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dimanche 4 août 2024

Transmettre la force émancipatrice

Parce que j'ai besoin de cultiver le jardin du nouveau front populaire, je suis allée à la bibliothèque prendre des livres sur 1936 en France. 

J'ai été frappée par la force émancipatrice des images. 

Multitudes de poings levés,
casquettes et femmes à chapeau,
bicyclettes et tandems,
blouses et bleus de travail,
le bord de l'eau,
le bord de mer,
les tentes de fortune,
les usines occupées,
la joie multipliée,
des enfants partout,
le grand Blum à lunettes rondes et ses ministres femmes,
le premier billet populaire de congé annuel,
les trains et les plages pris d'assaut,
les bals musettes improvisés dans les cours.
Et encore le bord de mer,
et encore le bord de l'eau

Voir l'album ici

Bien sur, avant, il y a les images des émeutes de février 34. Et après, il y a la dislocation de 37, le triste manque de solidarité avec la République espagnole et la maudite "pause" dans les réformes. 

Il n'empêche que, dans nos mémoires longues, la gloire lumineuse de 1936 brille avec une telle intensité qu'elle réveille nos tendresses et nos désirs de justice... La victoire de l'unité des gauches, la force des grèves qui poussent à changer la vie, la revanche du travail sur le capital et le temps retrouvé nous attendent !

Aujourd'hui, nous sommes le 4 août, trêve olympique ou pas, nous sommes un certain nombre à saluer ce jour. Le souffle de l'abolition des privilèges mérite toutes les médailles du monde !






lundi 19 juin 2023

Quand Macron parle de climat et de pauvreté, c'est de gros sous qu'il s'agit !


Source EL TIEMPO

Un nouveau paradigme financier capable de mieux protéger les pays du Sud contre le réchauffement climatique et l'endettement est à l'ordre du jour d'un sommet international qui se tiendra à la Bourse de Paris, le Palais Brogniart, ce jeudi et vendredi 22 et 23 juin 2023, avec des chefs d'état, des directeurs d'institutions et des experts du climat.

L'hôte, la France, présente le "Sommet pour un nouveau pacte financier mondial" comme un laboratoire d'idées, capable de recueillir des appuis et de dessiner une "feuille de route" pour d'autres événements internationaux à court et moyen terme.

Sur la table, des idées telles qu'une taxe sur le commerce maritime, l'augmentation de la capacité de prêt du Fonds monétaire international (FMI) et des banques régionales de développement, l'allégement de la dette des pays les plus vulnérables et une meilleure mobilisation du secteur privé.

L'objectif présenté par le président français : créer de la force financière pour lutter contre trois crises interconnectées, comme la lutte contre la pauvreté, la décarbonation de l'économie et la protection de la biodiversité.

Lors de la réunion, précédée mercredi par la réunion annuelle du Club de Paris, plus de 80 pays seront représentés -la Russie n'en fait pas partie car elle n'était pas invitée-, et plus de 40 chefs d'Etat et de gouvernement sont attendus. Le président brésilien, Luiz Inácio Lula da Silva, son homologue colombien, Gustavo Petro, et le Cubain, Miguel Díaz-Canel, participeront au sommet, selon l'organisation.

Le Premier ministre chinois Li Qiang, la secrétaire américaine au Trésor Janet Yellen, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et la vice-présidente du gouvernement espagnol Nadia Calviño sont également attendus.

La réunion se déroulera dans un contexte de méfiance des pays du Sud, qui se plaignent que les nations du Nord disent qu'elles n'ont pas d'argent pour aider à lutter contre le changement climatique et la pauvreté, mais qu'elles ont de l'argent pour soutenir l'Ukraine ou renflouer les banques américaines.

"C'est très bien de parler de l'architecture financière internationale, mais nous avons besoin de délais, et pour le moment nous ne les voyons pas", a déclaré Sara Jane Ahmed, conseillère financière du V20, un groupe de 58 pays vulnérables, qui comprend onze nations d'Amérique Latine et des Caraïbes dont la Colombie, le Costa Rica et le Honduras. "Si on commence à faire tout ça dans les années 2030, ce sera beaucoup plus cher et les solutions seront beaucoup plus difficiles", a-t-elle prévenu. 

Les besoins sont immenses. Un groupe d'experts indépendants créé à l'initiative de l'ONU a estimé que d'ici 2025 les pays en développement, hors Chine, devraient investir plus de mille milliards de dollars par an pour répondre à la crise climatique.

Taxe sur le commerce maritime

La présidence française annonce vouloir donner un "élan politique" à l'idée d'une taxe internationale sur les émissions de carbone du commerce maritime, à quelques jours d'un grand rendez-vous de l'Organisation maritime internationale (OMI).

Selon les experts, cette taxe pourrait rapporter 20 000 millions de dollars par an. Les débats aborderont d'autres initiatives, comme l'idée de suspendre le paiement de la dette en cas de catastrophe naturelle, fortement défendue par la Première ministre de la Barbade, Mia Mottley.

Sur la table, il y a également l'idée de la taxe internationale sur les transactions financières, qui a très peu de chances de se concrétiser.

La Banque interaméricaine de développement (BID), représentée par son président Ilan Goldfajn, et d'autres institutions régionales seront invitées à accroître leur capacité de prêt, alors que la Banque mondiale a annoncé qu'elle prêterait 50 milliards de dollars supplémentaires au cours de la prochaine décennie aux pays qui en ont besoin.

Le nouveau président de la Banque mondiale, Ajay Banga, sera à Paris, tout comme la directrice générale du Fonds monétaire international, Kristalina Georgieva.

Parmi la "boîte à outils" des solutions possibles, il y a justement l'idée de recycler 100 000 millions de dollars de droits de tirage spéciaux, la monnaie de réserve du FMI.

Ambition et réalité

"Le mérite d'un événement de ce type est de mettre de nombreuses questions au centre des conversations internationales, et de les sortir de leur niche", a déclaré à l'AFP Louis-Nicolas Jandeaux, de l'ONG Oxfam. Cependant, Jandeaux a souligné "l'écart entre l'ambition initiale et la réalité".

Friederike Roder de Global Citizen, une organisation internationale de lutte contre l'extrême pauvreté, a déclaré qu'un signe encourageant lors de l'événement de Paris serait que les pays riches montrent qu'ils sont capables de tenir leurs promesses. Parmi elles, celle de contribuer avec 100 000 millions de dollars par an aux pays les plus vulnérables pour les aider à réduire leurs émissions et à s'adapter au changement climatique, un chiffre annoncé pour 2020 et qui pourrait être atteint cette année... avec trois ans de retard !




vendredi 17 juin 2022

El presidente Macron no debe involucrar a Francia en una economía de guerra


Traducción Comunicado CGT 
Francia. 16/06/2022

Con motivo de la inauguración de la feria de armas Eurosatory, y refiriéndose a la situación internacional del momento, el Presidente de la República hizo declaraciones graves, anunciando "que había que entrar en una economía de guerra, organizándonos de manera sostenible. »

El término "economía de guerra" se eligió cuidadosamente y se repitió tres veces en el discurso para justificar aumentos sostenibles en los presupuestos de defensa en Francia y en Europa, accelerando la Europa de defensa y preparando las mentes para un gran conflicto.

