dimanche 19 septembre 2021

Le centenaire de Paulo Freire


C'est le 19 septembre que l'on célèbre le centenaire de la naissance de celui qui est considéré comme le principal promoteur de l'éducation radicale, critique et libératrice de "Notre Amérique" (le sud du continent américain) 

Par Harold Garcia-Pacanchique
In VOZ 

Paulo Freire est né le 19 septembre 1921 au Brésil, à Recife, capitale du Pernambuco, dans une famille d'extraction populaire dont il apprendra les principales valeurs chrétiennes et humanistes qui marqueront sa façon de penser et d'agir tout le reste de sa vie. Au cours de son enfance et sa jeunesse, sa formation pédagogique se déroule dans les milieux catholiques, essentiellement par l'influence de sa mère. Après avoir terminé ses études de base à l'école secondaire, il décide d'étudier le droit en 1943 et en même temps, la philosophie et la psychologie du langage à l'Université de Recife. Bien que sa formation étudiante soit passée par le droit et la philosophie, sa vocation professionnelle a toujours été liée à l'éducation. Parallèlement à sa préparation universitaire, il était professeur de portugais dans une école secondaire de sa ville natale. 

Alphabétisation et exil 

Son expérience d'éducateur est enrichie par deux situations de vie qui le conduiront à travers les chemins de l'éducation. La première est sa relation avec l'institutrice Elza Maia Costa de Oliveira avec qui il a partagé ses idées pédagogiques dans le domaine de l'éducation. Et la deuxième, c'est le travail formidable qu'il a accompli à partir de 1961 en tant que chef du Département d'extension culturelle de l'Université de Recife. C'est là qu'en 1963, il a mis en pratique sa première expérience d'éducation de groupe, dans le cadre de la Campagne nationale d'alphabétisation, en réussissant l'alphabétisation de 300 travailleurs ruraux en un mois et demi.

Cette expérience mettra la méthode d'alphabétisation des adultes de Freire au centre de la discussion pédagogique de l'époque, ce qui a permis de massifier le projet comme politique d'État. Elle fut interrompue en 1964 après le coup d'État du général Humberto Castelo Branco. 

Paulo Freire est alors détenu pendant 72 jours, puis opte pour l'exil pendant plus de 16 ans, qu'il passe au Chili, en Europe et en Afrique. C'est là qu'il développe une systématisation rigoureuse de son expérience d'éducateur et qu'il publie deux de ses œuvres les plus importantes : L'éducation comme pratique de la liberté (1968) et La Pédagogie des opprimés (1970). Avec ces deux textes à succès, il devient de 1970 à 1976 consultant auprès du Conseil œcuménique mondial des Églises à Genève pour les questions éducatives dans les pays économiquement « sous-développés ». 

Le sens de l'éducation populaire 

Ce sont ses productions théoriques qui ont fait de Freire l'une des références les plus importantes en termes d'épistémologie de la pédagogie en Amérique latine, faisant de sa pensée l'avant-garde collective du champ pédagogique critique. 

Paulo Freire a cherché à systématiser et conceptualiser ce qu'on appelle aujourd'hui l'éducation populaire. Il a spécifiquement travaillé sur l'éducation libératrice, l'espoir ou les opprimés. Dans ses travaux académiques et pratiques, il a affirmé l'importance de certains éléments : la réflexion, le dialogue des savoirs, l'émancipation à partir de la pluralité et l'action collective. 

Pour parler d'éducation populaire, la contradiction centrale entre "éducation bancaire" et "éducation libératrice" se concrétise par deux éléments en conflit, c'est à dire un rapport constant et contradictoire entre  "objet/sujet" et entre "une pédagogie en soi/pédagogie pour soi". 

C'est là que se trouve la puissance de l'éducation populaire, car elle interroge profondément les rapports sociaux qui se développent dans le système éducatif bancaire, qui lui, est clairement instructif, endoctrinant, a-culturel et fait pour domestiquer, en d'autres termes, une pédagogie sans sujet, une pédagogie en soi. Pour analyser la proposition antagoniste qui fait face à ce système, voici quatre éléments catalyseurs de la proposition éducative populaire de Notre Amérique.

Quatre éléments de l'éducation populaire

L'éducation comme pratique pour la liberté des opprimés est donc la matrice méthodologique des actions d'éducation populaire. 
 
