dimanche 24 février 2019

Nouvelle victoire stratégique du Vénézuéla Bolivarien en ce 23 février


Par Carlos Aznarez in Resumen Latinoamericano

Et voici qu'est arrivé ce jour que beaucoup appelaient le "jour J". Certains se pourléchaient déjà les babines, à Cúcuta ou à Miami, en pensant qu'allait arriver le "grand moment" où entrerait "l'aide humanitaire" et oú le "dictateur" et sa Révolution Bolivarienne s'effondrerait comme un jeu de cartes. Cela ressemble au vulgaire scénar d'un film de troisième catégorie mais le pire est que pour beaucoup de gens dans le monde entier, pour toute cette partie de la population qui croit religieusement ce que racontent les médias hégémoniques : le truc avait marché et ils s'imaginaient qu'au Venezuela, ce n'était qu'une question d'heures pour que la marionnette infâme appelée Juan Guaidó arrive avec tous les honneurs au Palais de Miraflores. Et finalement, est arrivé ce qui arrive à l'empire et à ses alliés dans toutes ses dernières batailles avec le chavisme, batailles diplomatiques ou diatribes d'un bellicisme verbal plus qu'irritant : elles échouent. Ils n'ont pas gagné, ni contre le peuple, ni contre le gouvernement légitime dirigé par Nicolás Maduro. Ni dans la zone de la frontière avec la Colombie, ni dans celle qui longe le Brésil et encore moins par la route maritime. Ils n'ont pas réussi non plus à mobiliser ces 600 000 personnes annoncées par Guaidó, qui sont devenues ce samedi 23 février, un petit groupe agressif de brigands mercenaires qui ont monté quelques violentes guarimbas et plusieurs fakes.

Au cours de la journée, la farce allait se répéter, en essayant de faire entrer quelques camions avec la fameuse "aide". Soudain, sur le pont, deux camions ont été incendiés par un groupe de guarimberos qui ont arrosé les véhicules d'essence, en étant filmés et photographiés par de nombreux reporters. Mais comme les médias hégémoniques sont la pointe de lance de l'intoxication massive, ils ont inventé un autre tableau mensonger en accusant le chavisme d'avoir causé cet incendie. Et plus encore : ils ont raconté que les coupables de cette piteuse action étaient les membres de la Garde Nationale Bolivarienne, qui se trouvaient pourtant placés très loin des faits. Il en a été de même, avec le vol de deux petits tanks sur le pont qui mène à Cucutá et qui s'est soldé par la désertion d'un groupe infime de gardes qui, non contents de passer à l'ennemi, se sont révélés des criminels : ces lâches ont renversé violemment des dizaines de barrières qui protégeaient le lieu, en blessant une vidéaste chilienne et une policière bolivarienne loyale. De l'autre côté du pont, on a pu observer la complicité des policiers d'Ivan Duque qui les aidaient ostensiblement. Pendant ce temps-là, deux des chefaillons des guarimbas de ce samedi, le député de droite José Antonio Olivares et un de ses comparses nommé Vilca Fernández célébraient "l'exploit".

Ce qu'ils n'ont pas dit, c'est que les brigands "engagés" par l'opposition affiliée à Guaidó et protégés par la police colombienne (voir les preuves vidéos qui tournent sur les réseaux), se sont grandement offusqués parce que les choses ne s'étaient pas bien passées et qu'on ne leur avait pas versé les "honoraires" négociés. C'est ainsi qu'une bande de malfrats, cagoulés ou à visage découvert, a mis une bonne raclée aux "entrepreneurs". Voilà comment le député Olivares a reçu des bonnes baffes aux cris de "voleurs, payez ce que vous avez promis".

Les médias ne racontent pas non plus la vérité sur ce qui est arrivé à l'extrême inverse du côté colombien du pont Simón Bolivar, là où s'étaient concentrés des milliers de patriotes bolivariens pour défendre avec leurs corps la souveraineté de leur pays face à toute tentative d'invasion étrangère. Ils ont reçu des coktails molotov, des grosses pierres et des tirs d'arme à feu. Certains de ceux qui ont été attaqués font partie de la liste des 42 blessés, deux par balles et trois gravement brûlés à cause des bombes incendiaires. Il y a aussi des policiers vénézuéliens dans la liste qui, comme pendant ces mois difficiles où on élisait la Constituante, se sont complètement investis pour que la meute d'Ivan Duque et l'opposition fascisante présidée par Guaidó ne mettent pas les pieds sur le territoire vénézuélien.

Un autre incident a eu lieu quand des opposants qui ont traversé la frontière à partir du Brésil, ont attaqué et brûlé une camionnette militaire bolivarienne sur le poste frontière de Pacaraima. A chacun de ces faits violents, se réduit ce qui pour Donald Trump, Marco Rubio, Elliot Adams, John Bolton et Luis Almagro, devait être la "solution finale" de ce qu'ils appellent la "dictature" socialiste.

Ils n'ont pas pu et ils ne pourront pas. Cela s'est clairement vu pendant cette journée. Ils ont été à nouveau vaincus par un peuple qui a des idées et qui est convaincu de lutter pour son présent, qui garde mémoire de ce que fut son passé et qui se prépare au jour le jour à forger un futur de progrès social. Cet esprit à la fois noble et guerrier, celui de Bolívar, celui qui a nourri Fabricio Ojeda, qui a été hérité par le Commandant Chavez et qui est aujourd'hui porté avec dignité par Nicolás Maduro s'est vu aussi défiler par les rues de Caracas, à l'heure même où ne se produisait pas l'invasion "humanitaire" annoncée. La marée rouge a de nouveau couvert l'avenue Urdaneta de bout en bout et a montré au monde qu'au Venezuela qui vit normalement et paisiblement, ils et elles sont des millions celles et ceux qui construisent le bouclier qui protège cet énorme processus libérateur.

Ils ont marché avec ferveur et avec beaucoup de joie, il n'y avait pas de rage dans leurs gestes. Bien au contraire, ils ont dansé, chanté, scandé les slogans anti-impérialistes de toujours, depuis le "Yanquis Go Home" jusqu'au "No pasarán" des luttes anti-fascistes des peuples. Ils étaient ouvriers, étudiants, habitants des quartiers populaires, des femmes en mouvement et des milliers de jeunes qui ont grandi avec la panacée d'accéder aux Universités populaires et aux plans de santé des Misiones. Ils sont sortis à la rue, avec la décision de montrer à ceux qui doutent encore de ce processus libérateur, qu'ils sont eux, disposés à le défendre. Il y avait là aussi cette délégation animée des mouvements sociaux du monde, qui inaugurent ce dimanche la rencontre de l'Assemblée Internationale des Peuples, instance d'organisation qui veut se construire pas à pas au nom de la Révolution Internationale. Parmi eux et elles, on a pu voir des sud-africains du Syndicat métallurgique Numsa qui ont dansé leurs danses typiques en l'honneur du Vénézuela, à côté des brésiliens qui clamaient "Lula Libre", des argentins qui conspuaient Macri et même des jeunes basques et catalanes avec les drapeaux de leurs nations. A travers toutes leur voix, "l'épée de Bolivar" continue à cheminer, comme le fait le socialisme, à travers l'Amérique Latine. Et leur agitation militante a reçu en retour les "saluts solidaires et révolutionnaires" des masses chavistes. Une fête du peuple, qui portait la victoire obtenue face à la nouvelle tentative de l'empire le plus terroriste qu'a connu l'humanité.

Ensuite, le président du peuple a parlé, celui élu en mai par des millions de citoyens, et non ce pantin autoproclamé qui devra maintenant rester vivre à Cúcuta ou à Bogotá, ou qui terminera en prison avec les autres terroristes de son acabit. L'écouter en cette occasion, s'adressant à celles et ceux qui font la Révolution au quotidien, a permis de se souvenir de gestes similaires de son maître Hugo Chavez, à qui Maduro ne rend pas seulement hommage mais qui, dans la pratique, fait honneur à son héritage.

Voilà, ce 23 février, la Révolution Bolivarienne a marqué un autre point, celui de la paix avec justice sociale face à la guerre impérialiste. Mais on ne peut pas être triomphaliste avec l'ennemi que l'on affronte aujourd'hui. Ils vont insister, ils sont féroces, impitoyables. Ils l'ont déjà montré et ils utilisent tout ce qu'ils ont entre leurs mains pour attaquer les peuples. C'est pourquoi il ne faut pas baisser la garde. Guaidó a d'ores et déjà demandé à ses complices de mettre pratiquement en route le recours de l'intervention armée. Trump, qui se rend sûrement compte du caractère inutile de ses "muchachos", va imaginer de nouvelles attaques. Il faut donc continuer à veiller, tout en évaluant à sa juste valeur ce qui a été fait jusqu'à maintenant. Ils n'ont pas pu gagner face au courage de ce peuple. Ils ne pourront pas.


Jour J au Venezuela : Les camions n'ont pas pu entrer


La tentative de l'opposition vénézuelienne a échoué, la frontière avec la Colombie est restée close. 