Entrar en una economía de guerra significa movilizar capacidades civiles al servicio de los recursos militares. Esto tendrá importantes consecuencias sobre las pautas presupuestarias pero también sobre nuestro tejido industrial y las condiciones de vida y trabajo de miles de empleados.

Reforzando estas directrices, la Délégation Générale de l'Armement está impulsando un texto legislativo que permita la requisa de empresas civiles y materiales para fines militares.

Para Macron, los presupuestos de defensa se están convirtiendo en su prioridad y pretende aplicarlos "cueste lo que cueste", aunque lo haga en detrimento de la respuesta a las necesidades sociales que se expresan hoy en las movilizaciones y en las urnas contra el alto costo de la vida, por una política de salud, educación, justicia social, entre otras.

Vistiendose de gran timonel de la OTAN, Macron pretende unir detrás de él a todos los estados europeos para aumentar la inversión en armamento, cuando la diplomacia que el acaba de hundir hubiera tenido que jugar un papel importante. Esta deriva bélica es peligrosa para la Paz. El exceso de armamento solo puede traer sangre y lágrimas. 

Al exceso de armamento convencional se suma ahora la amenaza del deslizamiento nuclear, a pesar de que el Tratado sobre la Prohibición de las Armas Nucleares (Tian) encuentre nuevos signatarios para erradicar definitivamente este peligro mortal para la humanidad.

En la CGT nos hubiera gustado que el presidente de la República tuviera la misma determinación para ganar la batalla contra el Covid, que el mismo había calificado de “guerra”. Pero hoy, está claro que continúa eliminandose camas en los hospitales, que los profesionales de la salud siguen siendo maltratados y que el hospital público está al borde de la explosión.

En lugar de inspirarse en la Francia de la Ilustración, de los Derechos Humanos y del progreso social, Macron optó por desfilar con los traficantes de armas.

Tenemos que parar  lo más rápido posible esas políticas mortales guerreristas que están compitiendo para armamentar en exceso el planeta. El único camino de la razón sigue siendo la paz construida por la acción diplomática y política.

La CGT siempre ha apostado por la Paz y el Progreso Social. Es en este sentido que está preparando una iniciativa con el Mouvement de la Paix que se celebrará el 5 de octubre de 2022 en Montreuil, y cuyo tema principal es: “ Una Economía para la Paz”.

Mientras tanto, la CGT pretende participar con todas sus organizaciones en las marchas por la paz del 21 de septiembre y en la jornada de la ONU del 26 de septiembre por la eliminación total de las armas nucleares.

Montreuil, a 16 de junio de 2022


Le Président Macron ne doit pas engager la France dans une économie de guerre

En évoquant la situation internationale du moment, à l’occasion de l’inauguration du salon de l’armement d’Eurosatory, le président de la République a tenu des propos graves de conséquences, annonçant « qu’il fallait entrer dans une économie de guerre, dans laquelle nous devrions durablement nous organiser. »

Le terme « d’économie de guerre » est minutieusement choisi et répété à trois reprises dans le discours pour justifier des augmentations durables des budgets de Défense en France, comme en Europe, et l’accélération d’une Europe de la défense, préparant les esprits à un conflit majeur.

Entrer en économie de guerre, c’est mobiliser les capacités civiles au service des moyens militaires et cela entraînera des conséquences majeures sur les orientations budgétaires mais aussi sur notre tissu industriel et les conditions de vie et de travail de milliers de salariés.

Confortant ces orientations, la Délégation Générale de l’Armement pousse pour un texte législatif permettant de réquisitionner des entreprises et des matériaux civils à des fins militaires.

Pour Macron, les budgets de Défense deviennent sa priorité et il entend y appliquer le « quoi qu’il en coûte », même si cela se fait au détriment de la réponse aux besoins sociaux qui s’expriment aujourd’hui dans les mobilisations et dans les urnes contre la vie chère, pour une politique de santé, d’éducation, de justice sociale, entre autres.

Enfilant les habits de grand timonier de l’Otan, Macron entend fédérer derrière lui tous les États européens pour investir davantage dans les armes, là où la diplomatie qu’il vient de saborder aurait eu un rôle majeur à jouer.

Cette dérive guerrière est dangereuse pour la Paix. Le surarmement ne pourra qu’apporter du sang et des larmes. Au surarmement conventionnel s’ajoute aujourd’hui une menace de dérapage nucléaire, alors même que le Traité d’Interdiction des Armes Nucléaires (Tian) vient de trouver de nouveaux signataires pour éradiquer définitivement ce danger mortel pour l’humanité.

La CGT aurait voulu que le président de la République ait la même détermination pour gagner la bataille contre la Covid, qu’il avait lui-même qualifiée de « guerre ». Mais, aujourd’hui, force est de constater que les fermetures de lits se poursuivent, que les personnels de santé sont toujours aussi maltraités et que l’hôpital public est au bord de l’explosion.

Plutôt que de s’inspirer de la France des Lumières, des Droits de l’Homme et du progrès social, Macron fait le choix de parader avec les marchands d’armes.

Stoppons au plus vite ces politiques mortifères de va-t-en-guerre dans une course au surarmement de la planète. La seule voie de la raison, qu’elles que soient les difficultés, demeure la paix construite par des actions diplomatiques et politiques.
 
La CGT a toujours fait le choix de la Paix et du Progrès social et c’est en ce sens qu’elle prépare une initiative avec le Mouvement de la Paix qui se tiendra le 5 octobre 2022, à Montreuil, et dont le thème principal est : « Une économie pour la Paix ».

D’ici là, la CGT entend participer avec toutes ses organisations aux marches de la Paix, le 21 septembre, et à la journée de l’ONU du 26 septembre pour l’élimination totale des armes nucléaires.

Montreuil, le 16 juin 2022




mercredi 3 mai 2017

La POLITIQUE... C'est pour les pourris et les nantis, ou c'est notre affaire ?



De temps en temps, certains syndicalistes affirment avec un ton de voix à vouloir ne pas se salir les mains : "Moi, je ne fais pas de politique". Ils ou elles se font par ailleurs largement écho du "Tous pourris" ambiant qui fait la une des journaux et le quotidien des conversations de comptoir. Comme si la politique n'était que l'apanage de ceux qui se gavent, comme si elle ne pouvait envisager que le bien de ceux qui gouvernent, comme si la corruption était inéluctable.

Il faut ici rappeler que du local au global, la politique est avant tout construction du vivre ensemble qui se décline à travers des mesures concrètes pour répondre aux besoins des populations et des territoires.

