les caractéristiques d'un coup d'état. Et finalement, nous le voyons aujourd'hui, quand ce n'est pas Carlos Mesa qui rentre dans le Palais du Gouvernement après la démission d'Evo. Mais Luis Fernando Camacho, représentant de ces hommes d’affaires, de l’Église, et du pire fondamentalisme du pays. Il impose le drapeau, la Bible et convoque une junte "civico-militaire", où siègent des militaires et des personnalités "notables", c'est à dire eux-mêmes.
Ce coup d’État a eu d’une part des caractéristiques traditionnelles, comme la présence de l’armée et de la police, mais également d'autres caractéristiques, comme de favoriser la confrontation entre voisins, ce qui a été obtenu grâce à l’approfondissement du racisme. Des voisins se sont manifestés pour dire "Marre du gouvernement des indiens, des voleurs". Nous tous, qui avons un visage indien, on nous stigmatise en tant que membres du MAS. Et particulièrement nous, les femmes d'origines autochtones. Le coup d'État est aussi un coup dur pour les femmes, pour les organisations sociales. A cause de l'intimidation, à cause de l'humiliation. C'est un double coup. Ce n’est pas seulement contre l’État et le gouvernement, c'est aussi contre les organisations sociales.
- En tant que Féministes Communautaires Antipatriarcales, quelle évaluation faites-vous du gouvernement d'Evo ?
En tant que féministes communautaires anti-patriarcales, nous avons participé à ce processus de changement, nous l'avons construit. Ce féminisme est né dans le processus de changement. Les principaux débats ont eu lieu à l'Assemblée constituante. La plurinationalité, la reconnaissance des peuples, l'exercice de notre autonomie, de notre autodétermination. Il existe aujourd'hui des autonomies autochtones, indigènes et paysannes. Avec beaucoup de limites, certes, mais elles sont en train de se construire, la route vers la reconstitution du territoire est en cours de réalisation. Ce que nous souhaitions en tant que peuples, c'est ce que dit la Constitution : l’État de base communautaire, l’économie communautaire. L'article 338 qui parle du travail non rémunéré des femmes, qui dispose que le travail domestique produit de la richesse et doit être comptabilisé dans les budgets de l'État. Ces débats ont été traduits en lois, qui se sont traduits en programmes, en possibilités, en actions concrètes.
- Pourtant, il y a aussi des critiques du gouvernement d'Evo Morales concernant l'extractivisme, n'est-ce pas ?
C'est principalement dans le domaine économique que nous avons les critiques. La matrice capitaliste du système n'a pas été transformée. Les intérêts des entrepreneurs, des éleveurs, des propriétaires des terres et des forêts n'ont pas été affectés. C'est certain. Vrai aussi qu'il y avait des contrats de 100 ans. Aucune décision politique n'a été prise en faveur de la nationalisation, par exemple, dans le secteur minier, alors que c'était une de nos demandes.
Mais il y a eu de nombreux succès en termes de reconnaissance des peuples autochtones, en matière de construction, de création de notre propre organisation politique, de notre propre éducation. Ce sont des changements que nous avons faits, même au-delà de l'État, et même malgré l'État.
- En tant que féministe, peut-on défendre un président qualifié de machiste?
En tant que féministes, nous avons de nombreuses critiques sur Evo Morales, sur la matrice économique, sur l'extractivisme. Nous avons interrogé son machisme. Mais nous comprenons aussi qu'avoir un président dans lequel on peut se regarder, même s'il s'agit d'un président machiste, n'est pas la même chose que d'avoir un président blanc, homme d'affaires, oligarque... comme Macri. Nous comprenons la différence. Nous la comprenons dans notre corps, pas seulement rationnellement. Pour nous, il était important qu'Evo soit président. C’était parallèle au processus que nous avons fait dans les organisations sociales de transformation quotidienne : pouvoir nous regarder dans le miroir, nous reconnaître, nous nommer. C'est contre tout cela que vient le coup d'État. De là, l'humiliation. De là, l'avertissement. De là, la whipala en flammes.
- Que signifie le racisme en tant que composante structurelle du coup d'État?
Au cours du processus, il y a eu une décolonisation de l'éducation, à travers différentes politiques publiques, au sein de l'État comme au sein des organisations. Non seulement dans la récupération des pratiques ancestrales, mais dans la récupération épistémologique du "penser d'une autre manière", du "gérer le pouvoir d'une autre manière". Pourtant, malgré cette décolonisation, nous n'avions pas approfondi le racisme. Pourquoi ? Parce que le racisme est un exercice de privilèges. Pour mettre fin au racisme, il fallait mettre fin aux privilèges qui émanent principalement du monde économique. Les privilèges des oligarques, des propriétaires terriens, n'ont pas été affectés comme cela aurait été nécessaire.
-En outre, le racisme est transversal, il ne correspond pas à un espace ni à un parti politique ...