Par Marco Terrugi in Pagina 12

Depuis Ureña, Táchira (frontière Venezuela/Colombie)

Le 23 février, jour de l'entrée tant annoncée de l'aide humanitaire au Vénézuéla est arrivé, et il s'est terminé. Les pronostics apocalyptiques ne se sont pas réalisés, Nicolás Maduro n'est pas tombé, Juan Guaidó est resté à Cucuta, le pays n'est pas entré dans une confrontation cinématographique. Situation de Haute Tension ? Bien sur, particulièrement sur la zone frontière qui sépare les deux pays, à travers trois ponts sur un fleuve presque sec : Les ponts Simón Bolivar, Tienditas et Santander. D'un côté le Táchira, avec les villes de San Antonio et Ureña, de l'autre côté le Nord du Santander, avec la ville de Cúcuta.

La journée a commencé tôt avec, comme on s'y attendait, une pression frontale ciblée par la force médiatique sur les ponts. Les actions eurent des moments d'euphorie, comme par exemple le moment oú une poignée de membres de la Garde Nationale Bolivarienne a rejoint les troupes Trump-Rubio-Duque-Guaidó. Mais l'euphorie s'est éteinte et au fur et à mesure du passage des heures, s'est formée la certitude que ne passeraient de l'autre côté ni les gens, ni les camions.

Deux éléments sont emblématiques de la situation. D'un côté, le déploiement d'une confrontation permanente sur les ponts Bolívar et Santander auquel s'est ajouté l'essai d'occupation de l'aéroport de San Antonio qui a été désactivé. D'autre part, l'utilisation des camions de l'aide humanitaire.

La confrontation a repris les stratégies violentes déployées par la droite en 2014 et en 2017 dans plusieurs villes du pays : les tristement célèbres "guarimbas". Avec cette différence qu'elle se concentre sur les ponts internationaux et qu'elle compte sur le soutien évident des troupes de sécurité de l'Etat colombien. Le cycle s'est répété : Avancer vers le côté vénézuélien, reculer, chercher à passer sous le pont dans le cas du Pont Simon Bolivar. Que devrait faire un gouvernement face à la tentative d'invasion guarimbera financée internationalement ?

L'utilisation des camions a eu trois moments clés. Le premier, par l'exploitation médiatique des images des files de camion en route vers les ponts. Le deuxième, avec l'affirmation mensongère qu'ils avaient réussi à rentrer au Venezuela - comme par exemple le chanteur vénézuélien Nacho qui a annoncé que tout était arrivé à bon port. Et le troisième, par la création d'un fake, en brûlant deux citernes et en faisant un montage accusant la Garde Nationale Bolivarienne, alors qu'il y a un film enregistré qui montre que ce sont des jeunes de la première ligne de confrontation.

L'incendie des citernes semble avoir été planifié et se traduit par l'accusation de crime contre l'humanité portée sur Nicolás Maduro, par l'escalade des menaces internationales, comme celle du tweet du sénateur nord-américain Marco Rubio qui a affirmé que le Vénézuéla a tiré sur le territoire colombien et que les Etats-Unis défendront la Colombie en cas d'agression.

Mais ce qui est certain au delà de ces épisodes, c'est que rien de ce qu'ils avaient annoncé n'est arrivé. L'aide "humanitaire" n'est entrée par aucun point au Venezuela, ni par la Colombie, ni par le Brésil, ni par la mer. Il ne s'est pas produit de scission au sein de la Force Armée Nationale Bolivarienne. Les ponts n'ont ressemblé qu'aux images bien connues de la stratégie violente de la droite, dans un contexte maintenant plus complexe. Ce qui devait être le Jour J ne l'a pas été, ni le point de basculement tant annoncé. Une nouvelle fois, la base sociale de l'opposition est plongée dans la désillusion, confrontée à la distance entre les promesses de ses dirigeants - qui sont maintenant internationaux- et les corrélations réelles des forces en présence.

Le Chavisme, de son côté, a mobilisé à Caracas pour la cinquième mobilisation consécutive en cinq jours. Dans ce contexte, le gouvernement a annoncé la rupture des relations avec le gouvernement colombien, mesure centrale qui s'ajoute aux décisions prises antérieurement de fermer les frontières avec le Brésil, la Colombie, et les îles d'Aruba, Bonaire et Curaçao.

Le bilan de ce 23 février aboutit à ce que la "grande offensive" qui se posait comme l'attaque finale n'a pas atteint ses objectifs, avec un gouvernement vénézuélien qui reste debout malgré le choc qui, comme on s'y attendait, frappe simultanément sur plusieurs plans : armés, médiatiques, psychologiques, diplomatiques, territoriaux. Ce résultat final était ce à quoi on pouvait s'attendre au vu des forces réelles - sans l'effet gonflé des réseaux sociaux - et sans l'apparition d'une nouvelle carte d'Elliot Abrams, Iván Duque ou Marco Rubio.

Il y a aussi un autre décompte, c'est celui de la quantité de fausses nouvelles, constructions de rumeurs, données non vérifiées, sans sources dignes de foi. Cela participe de l'avalanche, de l'étourdissement, pour justifier de nouvelles actions possibles. Le cas des camions brûlés est celui le plus clair de cette journée du 23 février. Il est souvent difficile de confirmer les sources, les nombres, la véracité des faits, qui sont balayés dans les logiques de guerre dont l'opération communicationnelle est la colonne vertébrale. Personne ne peut se surprendre d'un mensonge nord-américain lors d'un assaut, le droit à l'innocence est interdit, la nécessité du doute est permanente.

Que se passera-t-il le 24 ou le 25 ? Il est encore trop tôt pour le savoir, mais il semblerait que, au vu de ce qui s'est passé, les pressions sur les ponts vont continuer, sans la capacité réelle d'entrer au Venezuela, les menaces et les réunions internationales vont aller en augmentant, et il y aura peut-être un fake de grande envergure. Rubio l'a déjà annoncé dans la nuit du 22 au 23, quand il a écrit sur la possibilité que l'ELN assassine des civils. Il a annoncé ce qu'eux-mêmes semblent disposés à faire, et comment le déguiser, pour ensuite justifier de nouvelles actions, en passant de la forme "aide humanitaire" à un nouveau schéma.

A la frontière, c'est une nuit tendue qui se termine, comme s'il pouvait arriver quelque chose à tout moment. Nous traversons des heures et des journées complexes, où l'un des objectifs centraux du gouvernement du Venezuela et du chavisme, est de prévenir les actions-pièges, les images de violence et la violence même qui a fait 42 blessés du côté vénézuélien ce samedi 23. Une idée du climat social de cette nuit de samedi est donnée par la tendance de Twitter, où les cinq hashtags les mieux positionnés demandent l'intervention internationale. Et pourtant, la certitude qu'ils ne réussiront pas à renverser Nicolás Maduro, élu démocratiquement, semble rester majoritaire.

Traduction : CM

jeudi 27 décembre 2018

La nature en Colombie. Traces indélébiles de destruction, tentatives de restauration



Source : El Tiempo

L'intervention de l'humain est la principale menace pour les écosystèmes et les espèces en Colombie. La colonisation, les changements démographiques, la distribution inégale du territoire ont déterminé, parmi d'autres facteurs liés à la population, le changement qu'a souffert l'environnement de notre pays. Conséquences d'une intervention humaine disproportionnée : Des écosystèmes dans un état critique et des centaines d'espèces menacées. C'est ce que révèle le rapport "Colombia Viva 2017", publié par le WWF, qui recueille des recherches de scientifiques comme Andrés A. Etter de l'Université Javeriana, et les données des derniers "livres rouges" des espèces menacées dans le pays, afin d'évaluer l'état actuel de nos écosystèmes et espèces. Le panorama n'est pas brillant.


D E S   E C O S Y S T E M E S   D A N S   U N   E T A T   C R I T I Q U E

La Colombie est le deuxième pays avec la plus grande biodiversité du monde après le Brésil, devant des pays comme l'Afrique du Sud ou l'Indonésie. C'est le seul pays d'Amérique du Sud qui a des côtes à la fois sur l'Océan Atlantique et sur l'Océan Pacifique, et c'est le seul lieu au monde où habitent des espèces comme le singe tití du Caquetá et la grenouille vénéneuse dorée Kokoï.

Dans notre pays, 85 types d'écosystèmes ont été identifiés, qui se divisent en plusieurs catégories suivant leur localisation géographique. Pourtant, avec le temps, l'intervention humaine a détérioré 31.3% de ces écosystèmes, en en laissant 20 dans un état critique et 17 autres en danger. Parmi eux, 26 ont perdu plus de 50% de leur zone originaire et 17 en ont perdu plus de 80%.


  • La forêt sèche tropicale : Située principalement dans la région caraïbe colombienne, c'est un écosystème caractérisé par de longues périodes de sécheresse, avec peu ou pas de pluie. Selon le rapport Colombia Viva 2017, l'élevage, la dégradation du sol par érosion, les incendies fréquents et l'extraction du bois sont les principales menaces pour ces écosystèmes. On estime que la superficie totale de la forêt dans le territoire national a diminué de 5.15 millions d'hectares, soit une zone qui équivaut à 12.875 fois le Parc Métropolitain Simón Bolívar et 440 fois la ville de Bogotá.



  • Les écosystèmes de l'Orénoque : Ce sont quatre écosystèmes proches de la vallée du fleuve Orénoque, où domine un climat tropical tout au long de l'année. Parmi eux, les Forêts Humides Tropicales du Piémont Llanero sont les plus affectées par l'intervention humaine. "Jusqu'en 1970, il n'y avait que 2% des Plaines Orientales qui avaient souffert un changement significatif lié à l'activité humaine. Mais en 2012, la transformation de la partie colombienne du bassin de l'Orénoque avait déjà atteint 15.5%" assure le rapport Colombia Viva 2017. En 2001, l'extension des savanes innondables, sableuses et hautes avait été réduite de 2.118 km carrés.