Au niveau municipal, par exemple, le maire peut décider d'employer plus ou moins de personnels dans les crèches. Sa décision aura des conséquences sur la qualité de l'accueil des enfants et des familles, et sur les conditions de travail des auxiliaires de puériculture. Quand, prenant en compte la réalité du travail des salarié-e-s et des usagers du service, des syndicalistes se mobilisent pour construire un rapport de force et gagner plus de postes de professionnels pour s'occuper des enfants, ils ou elles font de la politique : Ils ou elles interviennent sur la décision politique en vue d'améliorer le Bien-Vivre collectif concret.

Il en va de même au niveau national. Quand avec la CGT, nous nous battons pour conserver la retraite à 60 ans, obtenir un SMIC à 1800€, gagner la semaine de 32 heures ou l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, nos revendications sont politiques, elles choisissent leur camp de manière claire et déterminée : Pour le travail et contre la spéculation financière, pour le partage des richesses, la défense de l'intérêt des salariés et le développement humain durable, contre l'individualisme délétère de la concurrence de tous contre tous.

De même au niveau international, quand avec la CGT, nous signons contre la ratification par la France du traité sur le commerce et l’investissement entre l’Union européenne et le Canada : le CETA  ou que nous militons pour le droit humain à l'eau et à l'assainissement, nous nous engageons dans des campagnes concrètes pour l'avancée des droits sociaux et du travail, la sauvegarde de l’environnement et du climat. Il s'agit là d'actions collectives plus globales qui ont des conséquences politiques concrètes sur nos vies quotidiennes partout sur la planète.

Ainsi donc, à celles et ceux qui sont malheureux après les résultats des élections présidentielles en France, nous disons : Venez MILITER A LA CGT ! La politique, c'est notre affaire. On a les outils pour résister et pour construire.





mercredi 19 avril 2017

Bienvenida seas Sexta República / Bienvenue sois-tu Sixième République


Una nube se detuvo en el cielo azul y luminoso
que baña la ciudad en plena primavera.
Nube blanca, retazo de algodon
quisiera escribir en tu corazón con letras de mil colores
un llamado: ¡Vota Melenchón!
Francia despierta, Francia la rebelde,
Francia faro de luz, Francia la que amo
vuelve a la fuente escrita en su frontón:
Igualdad. Libertad. Fraternidad.
¡Bienvenida seas sexta Republica!
Manuel Salamanca Huertas
Un nuage s'est arrêté dans le ciel bleu et lumineux
qui baigne la ville au printemps.
Oh nuage blanc, bribes de coton
je voudrais écrire sur ton coeur avec des lettres de mille couleurs
cet appel : Votez Mélenchon !
La France se réveille, France la rebelle,
France phare de lumière, la France que j'aime
revient à la source écrite en son fronton :
Egalité. Liberté. Fraternité.
Bienvenue sois-tu sixième République !
Trad° : CM





lundi 17 octobre 2016

Bruno Muel : Les guérrilléros n'avaient pas peur.

Entretien avec le cinéaste français qui a filmé les bombardements de Riochiquito en 1965 

 Bruno Muel

Septembre 1965, deux jeunes cinéastes français, Bruno Muel et Jean-Pierre Sergent arrivent en Colombie. Depuis plus d'un an déjà, le gouvernement du Front National de Guillermo León Valencia avait déclaré la guerre aux paysans de Marquetalia en se déchainant contre les "républiques indépendantes", le plan LASO (Latin American Security Operation) était en marche, Riochiquito représentait l'étape suivante. Les cinéastes réussirent à pénétrer dans la zone de guerre, à rencontrer les guérilléros, à filmer les bombardements, l'évacuation des paysans, à enregistrer les images d'un conflit armé qui se prolongerait pendant plus d'un demi siècle. 
Alors que ces jours-ci, une nouvelle page de l'histoire est en train de s'ouvrir, Bruno Muel nous a accordé un entretien.

Par Manuel Salamanca Huertas
Paris, 14 octobre 2016

— Bruno, dans ton documentaire Les longues marches, tu expliques : "En 1965, nous sommes allés en Colombie avec Jean-Pierre Sergent pour filmer les guérillas communistes". Qu'est-ce qui vous avait motivés pour aller en Colombie, un pays aussi éloigné de la France ?
En 1964, en France, il y a eu une pétition signée par des personnes comme Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, qui dénonçait le fait qu'en Colombie, il y avait une guérilla dont l'existence était niée, cachée par le gouvernement colombien. Cela nous a motivés pour aller à la rencontre de gens qui luttaient, et c'est ainsi que nous avons pris contact avec des membres du Parti Communiste Colombien, qui avaient tout très bien organisé pour que nous puissions arriver à Riochiquito. D'abord, nous avons fait un tour par la Guajira, pour déjouer les services de police, accompagnés par Nelson Robles, un avocat qui est maintenant décédé. C'était un type très sympatique et aimable, originaire de la Guajira. Je me souviens que j'avais pris quelques images, c'était comme si nous faisions un voyage touristique.
Après, nous sommes retournés à Bogotá et un matin, nous avons rencontré deux amis colombiens qui ont été nos interprètes, car nous parlions très peu l'espagnol. L'un d'eux, Pepe Sánchez, était déjà un acteur connu à l'époque. Je me souviens que nous nous étions arrêtés dans un petit village pour manger quelque chose et des enfants l'avaient reconnu. L'autre copain, on l'appelait Chiribico. Nous sommes arrivés à un bourg dont je ne me souviens plus le nom. C'est là qu'ils sont venus nous chercher. A dos de mules, nous nous sommes dirigés vers le haut de la montagne, en croisant un poste de l'armée, nous avons déclaré que nous étions des ethnomusicologues et que nous cherchions des indiens pour enregistrer leur musique, les gardiens étaient à moitié endormis et ils nous ont laissé passé sans difficulté.
Plus loin, des jeunes guérrilléros sont venus à notre rencontre, l'un d'eux était Hernando González. Nous avons immédiatement été accueillis comme des amis, ils avaient plus ou moins le même âge que nous. Ils nous ont emmenés au poste de commandement qui était caché entre les arbres. C'était un refuge très rudimentaire.
C'est là que nous avons rencontré les dirigeants : Manuel Marulanda, qui était le chef reconnu, un paysan, en général tous étaient paysans, c'était vraiment une guérrilla paysane. C'est important de le souligner. Il y avait un apport de la ville comme Jacobo Arenas qui avait été dirigeant syndical dans le secteur pétrolier, c'était comme un commissaire politique. Il y avait aussi Hernando González, qui était un étudiant communiste et qui était là pour faire un travail de politisation à côté des jeunes guérrilléros paysans. Nous avons rencontré aussi Ciro Castaño, qui dans l'interview, dit avoir 15 ans d'expérience dans la résistance. Ils insistaient sur le fait que le Gouvernement appelait leurs zones des "républiques indépendantes", alors que eux considéraient qu'ils étaient organisés en autodéfenses paysannes.