La réflexion est un des éléments centraux qui pourrait définir la racine du concept. Elle nous permet de comprendre et de penser le monde à partir des propres réalités des communautés en état d'oppression, elle est ce qui pense et génère des relations de sujet à sujet et permet à l'éducateur d'interagir à partir des réalités qui l'entourent. Elle permet alors de voir l'acte pédagogique comme un élément qui pense le sujet comme acteur actif du processus éducatif. 

Par conséquent, l'exercice de réflexion est vu comme une pédagogie pour soi, c'est à dire un élément générateur de conscience qui fonctionne comme articulateur principal de l'acte de transformation du monde et de l'éducation. 

Cet exercice de réflexion réalise en pratique ce que Freire appelle le dialogue des savoirs, élément qui favorise et renforce la relation enseignant-apprenant et permet aux sujets qui font partie de l'acte éducatif d'avoir droit à une voix active. L'éducation populaire est clairement dialogante et génère donc un échange réflexif profond au sein des communautés, en permettant à l'apprenant de ne pas aliéner sa voix et d'être un acteur actif dans le processus. Le dialogue des savoirs représente la dialogicité plurielle à partir de laquelle se renforce l'éducation populaire quand il s'agit de proposer une organisation communautaire pour l'émancipation.

C'est dans l'émancipation à partir de la pluralité que réside son engagement politique, qui se développe sur la pluralité, l'unité dans la diversité. Cette émancipation est profondément liée au développement politique, économique et social des peuples opprimés. La mettre en route amène à reconnaître l'éducation populaire comme un champ permettant de savoir, faire et organiser le monde.

Enfin, Freire fait référence à l'action collective, qui fait de l'éducation un champ de lutte politique pour la transformation du sens commun, maintient une perspective communautaire des relations sociales avec une intention claire concernant l'organisation, la lutte collective pour libérer les secteurs politiquement, scolairement et socialement exclus. C'est ici que se trouve un objectif central de l'éthique politique de l'éducation populaire : ce n'est pas possible de la penser sans questionner le système éducatif capitaliste et pas possible de mener des actions éducatives de nature populaire sans résister et s'organiser face au projet néolibéral. 

Praxis 

Pour Freire, la praxis est le moteur de sa proposition pédagogique. Il l'entend comme « la réflexion et l'action des hommes sur le monde pour le transformer. Sans elle, il est impossible de surmonter la contradiction oppresseur-opprimé ». Dans la praxis se trouve la construction d'un nouvel ordre social. A ce propos, on peut citer trois des plus riches expériences d'éducation populaire de notre continent : la campagne nationale d'alphabétisation à Cuba 1960-1961, la croisade nationale d'alphabétisation au Nicaragua 1980 et la mission Robinson au Venezuela 2003. 

Dans leur quête pour libérer les opprimés des chaînes de l'analphabétisme, ces trois expériences ont trouvé la formule pour éliminer du champ éducatif l'enseignement bancaire excluant. Ils ont trouvé dans la méthode de Freire la synthèse d'une proposition d'éducation populaire ou de pédagogie des opprimés, héritée de Simón Rodríguez, José Martí et José Carlos Mariátegui, qui a été profondément enrichie à la fois théoriquement et pratiquement par le Brésilien. 
 
Freire a enseigné à toute une génération d'enseignants et d'enseignantes que l'éducation est un acte politique et qu'elle doit être prise de manière radicale, sans sectarismes, à la recherche de l'unité populaire, pour l'amour de l'humanité.

Paulo Freire, ce chercheur de vérité, réalisé par Olympe Ollivier et Pierre Chaigneau,
éditions Polynôme-Unesco, série "Les Bâtisseurs", Paris, 1991 (50 minutes).

Voir aussi : Eduquer la liberté, la conscientisation avec Paolo Freire. 1975

Trad° CM

mardi 17 août 2021

COLOMBIE. Un adieu très orageux

"On m'appelle le "macron" colombien... Oh, Désolé!". MATADOR in El Tiempo

Par Jaime Cedano Roldán

Il reste moins de trois cent soixante jours avant qu'Iván Duque ne cède la présidence de la Colombie. Un temps qui peut passer rapidement... ou qui peut sembler une éternité, dirait Perogrullo (Le Lapalice hispanique). Avec 70 % d'avis défavorable, Duque n'a pas la moindre chance d'être réélu, et il le sait. Il est conscient qu'il est arrivé à la présidence sans aucun mérite propre, ni bagage électoral, ni idéologie. Rien de rien dans son sac à dos. S'il est là, c'est parce qu'Uribe le voulait. C'est pourquoi son séjour au palais présidentiel n'a été qu'un squatt. Il a essayé - ou du moins l'a prétendu - être "quelqu'un de la maison", mais il n'a pas pu.