  • Les Páramos (Hauts-Plateaux) : C'est un écosystème intertropical qui se trouve au dessus de 2.900 m d'altitude, en montagne. Il est caractérisé par une végétation d'arbustes et de matorral, et est à l'origine des ruisseaux qui deviendront des fleuves. Sa fonction est de capter l'eau, de la purifier et de la drainer dans les époques de sécheresse. Sa température est instable et très variée, pouvant passer de 30°C à 0°C. Selon l'Institut Von Humboldt, "en 2000, il existait 1.237.273 hectares de Páramo" desquels 420.672 hectares ont été transformés par l'action humaine. En 2005, le taux annuel de disparition de ces écosystèmes était de 17%.



  • Les Nevados (Pics glaciaires) :  Il s'agit de grandes montagnes qui ont différents étages thermiques et qui ont un écosystème glaciaire à leur sommet. Selon le rapport Colombia Viva 2017, l'augmentation globale de la température, la diminution ou les changements dramatiques des pluies ont affecté gravement ces écosystèmes. A la fin du siècle dernier, 8 des 17 pics avaient souffert un dégel total et on estime qu'en 2032, il n'y aura plus de glaciers en Colombie.



  • Les Humedales (Zones Humides) : Ce sont des écosystèmes qui s'inondent d'eau de manière permanente ou intermittente tout au long de l'année, et qui sont constitués d'un mélange d'écosystèmes aquatiques et terrestres. Ils ont une très grande végétation et attirent une énorme quantité d'espèces animales à cause de leur richesse alimentaire.



  • Les milieux marins et côtiers : Situés dans la zone océanique de la terre, ils constituent un des écosystèmes les plus grands et les plus complexes à étudier. Ils se caractérisent par leur stabilité et leur faible variation de température et de salinité tout au long de l'année. Mais la sédimentation, la contamination des sources hydriques, les résidus de l'extraction des hydrocarbures et le changement climatique mettent en danger la plupart de ces écosystèmes, particulièrement les coraux.



UNE GARDERIE DE CORAUX A SAN ANDRES Y PROVIDENCIA


Des batteries de voitures, des WC, des pneus et même des engins de guerre comme des bazookas, faisaient partie du panorama sous-marin de San Andrés. Il ne s'agissait pas d'une situation récente, ni d'un phénomène provoqué par le passage d'un ouragan, mais de déchets amoncelés pendant des décennies qui, petit à petit, s'étaient approprié le paysage.

La mer aux sept couleurs en était affectée : les petits coquillages qui avaient pour coutume d'arriver sur les plages à l'aube, ont été remplacés par des morceaux de bouteille, des couvercles, des sacs et des boites de conserves qui, à leur tour, devenaient des aliments pour les poissons et les oiseaux. Le plastique était le plus gros des problèmes, particulièrement celui qui passe par des processus de vulcanisation pour devenir du caoutchouc. Il ne s'agit pas simplement d'une contamination visuelle dans laquelle un pneu apparaît sous l'eau sans raison apparente, mais surtout de déchets qui ont le pouvoir de détruire l'écosystème.

Selon Jorge Sánchez Berrío, coordinateur de l'initiative Bajo Tranquilo, projet de l'ONG Help2Oceans, le caoutchouc qui se trouve sous l'eau contient différentes bactéries qui étouffent les récifs coraliens. C'est une situation préoccupante quand on sait que 77% des coraux du pays se trouvent dans la mer de San Andrés. C'est pourquoi les membres de cette association, après avoir nettoyé 60 mille mètres carrés de fonds océaniques, ont décidé de sauver des petites semences de corail.

L'idée consiste à ancrer au fond des eaux de l'archipel des grosses cordes qui maintiennent des rectangles élaborés avec des tubes de PVC. Sur ces tubes, des grilles métalliques où reposent les petites semences de corail qui n'ont pas encore la taille d'héberger de la vie mais qui s'agrippent avec force au réseau qui les soutient pour grandir. Ces tubes ne sont pas contaminants des eaux, ce sont des garderies coralines pour les récifs qui peigneront de sept couleurs différentes la mer de San Andrés et qui deviendront le foyer de centaines d'étoiles de mer, oursins, larves et poissons.

Quatre garderies se trouvent à San Andrés et deux dans les îles de Providencia. Corales de Paz, Help2Oceans et le Mouvement environnementaliste colombien sont à l'origine du projet "Más Grande, más efectivo" (Plus grand, plus efficace) qui cherche à redonner vie aux récifs de coreaux de l'archipel colombien. "La culture de colonies de corail est un processus lent et complexe, mais donne de bons résultats" affirme Daniel Florio, moniteur de plongée et collaborateur de l'initiative. 

Pour le moment, tout a une couleur verdâtre et une apparence visqueuse. Certaines semences ont des formes de cactus, d'autres ressemblent à des bouts de gingembre et le reste paraît être une culture d'artichauts. Elles sont petites et ne grandiront pas plus d'un centimètre par an, mais avec leur apparence insignifiante, elles sont le noyau de tout un univers.








U N E   F L O R E    D A N S   U N   E T A T   C R I T I Q U E

La biodiversité de la Colombie ne se reflète pas seulement dans ses écosystèmes mais aussi dans la grande quantité d'êtres vivants qui y habitent. L'intervention irresponsable et exagérée de l'homme, dans la majorité des régions, a laissé une trace profonde sur la flore et la végétation du pays. 

Bien qu'il existe plus de 40.000 espèces végétales en Colombie, on s'est basé uniquement sur un échantillon de 1.853 espèces pour étudier leur état de conservation. Les résultats, compilés dans cinq volumes de livres rouges des plantes en Colombie, ont abouti au constat que 665 de ces espèces se trouvent menacées d'extinction. Selon cette étude, les espèces qui contiennent du bois sont les plus menacées en raison de leur valeur commerciale.

  • Les orchidées : Il s'agit d'une énorme famille où existent jusqu'à 60.000 espèces, très diverses entre elles. En Colombie, 202 espèces ont été enregistrées, localisées dans tout le territoire national, dont 54 sont menacées. Selon l'étude, l'intrusion dans leur habitat et les troubles occasionnés par l'homme ont engendré des modifications intolérables pour l'espèce.


  • Les frailejones : Ce sont des espèces complexes qui se trouvent dans les hauts-plateaux de Colombie. Ils se chargent de recueillir l'eau de la brume et de la conserver dans les époques de sécheresse. Ils ont une grande faculté d'adaptation aux changements de leur environnement et pourtant, sur les 68 espèces enregistrées dans le pays, 36 sont menacées et 7 se trouvent en situation critique, principalement à cause de l'élevage et de l'expansion agricole.


  • Les palmiers : Il s'agit de plantes qui atteignent une grande hauteur, caractérisées par les anneaux qui entourent leur tronc, qui d'ailleurs représentent leur âge. En Colombie, un nombre important de palmiers sont endémiques, c'est à dire, uniques dans le pays. Des facteurs comme l'élevage intensif et l'invasion d'autres espèces les ont considérablement affectés. Parmi les 213 espèces enregistrées, 83 sont menacées et six se trouvent en danger critique.


  • Les sauges : Elles forment une famille d'herbes et d'arbustes, dont un nombre important ont des propriétés médicinales ou gastronomique. Parmi les 203 espèces qui se trouvent dans le pays, 162 sont endémiques et 72 sont menacées.


  • Les bromélias : Ce sont des plantes qui ont une grande capacité d'adaptation pour pousser sur des roches, des arbres ou des cactus. Leurs feuilles accumulent l'eau et la matière organique, ce qui leur permet de servir d'habitat pour différentes espèces d'insectes et d'araignées. Selon le rapport Colombia Viva 2017, 160 des 492 espèces sont menacées principalement à cause de l'agriculture et de l'élevage.


  • Les passiflores : Il s'agit d'une gigantesque famille de plantes situées dans le monde entier, sauf dans l'Antarctique. Les Andes colombiennes sont un habitat parfait pour ces plantes qui se caractérisent par une grande diversité de fleurs très colorées. En Colombie, il existe 154 espèces de Passiflores enregistrées et 23 d'entre elles se trouvent menacées, principalement par des activités agricoles.





LE PALMIER A CIRE : UN SURVIVANT DEVENU MECANISME DE RECONCILIATION

Alors que cette plante était au bord de la disparition, le département du Tolima et différents secteurs de cette région ont misé sur sa conservation. Aujourd'hui, ce symbole national a rajeuni et est devenu un symbole de résilience.

"Quand Alexander Von Humboldt a exploré le département du Tolima, il s'est trouvé face à ce qu'il a appelé "un bois dans un autre bois", en voyant les feuillages et la splendeur des palmeraies sur la route entre Ibagué et Cartago" explique Jaime Cacéres, un habitant du hameau de Toche, situé à Ibagué. Comme lui, des centaines de tolimenses (les habitants du Tolima) sont très fiers de parler de leur territoire, particulièrement quand il s'agit de la plante emblématique qui embellit leurs paysages : le palmier de cire.