— Quand vous êtes arrivés en Colombie, vous saviez déjà tout ça ?
Non, ce sont les guérrilléros qui nous ont expliqué tout ça. Et donc, c'était des autodéfenses qui défendaient les paysans. Ils étaient mélangés. J'ai filmé comment les guérrilléros coupaient la canne à sucre. Quelque chose qui m'avait impressionné, c'était l'autorité. Cette autorité que l'on ne sent pas, on notait la discipline mais pas l'autorité, c'était quelque chose comme une cooptation naturelle. L'autorité de Manuel Marulanda était évidente.

— Certains disent que cette guérrilla du début, a ensuite perdu son idéal. Qu'en penses-tu ?
Dans l'entretien qu'il nous a accordé, Marulanda dit que le Gouvernement les calomniait constamment. Pendant le chemin du retour, un des guérrilléros qui nous accompagnait nous a raconté que lui avait été bandit, mais que quand il s'était engagé dans la guérrilla, il avait compris que ça valait le coup de s'organiser. Il avait un fusil et il était fier de son fusil. Il disait : "Ca fait un seul tir, mais c'est toujours le bon". Il s'appelait Martin.

— Tu disais que Marulanda était le chef incontesté. Comme personne, quelle impression t'a-t-il fait ?
C'était une personne simple, très discrète. Je ne l'ai jamais entendu crier. C'était un homme robuste, qui parlait peu. Il y avait quelque chose qui nous faisait rire. Il croyait aux lutins. C'est là qu'on notait son origine paysanne et cela n'enlevait rien de son autorité politique. Je me souviens aussi de Ciro Castaño, c'était un vrai guerrier.
Rappelons-nous que c'était en 1965, un an auparavant, les combattants avaient réussi à échapper au siège de l'armée à Marquetalia, où il y avait eu de grosses pertes d'un côté et de l'autre. Riochiquito était la deuxième zone de guerre. C'est là que j'étais.

— Que peux-tu nous raconter de Riochiquito ?
Eh bien, au début nous avons passé des jours très tranquilles. Nous avons pu filmer des scènes de la vie quotidienne des paysans mêlés aux guérrilléros, cuisinant, préparant la soupe. Après sont venus les bombardements. Les dirigeants savaient qu'ils allaient bombarder, c'est pour cette raison qu'ils avaient fait évacuer le village. Les paysans fuyaient, les avions volaient. Les guérrilléros n'avaient pas peur. Nous non plus. Nous nous sentions protégés. Alors que nous évacuions la zone, nous pénétrions plus profondément dans la selva, la situation devenait plus difficile. Il faisait plus froid, il y avait plus d'humidité, les paysans souffraient, les enfants, les vieillards. Ensuite, nous avons du quitter la zone de combat avec Jean-Pierre et nos deux amis de Bogotá, quelques femmes et un vieillard.
Une longue marche a alors commencé avec une petite colonne de guérrilléros qui ouvraient le chemin avec leurs machettes, eux connaissaient la zone. Nous marchions dans des conditions difficiles, en dormant sur le sol, en nous couvrant avec deux ou trois couvertures. Les nuits étaient froides. Au bout d'un mois, nous sommes arrivés dans une clairière. C'est là qu'une voiture est arrivée, qui nous a emmenés à Bogotá. Nous avons réussi à contacter l'Ambassade de France. Le jour suivant, nous avons été détenus séparément. Moi, ils m'ont pris en arrivant à la maison d'un ethnologue où nous étions hébergés. Quelques 10 hommes bien armés, avec une jeep, sont venus pour m'arrêter. Ils m'ont emmené là où un général de l'Armée semblait dans une fête avec des militaires, il m'a regardé, a dit quelques mots, puis ils m'ont emprisonné dans un cuartel au centre de Bogotá.
Je ne me souviens pas bien, ils nous ont emprisonnés 15 jours environ, dans des lieux séparés. Nous ne pouvions pas nous voir. Ils nous faisaient des interrogatoires qui duraient jusqu'à trois heures. En ce qui concerne notre matériel, nous nous étions mis d'accord avec Jean-Pierre pour dire que nous l'avions perdu. Que nous l'avions caché à côté d'un arbre mais que nous ne savions pas où. Les guérrilléros nous avaient recommandé de tout leur laisser, la caméra, les bandes que nous avions filmé. C'est pourquoi, quand ils nous ont arrêté, nous n'avions rien. Et sinon, ils nous auraient tout pris. Finalement, nous avons été expulsés de Colombie. C'est une fois à Paris, trois mois plus tard environ, que j'ai reçu un appel d'un certain Feliciano qui disait qu'il avait les bandes. Je suis allé au rendez-vous, et en effet, il avait des petits bobines cousus dans la doublure de sa gabardine.

— Et donc, en 1983, tu retournes en Colombie ?
J'ai contacté un militant du Parti Communiste Colombien qui m'a servi d'intermédiaire. Il a tout organisé. Après l'élection de Mitterrand à la Présidence, des gens que je connaissais sont entrés dans les chaînes publiques. La première chaine, qui était encore du service public, a financé les Longues Marches. Mon projet a été accepté et ainsi, je suis retourné voir mes amis de la guérrilla.

— Revenir en Colombie, c'était une nécessité, un désir ?
—  Eh bien, il y avait plusieurs choses. J'avais un grand désir de revenir, de voir ce qui se passait. En même temps, j'avais été opéré d'un cancer et j'avais des gros problèmes de santé. Pour moi, c'était comme un défi de démontrer que je pouvais encore faire ça, c'était comme une façon de me dire que j'étais guéri. Alors nous y sommes allés avec une équipe de professionnels de l'INA (Institut National de l'Audiovisuel). Pendant ce voyage, j'ai rencontré certains dirigeants de la guérrilla pour les filmer et qu'ils nous parlent de la situation.