Il a fait tous les efforts possibles pour avoir des amis, pour être bien reçu et accepté dans le cercle d'or exquis de l'Uribisme. Pour y parvenir, il leur a tout donné : ambassades, ministères, consulats, contrats d'un million de dollars. Et pour qu'ils n'aient pas de problèmes avec la justice, il leur a même fait cadeau du bureau du procureur général et du parquet. Et aussi du poste du défenseur des droits, au cas où. Oui : tout donné.

Mais rien n'y a fait. Ils ont continué à le considérer comme un squatteur, comme le fou du roi et comme le grand coupable du désastre de l'Uribisme.

Il a organisé des fêtes sans fin et des bamboches mémorables avec du reggaeton, des vallenatos, des mariachis, et toutes sortes d'orchestres, mais rien de rien. Le dernier cadeau a été ni plus ni moins que soixante-dix milliards de pesos sortis du budget de l'Etat, initialement prévus pour amener Internet dans les écoles des zones agraires les plus reculées, et qui se sont retrouvés dans des comptes obscurs aux États-Unis. Et ce n'était pas parce que, sous son gouvernement, le peso a vu la plus grande dévaluation de l'histoire. Non, soixante-dix milliards de pesos, c'est une immense fortune.

Beaucoup de gens sont surpris qu'Iván Duque continue d'être président malgré tant d'échecs, de scandales et malgré la preuve absolue qu'il est à la pointe d'un gouvernement corrompu, mafieux et violent. Mais c'est tout d'abord parce que la Colombie est un pion très important dans la stratégie régionale des États-Unis, et dans ses manœuvres subversives contre le Venezuela, Cuba et tous les pays progressistes. La Colombie a joué un rôle clé dans le "groupe dit de Lima" qui, sous la garde des Yankees, rassemblait l'extrême droite latino-américaine, un groupe qui est aujourd'hui en train de disparaître. C'est la raison pour laquelle la justice nord-américaine a été bienveillante avec Uribe, et ces derniers temps avec Duque. Parce que, bien que la politique yankee ait échoué, la Colombie continuera d'être un allié nécessaire. Avec Uribe et Duque, se réalise la phrase célèbre de Franklin Roosevelt à propos de Somoza : « C'est un fils de pute, mais c'est notre fils de pute », et l'autre raison pour laquelle Duque n'est pas tombé, nous l'avons déjà dite : c'est parce qu'il a donné tout le pouvoir aux mafias politiques en échange de leur soutien, qui doit s'acheter au jour le jour, ce qui explique la montée en flèche des affaires de corruption.

C'est la première fois dans l'histoire de la Colombie que les forces politiques qui ont soutenu le pouvoir bipartite et le président qui les représente, ont un taux d'impopularité aussi fort. Alors que le candidat de l'opposition populaire, et non de l'alternance, est confortablement en tête des sondages, avec de fortes aspirations au changement au sein de la population.

Cela ne veut pas dire que tout est défini.

Les partis de l'establishment ont toujours vécu dans le discrédit, mais avec de l'argent, des avantages, des achats de voix et des menaces, ils ont pu obtenir les voix nécessaires pour se perpétuer. Ils comptent également sur le soutien du registre national de l'Etat Civil qui comptabilise les voix. Bien que les contrats de gestion de ses systèmes d'exploitation avec la même société qui a embauché les mercenaires qui ont tué le président d'Haïti soient dénoncés, il s'agit là de plaintes sérieuses qui passent inaperçues.

Les analystes s'accordent à dire qu'une campagne électorale très dure s'annonce, avec une grosse bagarre. Très merdique, a déclaré Yezid Arteta. L'important est qu'il y ait des perspectives positives et surtout qu'il y ait des processus communautaires en cours, même si certaines petites stars n'aident pas beaucoup en soutenant leurs candidates et candidats à travers leurs comptes Twitter. Le positif est qu'il semble que le candidat préfère dialoguer davantage avec les communautés qu'avec les starlettes et qu'il renoue avec l'esprit pédagogique dans ses discours, comme lors de la campagne précédente.