Jaime explique qu'"un palmier à cire met environ cent ans pour devenir adulte" et souligne l'importance de sa culture pour les paysages de son département et de ceux du Quindio, où il pousse également. Après une brève pause, un souvenir lui revient qui réveille son émotion : "Il fut un temps où la culture du palmier à cire était interdite et inexplorée. Par ici, il y avait des groupes hors la loi qui campaient et il était impossible d'accéder au territoire". La zone dont il parle, proche du cañon de Las Hermosas, au sud-est du Tolima où le conflit armé était historiquement présent, était une zone de repli du 21ème front des FARC. C'est pourquoi le palmier à cire était relégué dans les projets de durabilité et de conservation, bien qu'il ait été déclaré "Arbre national" et symbole patriotique de la Colombie par la loi 61 de 1985.

Mais ce n'est pas la seule difficulté qu'a dû affronter le palmier qui atteint en moyenne 70 mètres de hauteur. La célébration religieuse du "Dimanche des Rameaux" l'a décimé pendant toute une période au cours de laquelle la taille sans limite correspondait à une offrande religieuse, où les feuilles de palme étaient sensées recréer les rameaux qui accompagnaient l'entrée triomphale du Christ à Jérusalem. La situation ne mettait pas seulement en danger la plante elle-même, mais aussi les espèces qui dépendent d'elle, comme le perroquet aux oreilles jaunes qui habite dans ses branches. C'est pourquoi, depuis 2001, la fondation ProAves a lancé la campagne "Réconcilie-toi avec la nature" dont l'objectif est de sensibiliser les habitants des territoires sur l'importance du palmier à cire et la problématique de son exploitation démesurée.

"Réconcilie-toi avec la nature" cherche à travailler sur la sensibilisation des habitants de la région, en lien avec les mairies, les corporations autonomes, différentes instances publiques et privées, et des institutions éducatives. A travers la pédagogie de la conservation, différentes alternatives ont été proposées pour changer les pratiques religieuses pendant la célébration du Dimanche des Rameaux.

Par exemple, à Roncesvalle, dans le Tolima, la campagne a compté sur la participation de près de 500 habitants qui ont reçu différents types de fleurs, de plantes et de graminées, comme alternatives d'offrande religieuse pendant la semaine sainte. Dans cette municipalité, on a commencé à consolider le changement de mentalité proposé par ProAves sur le palmier à cire. Le secrétaire au développement rural de Roncesvalle, William Manuel Romero, affirme que : "C'est un de nos arbres importants pour la municipalité et il se trouve dans une période de récupération et d'attention. Nous prenons conscience que cet arbre se trouve en voie d'extinction, et donc, avec l'Armée et la Mairie, nous développons des pépinières pour améliorer les cultures".

L'ingénieur Romero explique que la première chose à faire pour ces projets, c'est de bien choisir le micro-climat pour la pépinière, qui doit se situer en altitude. Ensuite, on choisit les semences qui seront apportées à la pépinière et on fait les plantations. "La population a pris conscience et a vu qu'il était important de maintenir la culture de ces arbres qui sont des symboles pour nous, c'est pourquoi ils collaborent même au recueil des semences pour les porter à la pépinière"

Le changement de mentalité à Roncesvalle a conduit la commune à devenir une des pionnières des projets de conservation du palmier à cire. De fait, au niveau culturel, ce bourg en est déjà au "XIIIème Festival du Perroquet aux oreilles jaunes et de la Palme à cire, et c'est devenu une tradition culturelle" selon le secrétaire à la Culture de la municipalité, Carlos Aguirre.

Au delà de ses problématiques et de son importance symbolique au niveau national, le palmier à cire est considéré aujourd'hui comme un outil de transformation sociale car il a aidé à dépasser les conflits du passé dans le territoire, tandis qu'il créait une conscience environnementale pour le futur chez les habitants. Avec des initiatives comme "Réconcilie-toi avec la nature", on garantit la protection de cette espèce végétal admirable qui pendant des générations a été, comme l'explique Carlos Aguirre, "le symbole qui appelle les gens à connaitre le paradis dans lequel nous vivons".










U N E   F A U N E    D A N S   U N   E T A T   C R I T I Q U E

La position géographique et la variété des climats de notre pays rendent possible la vie de milliers d'espèces animales. Mais beaucoup d'entre elles sont en danger à cause de l'intervention humaine, principalement parce qu'à mesure que s'étendent les villes et villages, les lieux qui servent d'habitat aux animaux se réduisent.

Selon le rapport Colombia Viva 2017 : "parmi les 284 espèces d'animaux terrestres dans les livres rouges (44 insectes, 4 araignées, 54 amphibiens, 29 reptiles, 125 oiseaux et 28 mammifères), 41 espèces sont en danger critique, 112 sont menacées et 131 sont vulnérables". Les amphibiens sont le groupe qui enregistre le plus gros pourcentage de risque, car sur les 54 espèces analysées, 13 se trouvent en situation critique, 25 en grave danger et 16 sont vulnérables.

  • Les abeilles : Ces insectes volants jouent un rôle fondamental dans la reproduction de la flore puiqu'ils sont chargés de la pollinisation. Selon le Livre Rouge des espèces menacées en Colombie, "les 11 espèces d'abeilles menacées (4 en état critique, 4 en situation de risque et 3 vunérables) sont un indicateur alarmant dans l'altération des fonctions critiques des écosystèmes".


  • Les grenouilles : Ce sont des amphibiens très menacés par le changement climatique et la déforestation de leur habitat. Les jungles du Pacifique en Colombie est l'unique lieu du monde où se trouve la grenouille poison dorée, considérée comme l'animal le plus vénéneux de la planète et, actuellement, dans un état critique de conservation. 



  • Les colibris : Considérés comme les oiseaux les plus petits de la planète, ils se caractérisent par leurs couleurs vives et leur large bec qu'ils utilisent pour extraire le nectar des fleurs. Ce sont les uniques animaux capables de se suspendre dans l'air et ils battent des ailes entre 80 et 200 fois par seconde. Actuellement, trois colibris se trouvent en état critique et quatre sont menacés. 



  • Les perroquets : Ces oiseaux colorés sont considérés comme un des animaux les plus intelligents de la planète. Actuellement, leur capture pour être vendu dans le trafic d'animaux exotiques est le principal facteur de menace pour cette espèce, comme celui de la déforestation. 



  • Les tortues : Ces reptiles pourvus d'une grosse et forte carapace de protection se trouvent en état critique en raison de facteurs comme l'urbanisation, l'agriculture et la chasse. 





UN JEU POPULAIRE QUI SAUVE LES GRENOUILLES

Ses yeux noirs qui sortent des orbites sont trop grands pour sa petite tête triangulaire. Avec ses longues pattes qui se terminent par 3 doigts à ventouse, elle est capable de sauter jusqu'à 6 mètres de distance et de s'accrocher aux feuilles et aux branches. Ce n'est pas un monstre mais se trouver en sa présence peut être mortel.

Avec seulement cinq centimètres, la phyllobates terribilis ou grenouille poison dorée, est considérée comme le vertébré le plus toxique de la planète. Sa peau brillante et de couleur jaune est imprégnée d'un puissant venin qui paralyse les muscles de qui la touche, en causant une mort lente et douloureuse.

Elle habite dans les forêts pluvieuses du Pacifique Colombien, dans les zones du Darién, du Cauca et du Chocó où elle est endémique. Elle utilise ses couleurs pour avertir ses possibles prédateurs de sa toxicité et elle se cache dans les pierres et les mares de la jungle. 

Pourtant, il ne s'agit pas de la grenouille la plus populaire du pays. En Colombie, il existe une autre grenouille, en bois, qui reste immobile dans l'attente qu'un ou plusieurs anneaux métalliques lui tombent dans la bouche. On la trouve facilement dans les cantines et les bars des quartiers où, contrairement à la grenouille poison dorée, elle ne fait pas peur mais provoque plutôt de la sympathie et du divertissement.

Cette grenouille est un jeu qui pourrait être considéré comme un Patrimoine Culturel de la Nation en raison de son histoire et de sa place dans toutes les familles colombiennes. Alors qu'elle a une grande popularité parmi ceux qui fréquentent les bars et les tavernes, c'est une amie qui ne peut manquer dans les excursions et les vacances dans les terres chaudes, où on mise sur qui obtiendra le plus de points et atteindra la fameuse "moñona" (le gros lot).

"Une grenouille avec qui, contrairement à la grenouille terribilis, on peut jouer" : Voilà le message que l'agence de publicité Habas, en lien avec la fondation ProAves et des entités comme l'Université Nationale, le Parc Explora de Medellín, la maison de production The Zoo Films, entre autres, sont chargés d'apporter dans les zones où la grenouille se trouve la plus menacée, en soulignant que, "avec la grenouille terribilis, on ne joue pas".

Timbiquí est une petite commune qui se baigne dans les eaux de l'Océan Pacifique et se réveille entre roucoulements et coups de marimba. Ses cours d'eaux vifs et chargés d'or sont contaminés de mercure à cause de l'activité minière illégale et ses poumons forestiers commencent à manquer d'air à cause de la déforestation. Mais, pendant que certains cherchent de l'or dans les eaux et du bois précieux dans les arbres, d'autres cheminent dans la forêt à la recherche d'un trésor différent. Le venin de la grenouille terribilis ne suffit pas à la tenir en sécurité et l'être humain est chargé de la chasser jusqu'à en faire une espèce en voie d'extinction.