— Qui as-tu pu voir ?
La rencontre a eu lieu vers le haut-plateau (le páramo), tout près de Bogotá. Jacobo Arenas et Jaime Guaracas sont venus. Je leur ai dit que j'aimerais bien revoir Manuel Marulanda mais ils m'ont répondu qu'il y avait au moins trois jours de marche, comme j'étais avec toute une équipe, c'était compliqué.
Avant de monter au Páramo, j'avais pu avoir un entretien avec Belisario Betancur, le président de la République. Il m'a commenté qu'il établissait des dialogues avec les guérrillas pour arriver à une loi d'amnistie. Alors j'ai demandé à Jaime et à Jacobo de qu'ils pensaient de cette loi d'amnistie. Ils répondirent qu'il fallait voir, que pourquoi pas. Mais ce que je ne pouvais pas savoir, c'est ce qui est arrivé ensuite. En 1985 avec la création de l'Union Patriotique, la UP a réussi à avoir des sénateurs et des élus et ils les ont assassinés, trois mille, quatre mille, je ne sais combien.
A ce propos, j'ai lu L'oubli que nous serons de Héctor Abad Faciolince, qui n'est pas un homme de gauche. La préface est écrite par Mario Vargas Llosa, qui n'est pas non plus de gauche, mais le père de Héctor Abad était une médecin libéral très engagé dans la défense des droits humains dans le département d'Antioquia, et il écrivait des textes qui dénonçait la violence de l'Etat. Il considérait plus cruelle la violence du Gouvernement pour maintenir sa domination que celle de la guérrilla qui luttait pour un changement de régime. Et bien, ce monsieur a été assassiné alors qu'il allait à l'enterrement d'un ami, dirigeant d'un syndicat enseignant, qui avait été assassiné le jour antérieur. C'était cette violence qui s'était déchainée, on vivait le début du para militarisme, tout cela m'impactait.
Dans le documentaire Longues Marches, j'interviewe un couple de paysans que j'ai pu rencontrer grâce au père jésuite Javier Giraldo. On a assassiné à ces paysans trois fils adolescents, qui jouaient de la guitare et chantaient dans la nuit. Des hommes sont arrivés et ils les ont tué froidement, comme ils ont tué les autres personnes qui se trouvaient avec eux. Les paysans accusaient les hommes du MAS (Mort aux Kidnappeurs) d'avoir perpétré les assassinats. Ils les ont assassinés parce qu'ils étaient d'une communauté chrétienne, en les accusant d'être des complices de la guérrilla.

— Ca fait plus de trente ans que tu es allé en Colombie. Tu aimerais y retourner une fois de plus ?
Bien sur que oui. Dans les pays où je suis allé, ceux où il y a eu ces guerres, ces paysans qui ont pris les armes pour se défendre. Ca, je l'avais connu en Algérie pendant mon service militaire en 1956, j'avais 20 ans, et ça m'a impacté, ça m'a fait réfléchir. C'est à partir de ce moment-là que j'ai construit ma vie de cinéaste engagé. Bien sur que j'aimerais retourner en Colombie, revoir ces paysans. Enfin, je ne suis plus jeune et beaucoup d'entre eux sont morts.

— Que souhaiterais-tu dire aux colombiens en ce moment où on est arrivé à un accord de paix?
J'aimerais que les jeunes guérrilléros réussissent à entrer en contact avec la vie moderne. Il me semble que cela ne sera pas facile. Mais je pense que, tels que je les ai vus, ils seront des citoyens actifs et utiles pour le pays.




mardi 11 octobre 2016

Une semaine au Macondo référendaire

C'est avec une très grande joie que je publie ici l'article que m'a envoyé mon amie Maria Baresh. Née en Colombie de parents colombiens mais résidente en France depuis de nombreuses années, elle écrit en français sur le mille-feuilles d'événements et de sentiments vécus la semaine passée par tou-te-s celles et ceux qui portent la Colombie profondément ancrée au coeur. Je trouve qu'elle a un vrai talent d'écriture, avec le goût de raconter et le souhait d'exprimer les émotions. Elle sait partager le plaisir des mots et des idées. Je lui souhaite de continuer...
Maria, tu as la matière et tu as du style... Vas-y! ¡Adelante!
C.M


“Era como si Dios hubiera resuelto poner a prueba toda capacidad de asombro, y mantuviera a los habitantes de Macondo en un permanente vaivén entre el alborozo y el desencanto, la duda y la revelación, hasta el extremo de que ya nadie podía saber a ciencia cierta dónde estaban los límites de la realidad.
Cien años de soledad 
Gabriel García Márquez


"C'était comme si Dieu avait résolu de mettre à l'épreuve toute capacité d'étonnement, et avait maintenu les habitants de Macondo dans un va-et-vient permanent entre l'euphorie et le désenchantement, le doute et la révélation, à tel point que personne ne pouvait plus véritablement savoir où se trouvaient les limites de la réalité."
Cent ans de solitude 
Gabriel García Márquez

 « Une semaine au Macondo référendaire »


Par Maria Baresch
Lundi 10 octobre 2016

Dimanche 2 octobre : c’est la singulière impression d’avoir rendez-vous avec l’histoire colombienne qui prévaut, de sentir les lueurs de l’aube percer au bout de cette longue guerre, d’entrevoir enfin la possibilité d’alléger ce pays que nous portons sur le dos.  Soyons clairs, nous étions optimistes ! Le « oui » ne pouvait que l’emporter, et ce bien en dépit des discours haineux qu’avait déchaîné la néfaste campagne uribiste du « non »[1].   

Nous sommes donc là, réunis devant le consulat colombien de Paris, observant avec tendresse les familles se prononcer pour la « paix en Colombie », les enfants glisser le bulletin de vote de leur parent « pour un nouveau pays ».  Ce sont ces images enthousiastes que nous emportons avec nous le soir pour attendre avec une certaine impatience les résultats.  Vers 23h00 notre optimisme prend forme : le « oui » l’emporte en France avec 82.53% des voix, puis dans la plupart des bureaux de vote des colombiens de l’extérieur…  S’ensuit le dépouillement des urnes en Colombie où le « oui » commence avec un léger avantage, le « non » à ses trousses.  Nous retenons notre souffle, puis la panique, l’angoisse nous saisissent face à la réalité glaciale de la victoire du « non ». Une victoire avec, certes, un très léger écart de 53 894 voix, mais une défaite de notre « Si majeur ».  Alors les chiffres se mettent à virevolter, tourner et retourner : 50.21% pour le « non », 49.81% pour le « oui », 62.57% d’abstention, 13 066 047 personnes se sont déplacées aux urnes sur 34 899 376 d’inscrits sur les listes électorales; et c’est en leur compagnie que nous allons nous coucher pensant, ingénieusement, qu’ils se « corrigeront » pendant que la nuit nous berce. 

Au lendemain du référendum nous vivons ce que nous appelons en Colombie un  « guayabo »[2] national.  L’incompréhension, la tristesse et ce goût amer de s’être stupidement gâté le plaisir, d’avoir manqué le rendez-vous.  Et puis c’est l’étonnement de nos amis français devant ce résultat qui nous prend à la gorge : comment expliquer cette Colombie que nous aimons, mais au caractère insaisissable par ses paradoxes et ses contradictions ? Comment expliquer la violence qui s’accroche inlassablement à ses poignets alors qu’elle transpire à la fois la joie de vivre ? 