Il y a aussi un échantillon de ce racisme dans les pratiques de la gauche et de certains féminismes. Une gauche coloniale qui suppose que les organisations autochtones, les paysans, servent à jeter des pierres, à bloquer des routes et non à décider comment nous voulons vivre. Cela a été la lutte de l'Assemblée constituante, la lutte entre les féminismes bourgeois, blancs, de classes moyennes et les féminismes communautaires. Et par "blanc", "bourgeois", je parle spécifiquement des féministes qui interviennent à partir de leurs privilèges, de leur classe, de leur maison, de leur travail consolidé, de leur argent, de leur nom de famille. Ces féminismes ont jugé le gouvernement pas seulement pour ses erreurs politiques, mais parce qu'il est indien. À ce stade, ils se sont d'abord prononcés pour dénoncer la fraude, sans toutefois remettre en cause le fait que Carlos Mesa, l'autre candidat, est un génocidaire. Au milieu des mobilisations, ils ont présenté la dispute comme une confrontation entre machos, sans regarder le racisme. Ensuite, ils ont cherché à rendre illégitimes nos allégations de racisme, en affirmant que parler du racisme était une campagne du gouvernement. Comme si ce pays n’était pas un pays colonisé par les Espagnols, envahi et systématiquement violé. Comme si, à ce moment-là, toutes ces années de colonisation et de racisme pouvaient être effacées par un parti, le MAS,
- Qu'est-ce que les femmes et les gens perdent avec ce coup d'état ?
Que perdons-nous avec ce coup d'Etat contre l'État plurinational qui impose la République catholique et chrétienne? Ce coup est destiné à faire la leçon au gouvernement d'un Indien et certainement à mettre en place une junte composée de militaires et de notables. Voilà le colonialisme. Supplanter l'indien par les militaires et les notables. Ce coup d'état est contre le gouvernement indigène, autochtone, accompagné d'organisations paysannes et de mouvements sociaux. Ils nous font la leçon pour qu'il ne nous vienne plus l'idée qu’il est possible de vivre en dehors du capitalisme et que le bien vivre peut être une possibilité, pour que ne nous vienne plus l'idée de l’autodétermination, l'idée que nous pouvons nous auto-gouverner, nous auto-organiser. Pour que nous acceptions ce système capitaliste, néolibéral, patriarcal, colonialiste. Voilà le message.
- Comment penses-tu que la vie des communautés autochtones indigènes peut changer? Et spécialement celle des femmes.
Il y aura un recul absolu dans tous les droits que nous avons obtenus. On dit déjà que des lois vont être abrogées, comme la loi 348 qui garantit une vie sans violence et qui reconnaît le féminicide, c'est une loi que les fascistes n'ont jamais accepté. On va aller contre les droits conquis, toutes ces réalisations symboliques et réelles. Les universités autochtones seront également attaquées. C'est dans ce processus de changement et dans aucun autre, que, grâce à la lutte des organisations sociales, nous avons des universités autochtones où vont des jeunes qui étudient ce dont a besoin leur communauté et qui, après l'avoir étudié, retournent servir leur communauté. Ce ne sont pas des universités qui produisent des chefs d'entreprise et des déclassés pour le monde, comme les universités des villes.
Ce que nous perdons, c’est la possibilité de conduire ce processus de transformation avec l’accompagnement de l’État. Mais nous ne perdons pas espoir. Nous ne perdons pas notre conviction, nous ne perdons pas nos rêves, nous ne perdons pas le désir de construire un autre monde possible. C'est beaucoup plus difficile dans un État fasciste, mais nous toutes et tous, nous continuerons à le faire.
- Quelle est la situation en ce moment, alors qu'Evo Morales est déjà hors de Bolivie?
Les putschistes sont en train de s'emparer des canaux de communication. Les radios communautaires sont prises. Dans les médias tous repris par les conspirateurs, on parle de pillages qui sèment la terreur au nom du MAS. On dit que ce sont des soeurs et des frères qui viennent des communautés, alors que ce n'est pas le cas. Ils font ces annonces pour délégitimer notre résistance. Les organisations sociales ne pillent pas, elles font partie du peuple en résistance. Ils veulent discréditer notre résistance. Les organisations sociales ont appelé au siège de La Paz, l'eau a été coupée à La Paz. Nous allons récupérer La Paz et nous allons nous réorganiser.
- De quoi le peuple en résistance a-t-il besoin de la part des peuples des autres territoires? De quoi avez-vous besoin de la part des féminismes transnationaux ?
Notre appel, sœurs et camarades d'au-delà des frontières, le voilà : nous nous connaissons, nous nous sommes reconnus. Nous vous appelons d'abord à confier dans notre parole alors que l'information qui circule dit qu'il n'y a pas de coup d'état ici et que tout va bien. La vérité, c'est qu'il y a des militaires et des policiers qui soutiennent les conspirateurs du coup d'Etat, en intimidant les organisations. C'est un coup d'état. Nous avons besoin de vous pour le dire. Nous avons besoin que vous partagiez notre indignation, notre douleur et aussi notre peur face à ce que ces groupes armés génèrent.
Notre appel est aussi de nous interroger en tant que féministes. Cette analyse qui se réduit à penser qu'ils sont tous les mêmes, qu'Evo était pareil aux autres, ou qu'il ne s'agit que d'un différend entre hommes, ne laisse pas voir comment le patriarcat, le capitalisme, se disputent les variables économiques et coloniales du système. Cela ne nous laisse pas voir que le fascisme ne dialogue pas. Le fascisme n'écoute pas. Le fascisme ne recule pas. Le fascisme élimine. Avec des humiliations, ils essaient d'éliminer nos luttes. Nous vous appelons à dénoncer cela et à construire un féminisme communautaire, populaire, en lutte, à partir de ces territoires, un féminisme qui ne soit pas au-delà du bien et du mal et qui, finalement, ne soit pas au service de la droite.