Une fois que cet animal est attrapé, son prix oscille entre les 15.000 et les 800.000 mille pesos à Timbiqui, mais peut dépasser les 2.000 euros quand il arrive dans le vieux continent. Sa valeur vient du fait que ce poison qui devrait la rendre invincible, permet d'obtenir un médicament beaucoup plus efficace que la morphine.

Partant de cette problématique, l'initiative "Grenouilles qui sauvent des Grenouilles" est arrivée à Timbiquí, où à travers différents ateliers et formations, on a expliqué à la population l'importance de protéger ce petit animal. Le jeu populaire de la grenouille a été modifié et la grande bouche métallique a été changée pour ressembler à la grenouille dorée. Sans aucun trou permettant le passage d'anneaux métalliques, ni aucun nombre de points sur la façade qui ne puissent être ajoutés. C'est devenu un meuble pour prendre conscience qu'avec ce petit animal, jaune et coloré, on ne doit pas jouer.

"Moi je les ai vues, mon oncle les chasse dans le bois" fut une des réponses des enfants des écoles de Timbiquí, mettant en évidence que la chasse de cet animal est enracinée dans leur culture. On estime qu'environ 20 grenouilles poison sortent du pays tous les mois et que, même les têtards sont trafiqués dans les mines vidées des stylos.

"Nous savons que les chasseurs ne vont pas arrêter de chasser, mais il est important d'ouvrir les yeux sur ce problème et que les dénonciations aient lieu pour éviter qu'ils ne viennent de la population" dit Camila Osorio, une des personnes engagées dans le projet de l'agence de publicité. Le résultat de l'expérience éducative est un documentaire que l'on espère passer dans différentes salles de cinéma au niveau national, pour sensibiliser l'ensemble des colombiens sur la richesse qui habite nos forêts et l'importance de sauver la grenouille poison dorée du Pacifique.






mercredi 12 septembre 2018

Mouvements sociaux en Amérique Latine, un nouveau cycle de luttes

Entretien avec le journaliste et écrivain Raúl Zibechi, auteur de "Mouvements sociaux en Amérique Latine" chez Zambra-Baladre

par Enric Llopis in Rebelión

Le Mouvement des Travailleurs Sans Toit (MTST) du Brésil a impulsé en septembre 2017 l'occupation de Povo Sem Medo -Peuple Sans Peur- à Sao Bernardo do Campo, dans l'état de Sao Paulo, en revendiquant le droit au logement pour des familles à faibles ressources. Le campement s'est organisé avec des tentes et des baraques en plastique sur 60.000 m2 de terrains abandonnés depuis plus de quarante ans par une entreprise de construction. Plusieurs sources parlent d'une présence de 30.000 personnes sur ces terrains occupés.

Raúl Zibechi, journaliste et chercheur uruguayen (né à Montevideo en 1952), met en exergue cette occupation, comme exemple de la poussée populaire en Amérique Latine. Auteur d'une vingtaine de livres - "Décoloniser la rébellion", "Impulser la résistance" ou "Changer le monde à partir d'en haut", entre autres - il vient de publier dans la maison d'Edition Zambra-Baladre "Mouvements sociaux en Amérique Latine. Le "monde autre" en mouvement". "J'ai choisi des petites maisons d'édition afin de tisser un réseau d'amis, j'écris pour les gens du commun, pas pour les grands éditeurs" affirme-t-il. Zibechi collabore actuellement avec des journaux comme La Jornada du Mexique, Brecha de l'Uruguay, Gara et l'Agence de presse Sputnik. Dans le prologue de son dernier livre, il rappelle les 400 usines récupérées en Argentine, les 12.000 aqueducs communautaires qui fonctionnent en Colombie ou les plus de 2000 "entreprises" soutenables développées par des collectifs populaires au Mexique, soit le double de ce qui existait il y a 10 ans.

Ton dernier livre révise un texte publié en 2003 "Les mouvements sociaux latinoaméricains : tendances et défis" (Observatoire Social d'Amérique Latine, CLACSO). Tu affirmes qu'après la victoire électorale d'Hugo Chavez (1998), suivie par d'autres comme celle de Evo Morales (2005), "La stabilisation progressiste a permis que les Etats mettent en oeuvre des politiques sociales qui ont désintégré, fragilisé et démobilisé un nombre important de collectifs". Nous trouvons-nous face à une nouvelle étape dans la bataille des mouvements sociaux ?

J'aimerai qu'il s'agisse d'un nouveau cycle de luttes. Je crois que ça l'est, même si j'affirmerai peut-être dans dix ans que je me suis trompé. La première caractéristique du cycle, c'est qu'il naît sous le modèle "extractiviste", avec une énorme spéculation immobilière, une terrible accumulation due au pillage, la présence des monocultures de soja et l'industrie minière à ciel ouvert. Après, le modèle s'est bloqué avec la chute des prix des matières premières. C'est aussi l'étape des gouvernements "progressistes", particulièrement parce qu'ils ont amélioré la situation des pauvres, mais sans réaliser de changements structurels. 

Une autre caractéristique, c'est la grande participation des jeunes des secteurs populaires et des femmes ; par exemple, au Brésil, le Mouvement Pase Libre pour le transport public gratuit qui a déclenché des luttes en juin 2013. Puis une troisième caractéristique, c'est le surgissement de sujets collectifs qui étaient plutôt tranquilles jusque là, comme les noirs et les secteurs les plus enclavés du monde du travail, les favelas, les palenques et les quilombos, surtout au Brésil, en Colombie et dans les Caraïbes. Au Brésil, il y a eu en mars 2014, une grève des ramasseurs de poubelles -noirs, pauvres et jeunes- pendant le carnaval de Rio. Une quatrième caractéristique est l'approfondissement de l'idée d'autonomie.

Pourrait-on fixer une date de début pour cette nouvelle phase des luttes sociales, avec par exemple, au Pérou, la résistance populaire contre le projet minier Conga, dans le département de Cajamarca, à partir de 2012 ?

Au Brésil, à partir de juin 2013, en pleine coupe des Confédérations de football, 20 millions de personnes ont manifesté dans 353 villes. Avec la répression, la gauche se paralyse, la droite en profite pour monter dans le "train" des mobilisations et s'empare de la rue. Mais en Bolivie, le point de départ se situerait en 2011, avec la Marche en défense du Territoire Indigène et du Parc National Isiboro-Secure (TIPNIS) où le gouvernement national projetait de construire une route qui traversait cet espace protégé. En Argentine, le point de départ est l'occupation du Parc Ibéroaméricain de Buenos Aires en 2010, pendant la présidence de Cristina Kirchner où des secteurs populaires urbains se sont mobilisés dans ce parc énorme pour le droit au logement et contre l'insuffisance des politiques sociales.

Pour le cas spécifique de l'Amérique Latine, tu préfères l'idée de "mouvement social" ou celle de "sociétés "autres" en mouvement" ? Tu parles dans ton livre, entre autres, de la population de Cherán (Michoacán de Ocampo, au Mexique) qui est revenue à des systèmes d'organisation p'urhépechas quand elle s'est mobilisée en 2011 contre les mafias qui taillaient les bois communaux.

Le concept de "mouvement social", très utile, a surgit en Europe et en Amérique du Nord pour expliquer l'émergence, dans les années 60 du XXème siècle, de mouvements comme celui des femmes, la lutte pour les droits civils aux Etats-Unis, contre l'OTAN, pour le pacifisme et l'écologie. Tous ces mouvements exigeaient certains droits aux Etats.

Mais, en Amérique Latine, les mouvements sont enracinés dans des territoires et cette "territorialisation" est une marque d'identité qui fait la différence. Dans tous ces espaces, que ce soit le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terres (MST) du Brésil, le zapatisme au Mexique ou les mapuches au Chili, ils créent de nouvelles sociétés, qui incluent de la production, des soins de santé et dans certains cas, certains organes de pouvoir non étatiques, comme les Juntes de Bon Gouvernement du zapatisme, qui est le cas le plus connu et le plus développé. L'exemple zapatiste est remarquable avec les centaines de communautés regroupées sur plus de 30 municipalités dans 5 régions, avec des écoles, des cliniques et des cultures sans produits agrochimiques. Il y a également le cas des conseils indigènes de la population nasa dans les réserves du Sud de la Colombie. A une autre échelle, le MST a récupéré près de 25 millions d'hectares appartenant aux grands propriétaires, elle a organisé 5000 occupations où vivent deux millions de personnes, avec 1500 écoles, des coopératives de production et de distribution dans les foires.

Pourquoi expliques-tu que ces sociétés "autres" ont besoin de se mobiliser et même de se renouveler ? C'est ce qui est arrivé avec les peuples des basses terres de Bolivie, où il y a eu un processus d'unification dans des assemblées et de reconstitution de leurs territoires depuis le début des années 80 du siècle dernier, et qui ont fini par participer de manière décisive à la Marche en Défense du TIPNIS en 2011.