Une crise politique se dessine : alors que les accords de paix s’étaient forgés en colonne vertébrale du mandat de Santos, le « non » constitue un véritable revers politique, qui un instant, exalte les ambitions électorales d’Uribe qui se voit déjà pour 2018 porte-parole et sauveur de cette Colombie désappointée par les politiques de Santos.   Pourtant, ce sont les régions les plus affectées par la guerre qui ont voté avec une écrasante majorité pour le « oui ».  Le « non », lui, l’a emporté principalement dans les zones urbaines.[3]  Sans vouloir faire de la caricature, l’image des paysans, bottes en caoutchouc aux pieds, murmurant  à mi-voix « nous avons perdu » et les classes plus aisées, assises confortablement devant leur  télévision, s’exclamant « nous avons gagné ! » est pour le moins significative.

D’autant plus qu’Uribe et ses amis du « non » n’ont eu d’autre ambition que de torpiller les accords faisant appel sans vergogne aux calomnies et mensonges dont les effets n’ont fait qu’exacerber les haines et les divisions.  Pour fomenter le spectacle de la politique colombienne, une interview du directeur de campagne du « non », Juan Carlos Vélez, nous révèle quelques coulisses, le poussant d’ailleurs à la démission du Centre Démocratique (le parti d’Uribe).  Cette « croustillante » information ne fait que confirmer ce que nous savions déjà : que la campagne pour le « non » visait à détourner le débat du contenu même des accords, qu’elle instiguait la peur à travers des formules sentencieuses de « menaces castro-chavistes » dans des zones plus « concernées »  par la « problématique » vénézuélienne, qu’elle inventait des impôts qui conduiraient les colombiens à se « sacrifier » en vue de la réincorporation des FARC-EP (Forces armées révolutionnaires de Colombie –Armée du peuple),  qu’elle diabolisait les insurgés, ces « terroristes » qui bénéficieraient d’une entière impunité.

De plus, le traitement médiatique n’a certainement pas avantagé le « oui », où par exemple les caméras et micros se sont longuement attardés sur les massacres de Bojayá, sans couvrir en parallèle l’acte où les FARC demandaient justement pardon à ses victimes. 

Le fort taux d’abstention est un facteur également important, qui ne peut nous laisser pantois.  Outre les difficultés réelles sur le terrain pour se déplacer aux urnes, l’immobilité politique de certains ne peut donner en aucun cas un brevet d’innocence.   Cela dit, nous défenseurs du « oui », avons peut-être tenu notre vérité pour seule et unique. Or avons-nous eu un sens vrai de la réalité ?  Avons-nous su écouter ces voix qui ne se mobilisent pas pour aller voter,  celles qui ont encore peur ? Un de nos défis de réconciliation semblerait alors aller dans ce sens : réussir à voir le monde avec des yeux nouveaux, ceux des victimes, des douleurs muettes, des espoirs brisés, des désenchantés ; sinon, nous ne verrons rien.

« L’engouement référendaire »[4] est également questionnable dans le cas colombien.  En effet, ce  mécanisme de consultation a aussi permis de libérer une parole belliqueuse, exacerbant les tensions et la haine.  En diabolisant systématiquement les FARC, les défenseurs du « non » ont contribué à l’agonie du débat, le vidant de tout contenu social.  Or, comme l’explicite l’article 22 de la Constitution colombienne « la paix est un droit et un devoir dont l’application est obligatoire ». La paix, référendum ou pas, est donc avant tout un devoir de politique publique.  Dans ce sens, le conseiller juridique des FARC à la table des négociations, a pertinemment rappelé que les accords, conformément au droit international, ont déjà un effet juridique. De plus, quand bien même le « oui » l’aurait  emporté, ne serions-nous pas confrontés à des démons similaires : des uribistes hargneux aux envies de sabotage et donc à la nécessaire et infatigable défense des accords ? 

Dans cette sombre incertitude où les résultats du plébiscite ont semblé nous plonger,  de la lumière s’infiltre pourtant.  Dès mercredi des marées humaines de jeunes et moins jeunes  se rassemblent dans plusieurs villes du pays ainsi qu’à l’étranger pour défendre la paix.[5]  Vendredi 7 octobre c’est au tour de la région d’Antioquia, bastion d’Uribe, de se manifester largement pour la paix.  Des initiatives d’occupation de places, notamment à  la place Bolivar de Bogotá, fleurissent et redonnent une voix ainsi qu’une légitimité à la rue.  La formule « paz a la calle »[6] résonne et rallume nos espoirs.  Même les colombiens ayant  voté « non » disent vouloir la paix.  C’est à se demander qui, à part Uribe et ses fidèles alliés, veut la guerre ? 

Par ailleurs, la communauté internationale entérine son soutien aux accords de paix, soutien que nous pourrions interpréter comme se cristallisant à travers la déconcertante attribution du prix Nobel de la paix à Santos vendredi.  

En outre, tant du côté des FARC que du côté du gouvernement, l’ouverture au dialogue prévaut. Ils ont tous deux reconnu et entendu les résultats du plébiscite et se disent disposés à écouter les colombiens ayant choisi le « non ». Dans un communiqué conjoint ils réaffirment, dans ce sens, leur engagement de maintenir le cessez-le-feu bilatéral  et sollicitent les Nations Unies afin de maintenir leur mission d’observation.  Parallèlement, les pourparlers entre le gouvernement et l’ELN[7] semblent se décanter.  

Une position délicate se profile pour Uribe. Lui, qui a tout misé sur l’aventure militaire, ne pourra continuer à répondre par la belliqueuse aux nombreux votants du « non » qui ne semblent pourtant pas se prononcer pour la guerre.  Alors qu’il est invité au dialogue, ses dernières propositions pour « amender » les accords, au-delà de proposer des choses qui figurent déjà dans les accords, preuve de sa méconnaissance de ceux-ci, ne semblent en aucun cas montrer une volonté de se détourner de sa constante dialectique, mariage dangereux de la guerre et du mensonge, dont l’unique objectif réside dans un statu quo bénéficiant les privilégiés de toujours.  Que la « mano dura » de la politique sécuritaire d’Uribe se soit par enchantement métamorphosée  en colombe blanche de la paix paraît peu crédible ; et c’est sur ce terrain qu’un de nos défis majeurs se présente : démontrer son impertinence et refuser les concessions à la droite extrême si nous voulons sérieusement atteindre l’essence réconciliatrice des accords.

Alors que cette semaine au cœur du Macondo référendaire, où le va et vient permanent entre la liesse et le désenchantement opère et chatouille notre fil émotionnel, une voie semble cependant s’esquisser : celle de la défense des accords de paix, qui du haut de leurs 297 pages cherchent un pacte social et politique large et donnent le ton de la réconciliation nationale. 