Une nouvelle étape progressiste s'ouvre en Amérique latine et cette fois, il semble que la Colombie pourrait en faire partie.

Séville, 15 août 2021

(*) Jaime Cedano Roldán est un militant communiste, rescapé du génocide contre l'Union patriotique en Colombie. Ecrivain et animateur de l'émission radio "Suenan Timbres"





dimanche 18 juillet 2021

La poésie en des temps de sauvagerie

Y'a-t-il un temps pour la poésie, en une époque de sauvagerie ? Cette question n'est pas nouvelle. A chaque impasse humaine, après chaque catastrophe, l'impuissance de la poésie à humaniser l'Histoire est questionnée. (...) Je dois bien reconnaître ici que notre présente célébration est embarrassante. Non que la poésie puisse paraître étrangère à notre époque de barbarie, puisque la poésie a toujours été fille de son temps ingrat, mais parce que la célébration est fête, et que nous sommes bien incapables de ressentir la joie de la fête... Non qu'il y ait un deuil chez notre voisin, mais bien parce que nous, nous tous habitants de cette petite planète, nous tous, nous sommes en deuil! (...)

La mort palestinienne quotidienne est devenue une sorte de bulletin météo, la tyrannie américaine ayant placé l'occupation israélienne au-dessus du droit international et élevé la puissance occupante au rang de la sainteté. C'est un monde sauvage, dément, égoïste, dans lequel ne prévaut pas d'autre loi que celle de la jungle, un monde armé au surplus de la puissance nucléaire. Est-il encore possible d'écrire un poème ? Comment peut-on être à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du réel en même temps ? Comment peut-on à la fois contempler et s'engager ? Comment peut-on poursuivre sa tentative permanente : recréer le monde grâce à des mots à la vitalité éternelle ? Et comment sauver ces mots de la banalité de la consommation de tous les jours ? Sans doute avons-nous besoin aujourd'hui de la poésie, plus que jamais. Afin de recouvrer notre sensibilité, notre conscience de notre humanité menacée et de notre capacité à poursuivre l'un des plus beaux rêves de l'humanité, celui de la liberté, celui de la prise du réel à bras-le-corps, de l'ouverture au monde partagé et de la quête de l'essence. (...)

La poésie est-elle capable, aujourd'hui, de se retrouver elle-même, tant la clarté de son contraire est excessive ? Peut-être, car la poésie, ce moyen particulier de supporter la vie et de se la concilier, est aussi une méthode qui nous permet de résister à une réalité inhumaine en écrasant l'évidence de la vie. (...) En effet, la poésie ne combat pas la guerre avec les armes et le langage de la guerre. La poésie n'abat pas un avion à l'aide d'un missile oratoire. La contemplation de l'éternité d'un brin d'herbe, de l'adoration du papillon à la lumière, de ce que le regard de la victime ne dit pas au bourreau : voilà de quelle manière la poésie combat l'effet de la guerre contraire à ce qu'il y a de naturel en nous, de cohérent avec la nature. (...)

Il est vrai qu'une poésie qui ne conserverait pas sa vivacité en d'autres temps serait une poésie qui se dissoudrait aussi rapidement que le présent change. Il est vrai aussi que la poésie emporte avec son devenir et qu'elle renaitra, demain. Mais il n'en est pas moins vrai que le poète ne peut renvoyer l'"ici" et le "maintenant" vers un ailleurs et vers un autre temps.

C'est en ce temps de tempête que la poésie a besoin que soient posées les questions qu'elle soulève, seule, d'une façon qui la rende présente et vivante. Rendre le langage vivant, rendre le fluide de vie aux paroles, voilà qui ne peut se faire sans redonner à la vie le sens de la vie. En cela la quête du sens est la quête de l'essence, c'est là notre questionnement humain, collectif et personnel. C'est ce qui rend la poésie à la fois possible et nécessaire.

Mahmoud Darwich, Poète et écrivain palestinien. 1941-2008

Allocution prononcée en 2003, lors de la manifestation "rencontre avec Mahmoud Darwich", à la cité d'Aix-en-Provence