Parce que s'ils ne le font pas, ces territoires qui sont comme des îles, se retrouvent encerclés et finissent étouffés et réprimés par le Capital. Ils ont besoin de lutter et de créer des liens avec d'autres, de s'étendre pour survivre. Il y a par exemple, le soulèvement en juin 2009 des indigènes wampis et awajún à Bagua, dans la Selva de l'Amazonie péruvienne : Huit ans après les affrontements avec la police armée qui se sont soldés par des centaines de morts, plus de 80 communautés wampis ont proclamé leur auto-gouvernement pour défendre 1.3 millions d'hectares de forêt contre les multinationales. Il y a aussi le cas des Nasa, qui avaient depuis longtemps un espace consolidé dans le département colombien du Cauca. En octobre 2008, environ 10.000 indigènes ont commencé la Minga Sociale et Communautaire, qui est passée par des villes comme Calí pour arriver jusqu'à Bogotá. Pendant le parcours, ils ont été rejoints par les coupeurs de canne à sucre, les noirs, les étudiants et d'autres collectifs urbains. Et c'est après cette grande marche, en 2010, qu'a été fondé le Congrès des Peuples qui rassemble de nombreux mouvements populaires.

Tu te réfères également à l'Education Populaire "en mouvement", avec deux grands modèles : le développement de l'ELN zapatiste et le MST brésilien...

Le MST part de l'éducation populaire de Paulo Freire. Dans les occupations des "Sans Terre", ils l'approfondissent et la développent jusqu'à arriver à la "pédagogie de la terre" qui pourrait basiquement se définir par "se transformer en transformant". Ainsi, le mouvement comme les sujets du mouvement se transforment "en faisant", et les 1.500 écoles appliquent une pédagogie qui cherche à enraciner le sujet paysan dans la terre. Ils travaillent aussi la relation entre l'enseignant et les élèves, pour qu'elle soit moins verticale et plus participative. C'est surtout un champ d'éducation des adultes, où on cherche une méthode pédagogique dans lequel le rôle du maître est plus circulaire et tous deviennent des évaluateurs. Ils ont développé également un concept qui est très important pour moi : Transformer le mouvement - sur tous les temps et dans tous les espaces - en temps et espaces pédagogiques. Tout ce qui se fait doit avoir un contenu et un résultat pédagogique : si on participe à une campagne de lutte ou à des actions, cela doit servir aussi à discuter de la réalité et à autonomiser les gens.

Dans "Mouvements sociaux en Amérique Latine", tu cites d'autres expériences comme le Réseau Cecosesola, fondé il y a 50 ans dans l'état de Lara au Venezuela. Ils affirment "Notre processus éducatif est présent dans tout ce que nous faisons". Les coopératives agricoles, de santé, d'épargne, de prêt et de production industrielle à petite échelle de Cecosesola comptent 20.000 sociétaires et plus de 50 organisations populaires.

Je voudrais également signaler les Baccalauréats Populaires d'Argentine. Ils ont surgi au début des années 2000, sur les territoires et les espaces du mouvement piquetero et fonctionnent dans les fabriques récupérées par les travailleurs, les syndicats et les organisations territoriales des quartiers populaires. Les gens, adultes qui n'avaient pas terminé l'enseignement secondaire, viennent dans les "Baccalauréats" et étudient la période qui leur manque. Ils fonctionnent comme des espaces "en mouvement" et il y en a plus d'une centaine en Argentine, surtout dans les villes. Les "Baccalauréats" organisent une grande assemblée initiale où, collectivement on commence à travailler le programme, qui n'est pas celui de l'Etat mais celui qui est défini par les collectifs, les enseignants et les étudiants. A partir de ce programme, commencent trois ans de formation, qui aboutissent à des avancées sur le terrain pédagogique, l'acquisition de connaissances, l'habilité à parler en public, avec des étudiants qui sont des militants et même des leaders dans les mouvements. Cette pédagogie est en lien avec celle de Paolo Freire, elle prend racine dans la réalité concrète et elle est destinée à des hommes et des femmes de quartiers très pauvres.

Tu es allé plusieurs fois au Chiapas et tu as découvert "l'Escuelita" (la petite école) Zapatista. "Face au monde occidental et académique, abstrait et général, les zapatistes des bases de soutien ont la vertu du concret et la simplicité de l'exposé", c'est la conclusion de ton livre. Ainsi, la pensée critique de l'EZLN qui surgit de la praxis quotidienne dans les bases de soutien, se reproduit dans des centaines d'écoles.

Les zapatistes ont une particularité. C'est la communauté en assemblée qui élit les enseignants, non pas parce qu'ils en sont plus ou moins capables, mais parce que c'est leur tour. De plus, les enseignants ne perçoivent pas de salaire, ils doivent s'occuper à temps complet de leurs élèves et c'est la communauté qui pourvoit à leurs besoins et qui, par exemple, leur cultive la milpa. Il y a une différence claire entre les écoles de l'Etat et les écoles zapatistes. De plus, dans certaines régions, quand le zapatisme a commencé à installer des écoles "secondaires" ou "primaires", l'Etat en a également implanté -alors qu'auparavant il n'y en avait pas- pour s'opposer aux écoles zapatistes. Dans ces dernières, les parents collaborent, les élèves et les enseignants nettoient l'école ; de fait, ils la gèrent ensemble. Alors que dans les écoles de l'Etat, l'enseignant est un métis ou un blanc qui arrive de la ville en voiture. Dans les écoles zapatistes, ce sont les gens de la communauté elle-même qui enseignent.

Parmi les penseurs "récupérés", il y a entre autres le philosophe et psychiatre de la Martinique, Frantz Fanon, et le philosophe anthropologue Rodolfo Kusch. Pourquoi proposes-tu une rupture épistémologique face à l'eurocentrisme et défends-tu les pensées "propres" des peuples indiens, noirs et des secteurs populaires ? Y-a-t'il en Amérique Latine une dépendance aux modèles -de faire et de penser- européens et étatsuniens ?

Oui, surtout dans les milieux académiques et universitaires. Les auteurs, la forme de travail et d'étude, le rôle des étudiants et des universités est très eurocentré. Par exemple, pour l'étude sur les mouvements sociaux, on fait appel à des auteurs que j'aime beaucoup comme Marx, Foucault, Alain Touraine ou Sidney Tarrow. Mais il y a, pour les mouvements, la nécessité de chercher une autre pédagogie dans leurs traditions. C'est ici que je parle d'une rupture épistémologique.

Dans le livre, j'explique l'expérience de la Communauté d'Histoire Mapuche. Elle naît en 2004 à Temuco, au sud du Chili. La majorité des 23 membres de la Communauté proviennent de l'Université de La Frontière, dans la ville de Temuco. Il s'agit de professeurs d'université et du "secondaire", de travailleurs sociaux, de journalistes, artistes et écrivains ; certains vivent en communauté et beaucoup se définissent comme des activistes des organisations mapuches. Ils accompagnent aussi des processus judiciaires contre les détenus politiques, les processus de défense territoriale contre l'extractivisme et ils participent à la lutte de revitalisation du mapudungun (langue mapuche). Ils ont fait la lumière sur des épisodes historiques qui étaient dans l'obscurité, comme l'exposition en 1883 d'un groupe de 14 mapuches dans un zoo humain au Jardin d'Acclimatation de Paris, ou encore les défaites infligées aux conquistadores espagnols au XVIème siècle.

Une autre idée centrale est la "décolonisation" des méthodes d'investigation et l'opposition à l'hégémonie des spécialistes. A ce niveau-là, des initiatives comme l'Atelier d'Histoire Orale Andine (THOA) sont à relever : Qu'est-ce que c'est ?

C'est une expérience dirigée par l'anthropologue bolivienne Silvia Rivera Cusicanqui. Elle souligne la nécessité d'un "exercice collectif de désaliénation" où le rôle de l'Histoire Orale et des communautés est déterminant. L'atelier a été créé en 1983, quand Silvia Rivera était professeure de Sociologie à l'Université Mayor de San Andrès, à La Paz. La condition pour faire partie du groupe était de savoir parler aymara ou quechua. Le premier travail des étudiants consistait à raconter leur histoire de vie. C'est là qu'ils se sont rendus compte qu'ils souffraient, en plus de la répression externe, une auto-répression très forte en ce qui concerne leur langue, leur culture et leurs traditions, bien que dans le processus d'introspection ils aient commencé à se libérer. Il s'agit d'étudiants des communautés aymaras ou urbains -qui proviennent des communautés- déjà alphabétisés et qui vont à l'université.

Invités par les ayllus (les communautés), les membres du THOA ont développé des ateliers et pour les recherches, des équipes mixtes ont été créées, conduites par des gens de base, avec qui les objectifs, les tâches et les formats de recherche ont été définis. L'Histoire Orale est ce qui leur permet de se découvrir, et ce qui permet aux personnes subordonnées de devenir des sujets. De plus, ce sont les communautés en assemblées qui décident comment doit avoir lieu le "retour" des études. Dans ce cas, cela a donné lieu à du téléthéâtre et à des feuilletons radiophoniques qui ont été écoutés par des centaines de milliers de personnes dans les radios du Haut-Plateau. Cette méthodologie a permis de diffuser l'histoire de Túpac Katari, qui avait mené la révolte aymara en 1781, en même temps que Túpac Amaru dans ce qui est aujourd'hui le Pérou. Et aussi, la reconstruction de la biographie de Santos Marka T'ula, chef de tribu qui a lutté pour la récupération des terres communales. Les ateliers ont eu une influence sur la formation du Conseil National des Ayllus et Markas du Qullasuyu (CONAMAQ), une des organisations indiennes les plus importantes de Bolivie.