L’horizon encore un peu brouillé, où les promesses et les menaces s’entremêlent, le grand défi de la paix est un dur et long chemin, un incessant combat qui exige de nous d’avoir un ou deux regards d’avance, de marcher là où personne n’ose mettre les pieds.  Nous aurons à affirmer notre volonté de voir ces accords respectés et implémentés, à accompagner depuis l’extérieur la concrétisation de la justice sociale véritable, celle qui inclura les communautés aux marges, ces vérités diverses, qui expriment cependant toute la réalité colombienne.  Ce n’est que par cette construction d’une société nouvelle, où ces voix exclues pourront trouver un écho social et politique,  que l’avenir nous sera rendu, que nos espoirs inébranlables triompheront, que nous verrons enfin l’aube pointer le bout de son nez en Colombie mais aussi ailleurs.

Maria Baresch
Lundi 10 octobre 2016


[1] Alvaro Uribe Vélez, actuel sénateur du Centre Démocratique, Président de la Colombie entre 2002 et 2010.
[2] Gueule de bois
[3] “Ganó el No: Colombia se enfrenta a un diálogo nacional” : http://pacifista.co/gano-el-no-colombia-ante-la-incertidumbre/
[4] Lire Alain Garrigou, « Voter plus n’est pas voter mieux », Le Monde diplomatique, Paris, août 2016.
[5] Autour d’une grande marche silencieuse, qui n’est pas sans faire écho à la symbolique marche de 1948 organisée par Jorge Eliecer Gaitán.
[6] Paix dans la rue.
[7] Armée de libération nationale.




dimanche 14 février 2016

Marianne apeurée ou "la del ojo distraido"


J'ai voulu dessiner le David de Michel-Ange à partir d'une photo et j'en suis arrivée à intituler mon dessin "Marianne apeurée ou la del ojo distraido".
Pourquoi ? 

Il y a d'abord le manque de précision et de technicité de l'apprentie amateure que je suis et qui n'est évidemment pas en capacité de reproduire la finesse et la superbe de l'oeuvre en pierre. Mon objet ne peut pas être de copier ou de reproduire : Il ne m'est possible que d'apprendre à regarder, chercher à comprendre comment l'image se construit et essayer d'attraper son souffle, l'idée qui la porte.

Il y a ensuite ce qui se passe entre l'idée et la matière du trait : Les jeux subtils entre l'impulsion de l'idée, la texture du papier, la résistance du crayon, la mollesse constructive de la gomme et l'autonomie des doigts de la main. Entre l'idée et la matière, je ne sais pas qui des deux inspire l'autre.

Il y a aussi le regard des autres. J'ai montré mon dessin par skype à Bogotá : Manuel m'a dit "Oh, c'est la République effrayée" et Alejandro "Tiene el ojo distraido... para no decir bizco" (Elle a l'oeil distrait... pour ne pas dire qu'elle louche). 

Le dessin et l'idée réappropriée me parlent maintenant des préoccupations d'aujourd'hui : J'aime que Marianne, la République apeurée empêtrée dans l'Etat d'urgence et son identité nationale décomposée, puisse avoir vaincu et vaincre un jour le Goliath de la peur et du soupçon. J'aime qu'elle se garde le droit à un oeil distrait, impertinent, vaguement déviant pour regarder le monde environnant.


vendredi 1 janvier 2016

Cesser de propager la peur


La France, mon pays, a peur. J'ai peur.
La meilleure façon de l'affronter, c'est de le dire, le parler pour le penser.

Entre l'insuffisance de la réponse planétaire au changement climatique mise en scène pendant la COP21, le chaos des guerres où "nos armées" sont engagées de près ou de loin, l'obsession sécuritaire entretenue par les menaces d'attentats, le recours systématique à la figure du bouc émissaire musulman ou migrant, le jeu d'échec démolisseur qui se joue entre "terrorisme" et "anti-terrorisme", l'escalade des mesures attentatoires des libertés, la destruction des droits sociaux, la précarisation du travail, l'amenuisement des ressources des classes populaires, les trahisons à répétition du gouvernement droitier social-démocrate, la montée inexorable de la droite extrême et la pénétration de ses idées bien au delà du cercle de ses affiliés, l'invisibilité et l'inefficacité des alternatives progressistes et solidaires...
2015 a été une année terrible et il est difficile d'entrevoir une éclaircie pour 2016.
Nous, citoyens sidérés, sommes relégués dans l'enfermement du choc traumatique, dans l'idée que le danger qui nous guette, nous atteint dans une impasse.

S'attarder sur la graduation des terminologies de la peur est peut-être une façon de l'exorciser en commençant à l'apprivoiser :
La peur, c'est l'inquiétude face au danger.
La crainte, c'est une peur forte.
La terreur, c'est une crainte grande et profonde.
La panique, c'est une terreur subite et sans fondement.
L'épouvante, c'est une grande terreur.
La frayeur, c'est une épouvante causée par l'image du mal...
L'effroi, c'est une grande frayeur...

Pourquoi faire appel à la linguistique ?
Pourquoi s'attarder sur le sens des mots ?
Parce que notre humanité est capable d'éclairer par la raison cette émotion enracinée dans la profondeur de notre cerveau reptilien. Quand notre amygdale s'active face à ce que nous percevons comme un danger imminent, nous ne sommes pas condamnés à l'inhibition de la pensée, nous pouvons nous préparer à fuir ou à nous défendre.

Penchons-nous donc aussi sur le "corps apeuré", sur sa physiologie, pour chercher à l'approcher, à le toucher... Car il faut bien commencer à se pencher sur le corps effrayé pour pouvoir le bercer, l'embrasser et le rassurer. Darwin écrivait :
« La peur est souvent précédée de l'étonnement, dont elle est proche, car les deux mènent à une excitation des sens de la vue et de l'ouïe. Dans les deux cas, les yeux et la bouche sont grand ouverts. L'Homme effrayé commence par se figer comme une statue, immobile et sans respirer, ou s'accroupit comme instinctivement pour échapper au regard d'autrui. Le cœur bat violemment, et palpite ou bat contre les côtes... La peau est très affectée par une grande peur, nous le voyons dans la façon formidable dont elle sécrète immédiatement de la transpiration... Les poils sur la peau se dressent; et les muscles superficiels frissonnent. Du fait du changement de rythme cardiaque, la respiration est accélérée. Les glandes salivaires agissent de façon imparfaite ; la bouche devient sèche, est souvent ouverte et fermée. » 

La bouche et les yeux du corps apeuré attirent l'attention : Les sens stimulés, les yeux écarquillés et le cri silencieux de la bouche sèche... Apparaît ici un lien subtil et dévastateur entre la peur et la société du spectacle. Elle agit elle aussi sur la bouche et les yeux. Elle entre par effraction dans l'espace intime, occupe le temps de cerveau disponible à travers l'image animée et le son répété, elle impose sa construction des histoires et de l'Histoire, bâillonne la parole et "fige comme une statue" le spectateur, elle favorise l'enfermement sur soi, ce besoin "d'échapper au regard d'autrui".