Depuis 1986, tu as parcouru l'Amérique Latine, surtout la région andine, en tant que journaliste et enquêteur "militant". Quels sont selon toi les préjugés et les perspectives erronées que porte l'enquêteur du Nord quand il s'approche des communautés indigènes ?

Je crois qu'il y a une erreur de base : Penser que c'est le chercheur qui sait, et pas la communauté. La deuxième erreur est ce que nous appelons "l'extractivisme" académique qui consiste à aller dans les communautés, à "aspirer" des connaissances et à les utiliser pour sa propre carrière institutionnelle ou académique, sans rien retourner à la communauté. La troisième, et cela me semble fondamental, c'est qu'il faut être dans la communauté, avoir des liens et établir de la confiance. Ca ne va pas d'aller faire une visite d'une demi-heure avec un magnétophone pour soutirer de l'information. S'il n'y a pas de relations de confiance, personne ne va te parler de questions de fond, et donc l'information sera toujours partielle et incomplète. Il y a là, me semble-t-il, une reproduction du modèle colonial, qui implante une relation entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ne l'ont pas, et très souvent entre des hommes blancs, et des femmes ou des enfants indiens, noirs ou métis. De plus, je te dirais que les milieux académiques traditionnels tendent à reproduire le modèle colonial sujet-objet et à chosifier les indigènes, les noirs et les secteurs populaires.

Mais les écoles et les facultés de journalisme mettent l'accent sur la neutralité, la séparation entre l'information et l'opinion, ainsi que l'importance de la rigueur. Est-ce que c'est compatible avec la militance ?

Je crois qu'il faut être rigoureux, vérifier et être critique avec les sources. Nous avons des exemples merveilleux de journalistes très engagés qui sont du côté des opprimés, comme Eliane Blum, une journaliste et écrivaine brésilienne qui écrit de longs articles dans l'édition brésilienne de El País ; ou Marcela Turati, reporter du Proceso, au Mexique, qui est elle aussi totalement engagée avec les secteurs populaires sans pour cela, perdre la rigueur nécessaire.

D'un autre côté, dans l'article de 2003, tu affirmais que les habitants, les cultivateurs de coca, les paysans Sans Terre, et de plus en plus, les chômeurs urbains et les piqueteros argentins, travaillent à la construction de l'autonomie. Comment l'idée d'autonomie a-t-elle évolué dans les organisations populaires depuis 15 ans ?

Je crois que dans une première phase des mouvements, ce que nous comprenions du zapatisme et d'autres dont les piqueteros argentins, même s'ils ne le posaient pas comme ça, c'est que l'autonomie se formulait comme un discours défensif face à l'Etat, les partis politiques, les églises et les syndicats. Actuellement, on va vers une autonomie plus intégrale, qui implique de disposer d'un territoire, avec sa propre production, si possible sans agrochimiques et, en fait, une autonomie qui touche tous les aspects de la vie. Alors que les paysans et les indigènes ont une grande expérience de l'autonomie alimentaire et des pratiques de santé, les secteurs populaires urbains ont été dépossédés de ces savoirs. Il faut alors souligner l'importance d'expériences comme, parmi beaucoup d'autres, celle de certaines communes de Medellin qui ont atteint une certaine autonomie dans la gestion de l'eau, celle de la Coopérative de Logement Acapatzingo dans le district fédéral de México, ou l'expérience de la culture de quinoa des habitants de Potosí, à Ciudad Bolívar (Bogotá). Une autonomie qui dispose aussi d'espaces pour la résolution de conflits -ce que nous appelons le pouvoir ou la justice- propres, afin de ne pas avoir recours à la justice de l'Etat.

Quels exemples soulignerais-tu ?

C'est ce à quoi tend l'exemple mapuche, avec les groupes d'autodéfense informels. Et en Colombie, le mouvement des peuples nasa et misak organisés autour de l'Associacion des Conseils Indigènes du Nord du Cauca (ACIN) et le Conseil Régional Indigène du Cauca (CRIC) : en plus de leurs instances de justice communautaire et leurs écoles de formation, les nasa-misak ont une garde indigène élue par les communautés. Chaque communauté nasa élit dix gardes indigènes pendant un an, ils sont ainsi plus de 3.000 gardes coordonnés par chaque réserve, avec leurs propres chefs à tour de rôle, et armés de batons. Il s'agit de gens auto-organisés, sous le contrôle des conseils. Ils font peser la masse -c'est à dire la quantité de personnes- pour l'efficacité de leurs actions. Ils ont réussi à détenir les paramilitaires, l'armée, les compagnies minières et les FARC quand ils séquestraient des indigènes. Et tout cela, parce qu'ils considéraient que, dans leur territoire, ils ne voulaient pas de la guerre.

De quels médias indépendants recommanderais-tu la lecture à des citoyens européens pour s'informer, de manière critique, sur la réalité latinoaméricaine ?

Au delà des grands médias comme Brecha ou La Jornada, je soulignerais le site Web Desinformémonos du Mexique, qui est très lié aux mouvements et qui est dirigé par la journaliste Gloria Muñoz Ramirez ; il s'agit d'un journalisme militant et qui a très peu de ressources. Il y a aussi l'exemple de Mapuexpress, en lien avec le peuple Mapuche. Mais le cas le plus incroyable est celui de l'Argentine. L'Association des Revues Culturelles et Indépendantes d'Argentine (AReCIA) enregistre près de 200 revues culturelles, indépendantes et autogérées, sous format papier ou digital ; ces publications liées aux réseaux populaires, par exemple Lavaca.org, Barcelona (Un journalisme par d'autres moyens), La Tinta (L'encre... Un journalisme qui va jusqu'à se tacher) ou Campo Grupal, comptent entre cinq et sept millions de visites mensuelles. Dans ces revues, qui sont majoritairement coopératives, plus de 1500 personnes travaillent ou collaborent à temps complet. La communication en Amérique Latine s'est multipliée de manière notable. Un autre exemple est celui du Réseau d'Education Radiophonique de Bolivie (ERBOL) fondé en 1967, la tradition des radios communautaires en Equateur ou la quinzaine de publications du monde mapuche. Le processus est très riche, il y a une infinité d'expérience dont on n'a pas forcément connaissance.

Traduction : CM


jeudi 2 août 2018

"Paix naissante", la fleur découverte grâce à l'accord avec les Farc


Découverte à El Peñon, dans le département du Santander, par un groupe de chercheurs qui a décidé d'explorer les zones auparavant interdites à cause du conflit armé, cette petite fleur, délicate et simplement jolie, est une nouvelle espèce d'Elaeagia (Rubiacées) de la Cordillère Orientale de Colombie. Elle attire l'attention. Petite, délicate, avec 6 pétales en étoile, elle est blanche avec une texture très douce. Elle était restée cachée au milieu des arbustes de la cordillère des Andes jusqu'à ce que, au printemps 2016, un groupe de 30 personnes décide d'aller à El Peñon, dans le département du Santander, là où elle attendait.
Source : SEMANA

Humberto Mendoza Cifuentes et José Aguilar Cano sont les responsables de cette expédition de Colombia Bio, un projet qui cherche à explorer différentes zones, notamment celles qui, grâce au post-conflit, ont cessé d'être interdites pour les chercheurs.

Le lieu où ils sont arrivés se trouve à 2.500 mètres d'altitude. Il n'y a pas de ruisseaux ou de cours d'eau. L'eau se concentre dans des puits où elle se filtre petit à petit dans le sol. Ce processus a formé des cavernes gigantesques.



"C'est un paysage que l'on ne voit dans aucune autre région du pays" explique Humberto Mendoza. Les grottes sont cachées au milieu d'un enchevêtrement de végétation. "A certains endroits, il y a des gouffres qui peuvent avoir 50 m de diamètre avec jusqu'à 80 m de profondeur, et ils sont reliés avec d'autres grottes". Selon le chef de cette expédition, pendant longtemps, ce lieu a été un site sûr pour la guérilla car quand ils y rentraient, personne ne pouvait les trouver.

Le voyage a duré 12 jours. "Sur le terrain, nous faisons 8 heures de marche par jour, à travers des sentiers ou à travers bois. Cela peut durer toute la journée. Et nous collectons tout ce qui est fleurs et fruits" affirme Mendoza. Ce qu'ils ne savaient pas c'est que cette traversée leur apporterait de nombreuses surprises. Voir : La grenouille qui croasse comme une chèvre.

Derrière les caméras de la découverte

Ils sont tombés sur un arbre de 5 ou 6 mètres de hauteur où se trouvaient ces jolies petites fleurs. "Nous ne savions pas qu'il s'agissait d'une nouvelle espèce. Nous collectons tout simplement des masses de plantes à fleur", raconte Mendoza qui est biologiste botanique spécialisé en taxonomie. "Nous récoltons pendant 10 jours puis nous faisons des herbiers" dit-il. Leurs journées de travail peuvent être de 16 à 18 heures car, après le travail de terrain, il faut arriver à analyser à quel groupe appartient chaque spécimen et prendre des notes.