Pour les voeux de fin et de début d'année, mon parti publie une vidéo provocatrice qui met en exergue le discours politique de l'effroi. Ce faisant, il cherche à le dénoncer et appelle à "arrêter de propager la peur". Il polarise l'attention sur la figure rhétorique resassée du musulman et du migrant, laisse planer un plan STOP puis en vient à la nostalgie de la campagne présidentielle de 2012, quand la parole du candidat Mélenchon avait redonné du souffle à la gauche de gauche en reconstruisant l'espoir et la solidarité... Pour rappel, à l'époque, le slogan qui faisait mouche était : "Le problème, c'est pas l'immigré, c'est le banquier".

Alors aujourd'hui :
Besoin de répondre au choc par le choc ?
De s'insérer dans la société du spectacle ?
De trouver son créneau dans la scène médiatique en retournant l'argument de l'adversaire ?
Je ne sais si l'objectif de "faire du buzz" sera atteint avec cette vidéo mais reconnaissons qu'elle aura fait naître chez moi le besoin de penser.
Pour 2016, je nous souhaite de l'intelligence au lieu de l'immédiateté.


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lundi 28 décembre 2015

En France... Pourquoi le pommier du Japon fleurit-il ?


Comme elle est sombre cette fin d'année, malgré les lumières scintillantes que les administrations municipales ont installé dans les rues.

Comme elle est confuse avec cette fausse rumeur de printemps qui envahit les arbres désorientés par le changement climatique. Oui, l'accord de la COP21 signé au début du mois ne trompe ni les nuages, ni les arbres, ni la terre... Ils connaissent déjà l'histoire du flutiste de Hamelin, et s'ils feignent d'accepter la douceur de la température, c'est pour lancer quelques dernières fusées d'alerte.

Comme elle est nostalgique cette fin d'année, malgré les fleurs des pommiers du Japon, flocons rouges en folie, avancés d'au moins deux mois sur le cours habituel des saisons et qui font jaillir des nostalgies de neige... Qui aurait misé sur le fait que les facteurs, les balayeurs, et les gens de la rue regretteraient les flocons blancs et les gelées ?

Pour cette année 2015 en France, la morosité ambiante est encadrée par deux séries d'attentats sanglants, avec leurs conséquences institutionnelles et sociales respectives. Début janvier, avec un prétexte religieux, le fanatisme a ciblé et assassiné des juifs, des journalistes de "Charlie Hebdo" et des policiers. Et à la mi-novembre, la même barbarie a attaqué au débotté des jeunes "sans étiquette identitaire", si ce n'est qu'ils buvaient un coup ou mangeaient quelque chose à la terrasse d'un café, qu'ils dansaient à un concert ou qu'ils voulaient faire la fête au stade. Ces faits ont ébranlé le pays entier.

Alimentés par la connection continue au spectacle terroriste et à sa récupération politique postérieure, à travers la couverture médiatique, chaque citoyen, chaque citoyenne, s'est perçu-e  comme cible potentielle de la tyrannie. Depuis lors, la société, en état de choc traumatique, se laisse séduire chaque jour un peu plus par le régime de la peur et du soupçon.

Il y a les faits.
Il y a leurs causes.
Et il y a leurs effets.

Si le pommier du japon fleurit, ce n'est pas à cause des musulmans ni des migrants.
Et cela ne justifie pas l'assignation à domicile, la constitutionnalisation de l'état d'urgence et la déchéance de nationalité.

Notre pays et l'Europe sont l'oeil du cyclone des désordres mondiaux. La responsabilité de ces désordres leur incombe en grande partie et nous vivons les conséquences du chaos général international qu'ils ont contribué à créer. Avec la crise des migrants et des réfugiés directement liée aux guerres en Syrie et en Irak, il faut rappeler ici aux va-t-en-guerres que les interventions militaires ne sont pas indolores : la misère du monde qui vient frapper à nos portes et qui vient se noyer près de nos côtes, ne sort pas de Rien. Il n'y a pas de génération spontanée des détresses. L'ordre capitaliste et "occidental" imposé au monde avec les traités de libre échange et l'infanterie lourde des multinationales est un arsenal terrible qui détruit les biens communs et les liens sociaux.

Si des jeunes se font exploser, ce n'est pas à cause des musulmans et des migrants.
Et cela ne justifie pas l'assignation à domicile, la constitutionnalisation de l'état d'urgence et la déchéance de nationalité.

Ces "jeunes à la bombe" sont des français, ils ne viennent pas d'ailleurs. S'ils vont en Syrie pour faire la guerre ou s'ils se lancent dans des attentats suicides ici, c'est que le radicalisme religieux leur offre une affiliation, que la fraternité à travers l'homicide et la soumission jusqu'à la mort donne un sens à leur vie, et que ce sens, ils ne l'avaient pas trouvé dans notre République... Le problème n'est donc pas religieux : Il réside dans la transmission et dans la réalisation concrète des valeurs d'Egalité, de Liberté et de Fraternité. L'Etat, logiquement et légitimement, utilise des dispositifs de sécurité pour affronter les menaces terroristes mais cette réponse ne peut pas être l'unique et doit être limitée à court terme.

Si l'extrême-droite se développe sans cesse, ce n'est pas à cause des musulmans et des migrants.
Et cela ne justifie pas l'assignation à domicile, la constitutionnalisation de l'état d'urgence et la déchéance de nationalité.

Quand le parlement, avec la prolongation de l'Etat d'urgence, vote avec une large majorité des mesures d'assignation à résidence basée sur le fait qu'il "existe des raisons sérieuses de penser que le comportement constitue une menace pour la sécurité et l'ordre publics", que le gouvernement les utilise pour limiter la mobilisation des défenseurs de l'environnement pendant la COP21 et que les préfectures commencent à interdire des manifestations syndicales, cela marque de manière très claire, avec la prééminence du soupçon et de la présomption de culpabilité, que la gauche qui mise sur la raison et la présomption d'innocence, a perdu la bataille de l'hégémonie idéologique et culturelle.

Quand la frange gouvernementale droitière de ce qui reste de la sociale-démocratie française commence à parler de déchéance de nationalité pour les bi-nationaux nés en France, cela signifie que si  "Rachid", "Pablo" ou "Jean-Jacques" commettent un crime, ils ne sont pas français de la même manière car aux uns on pourra enlever la nationalité et à l'autre, non... Et voilà comment on sape l'article 1er de la Constitution : "La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances."

Depuis 25 ans, l'extrême-droite française, le Front National, progresse constamment : Ils sont des millions, maintenant, les électeurs qui considèrent que c'est une alternative possible au sein même de nos institutions républicaines. Il progresse dans les têtes, dans les discours, dans les actes et dans les urnes. Ce 6 décembre 2015, avec 6.820.147 voix aux élections régionales, il a été confirmé comme "premier parti de France".

... Oh qu'elle est sombre et obscure cette fin d'année.
Les musulmans, les migrants et les pommiers du japon ont peur.
Moi aussi.

Paris. 27 décembre 2015

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