En Colombie, il y a environ 30 mille espèces différentes de plantes, et donc le défi de l'identification est très important. "Dans tout cet univers des noms, nous devons chercher celui qui correspond à chaque plante que nous récoltons sur le terrain" explique Mendoza qui travaille sur l'Herbier Federico Modem, à Villa de Leyva. Pour faire ce travail, il faut tout un entrainement. Alors qu'ils comparaient dans l'herbier, avec un microscope, les caractéristiques des plantes recueillies, cette blanche inconnue attendait dans leur liste d'attente sans qu'ils le sachent.

"Au bout de 3 mois environ, nous nous sommes retrouvés avec certaines espèces à qui nous ne pouvions pas mettre de nom scientifique. Nous avons continué à chercher jusqu'à arriver à la conclusion que ces plantes, au moins 4 ou 5 espèces, étaient nouvelles" indique-t-il. Parmi elles, "cette petite plante que nous appelons "paix naissante" car après avoir chercher plusieurs mois, nous nous sommes rendus compte qu'aucun scientifique ne l'avait récoltée, que c'était une nouvelle espèce". Finalement, la recherche peut durer au moins 1 an.

Le sens de son nom

La fleur appartient au genre Elaeagia, un groupe peu connu mais très abondant en Colombie. C'est en effet le pays qui a la plus grande diversité d'Elaeagia puisque il en compte 10 espèces sur son territoire.

Son nom complet est Elaeagia Pascisnascis, traduit littéralement par "paix naissante". Généralement, les botanistes qui découvrent les espèces ont le privilège de mettre le nom qu'ils désirent" explique Mendoza. L'expédition Colombia Bio est le fruit du processus de paix. "J'ai travaillé dans la botanique pendant 30 ans et c'est la première fois qu'on me paie pour aller chercher des espèces nouvelles, les décrire et les publier. En fait, tous les travaux que j'avais eu précédemment consistaient en d'autres choses" raconte le biologiste plein d'émotion. Le nom donné à la découverte "est une reconnaissance à ce projet de Colciencias qui a résulté des accords et qui est complètement engagé pour le pays se pacifie" explique Mendoza. Selon cet expert en classification des plantes, les biologistes qui sont allés sur le terrain depuis 30 ans ont connu la vérité vraie de l'Autre Colombie. "Nous avons été assez frappés par tout le processus violent du pays. Maintenant, on apprécie d'aller sur site, complètement tranquilles, avec les gens de la campagne si aimables" indique Mendoza avec enthousiasme. "Ce n'était pas comme ça, il y a 10 ans. Ce nom rend hommage à ce que nous avons gagné avec le processus de paix".

De la famille du café

La Paix Naissante a diverses caractéristiques. Ses feuilles grandissent l'une en face de l'autre, elle est munie de structures qui protègent les feuilles de petite taille, elle produit une résine pour se protéger du froid et elle a des semences minuscules qui se dispersent au vent. Ses fleurs sont les plus grandes de son genre.

Ses zones d'implantation sont limitées aux zones de bois des Andes, dans des lieux où la forêt est bien conservée. De manière préliminaire, elle a été catégorisée comme une espèce en danger. Le plus curieux de cette fleur, c'est qu'elle fait partie du groupe où se trouve le café. Elle n'a malgré tout pas d'odeur. Et sa couleur blanche coïncide avec le nom qui lui a été donné. "C'est une très jolie fleur, vraiment, simple mais jolie" dit Mendoza.

D'autres découvertes

La Paix Naissante n'est qu'une des découvertes réalisées dans le cadre de Colombia Bio. Il y a également Pritimantis sp, une grenouille, et le Gelanesaurus sp, un lézard, des espèces découvertes dans le Chemin Andaquí du Parc Naturel Municipal Andakí, dans le Caquetá.

A Boyacá, dans les montagnes de las Quinchas, dans le haut-plateau de Chiscas, celui de Cuchilla Morro Negro et dans le Sanctuaire de la Flore et de la Faune de Iguaque, une quinzaine d'espèces potentiellement nouvelles pour la science ont été découvertes, il s'agit de champignons, de plantes et d'insectes. De plus, 45 espèces nouvelles pour le pays ont été enregistrées, ainsi que 173 pour le département. 





samedi 7 juillet 2018

L'assassinat des leaders sociaux en Colombie a-t-il un caractère systématique ?


Source : Contagio Radio

La recrudescence des assassinats de leaders sociaux dans le pays a déclenché toutes les alarmes face au manque d'actions du gouvernement pour garantir leurs vies. Alberto Yepes, membre de la Coordination Colombia, Europa, Estados Unidos, qui regroupe plus de 300 organisations de défense des droits humains, souligne combien il est important que soit accepté le caractère systématique des homicides car cela oblige à changer le mode d'instruction juridique des faits. Ce qui pourrait permettre de faire la lumière sur leurs responsables.

Pourquoi les assassinats des leaders ont-ils un caractère systématique ?

La première caractéristique qui peut déterminer le caractère systématique dans l'assassinat des leaders sociaux tient au profil même des victimes : Elles dénonçaient la violation des droits humains, elles étaient victimes dans la restitution des terres, elles soutenaient la substitution des cultures d'usage illicite, entre autres.

La deuxième caractéristique se trouve dans le modus operandi des assassinats, c'est à dire la façon dont ils ont été commis. Selon Yepes, ils sont généralement perpétrés par des hommes qui font partie de groupes de tueurs à gages et qui ont réalisé un plan préalable de suivi du leader pour déterminer la meilleure manière de réaliser leur contrat.

Pour Yepes, si le gouvernement reconnait le caractère systématique des assassinats de leaders, cela permettrait d'abord d'enquêter transversalement sur les cas et non séparément comme on le fait actuellement. Par ailleurs, on pourrait avancer de manière beaucoup plus forte sur les responsables intellectuels.

"Le caractère systématique signifie qu'il y a un plan derrière les assassinats, c'est à dire que des structures décident de mettre en place un plan d'extermination des leaders sociaux dans le pays" affirme Yepes. A ce propos, il assure que si on connait ceux qui ont donné l'ordre "d'appuyer sur la gachette", on pourra établir les relations entre les structures paramilitaires, principales responsables des assassinats de leaders, et les bandes criminelles ou de tueurs à gages.

Dans ce sens, il a lancé un appel au Parquet pour que soit analysé le lien qui pourrait exister entre l'augmentation des assassinats des leaders sociaux et l'élection de Ivan Duque comme président, et pour que l'unité de démantèlement du paramilitarisme fasse son devoir au sujet des crimes effectués par ce groupe armé.

L'Etat doit reconnaître le caractère systématique de l'assassinat des leaders sociaux

Suite aux affirmations du ministre de l'intérieur Guillermo Rivera qui a insisté sur le fait que les assassinats des leaders sociaux n'avaient pas un caractère systématique, Diana Sánchez, membre de l'organisation "Somos Defensores", a réaffirmé l'importance de la reconnaissance du caractère systématique des faits violents qui se présentent dans le pays et de la responsabilité des institutions gouvernementales par omission et manque d'investigation.

Pour Diana Sánchez, les assassinats sont bien systématiques. Leur première caractéristique tient au profil des victimes : des dirigeant.e.s sociaux, qui travaillent sur le terrain, dans des processus de mobilisation sur le territoire, qui ont dénoncé des violations des droits humains et qui ont une visibilité dans la sphère publique.

Le deuxième élément est lié à l'augmentation du nombre d'assassinats de leaders sociaux qui, selon Diana Sanchez, ne cesse de croître. Et le troisième facteur concerne la typification qui a pu être établie sur la manière dont sont assassinées les personnes : Elles sont généralement assassinées par des sicaires (tueurs à gages), avec des armes à feu, dans des lieux qu'elles sont habituées à fréquenter comme leurs logements ou leurs lieux de travail.

A ce propos, elle rappelle que pour le génocide de l'Union Patriotique, on avait aussi demandé à l'Etat de reconnaître le caractère systématique des assassinats contre les membres de ce parti politique pour activer des mesures de protection. Et qu'il ne l'avait pas fait. C'est seulement plusieurs années après les faits que la reconnaissance de la modélisation des assassinats qui provoquèrent l'extermination a été obtenue.

Le manque d'actions de la part des institutions

Si Diana Sánchez reconnait qu'il y a une avancée dans les enquêtes du Parquet dans 170 cas, ce n'est que trop peu par rapport au nombre des assassinats de leaders sociaux qui, selon Somos Defensores, s'élève à un total de 580 cas d'homicides sur les deux périodes présidentielles de Santos.

Elle explique que, même si on a trouvé les auteurs matériels dans 50% des 170 enquêtes menées par le parquet, on ne connait pas les auteurs intellectuels ou les intérêts politiques ou économiques qui sont derrière l'assassinat des leaders.

Elle explique également que la promulgation des décrets qui cherchent à protéger les leaders à travers différentes stratégies comme les changements dans l'Unité Nationale de Protection, ou la mise en forme de mesures collectives, ne sont que des gesticulations s'il n'y a pas d'articulation avec la réalité des leaders, femmes et hommes qui vivent dans des zones où l'Etat est absent.

Finalement, sur le décret 660 de 2018 présenté par le Ministre de l'Intérieur, Diana Sánchez affirme : Cette disposition tend à la protection des leaders et inclut des recommandations faites par les organisations de défense des droits humains, mais elle peut être modifiée par d'autres décrets et elle n'entrera en vigueur qui si le prochain gouvernement le décide.