jeudi 26 octobre 2017

Qui a intérêt à l'érradication violente de la coca ?


Par Monica Arias
Source : Palabras al Margen

A propos du massacre de Tumaco

En Colombie, la culture de la feuille de coca est dans l'oeil du cyclone. Elle est aussi le coeur de la réussite ou de l'échec de l'Accord de La Havane car c'est la base de son principal objectif : Celui de terminer une guerre et sortir le narcotrafic des campagnes, de la politique et de l'économie.

Le port de Tumaco, qui se situe dans la région du département de Narino au bord du Pacifique, est le territoire le plus emblématique de cette croisée des chemins : Cette municipalité concentre 16% du total de la zone cultivée de coca en Colombie (environ 23.148 hectares)(1).

Cela explique l'impact du massacre qui a eu lieu le 5 octobre dernier dans les hameaux de Alto Mira et Frontera, à Llorente, sur le territoire municipal de Tumaco. Huit cultivateurs de coca y ont été assassinés et vingt autres ont été blessés, par des tirs attribués à la Police Anti-Drogues selon les organisations populaires.

Le massacre est le résultat d'une tension accumulée. Depuis le 28 septembre, près de 1.000 paysans cultivateurs de coca réalisent ce qu'ils appellent des "occupations humanitaires", une mobilisation permanente autour des plantations de coca pour éviter les opérations d'erradication forcée de la Police Nationale. D'autre part, depuis le début de la mise en oeuvre de l'Accord entre le Gouvernement et les FARC-EP, dans le département de Narino et dans d'autres (2), les mafias du narcotrafic ont commencé une campagne de menaces pour empêcher que les associations paysannes acceptent la substitution concertée. Plusieurs familles paysannes et des leaders communaux de Tumaco ont été forcées à déménager à cause de ces pressions.

Ainsi, dans le département du Narino, se trouvent de petites exploitations (qui sont potentiellement l'objet de la substitution concertée) et de grandes plantations de coca contrôlées par les mafias de la drogue (qui ne peuvent pas être un objet de substitution). Mais l'action de la Force Publique est indiscriminée, elle ne fait pas la différence entre les petits et les grands exploitants. C'est pourquoi les petits cultivateurs sont le dos au mur : d'un côté les mafias qui leur mettent la pression pour qu'ils continuent à cultiver et à répandre les cultures, d'un autre côté, le Gouvernement et les FARC qui font la promotion de la substitution et, évidemment, le Ministère de la Défense qui, poursuivant la stratégie du gouvernement des Etats-Unis, impose l'erradication. Finalement, les plus affectés sont les paysans pauvres et leurs familles dont l'unique ressource est la feuille de coca.


La mise en oeuvre de l'Accord

Comme souvent en Colombie, il s'agit là de la chronique d'une tragédie annoncée et ce n'est peut-être pas la dernière. Depuis le début de la mise en oeuvre de l'Accord de la Havane, la ruralité est réapparue comme un point de basculement entre la guerre et la paix.

L'Accord promeut une substitution des cultures illicites pour les petits cultivateurs, sur la base du volontariat, de la gradualité et de la concertation. Au cas où l'on n'arriverait pas à une concertation, le point 4 de l'Accord prévoit que "le Gouvernement procédera à l'erradication des cultures d'usage illicites, en priorisant l'erradication manuelle où c'est possible, et en prenant en considération le respect des droits humains, l'environnement, la santé et le Bien Vivre" (3). Mais sous les pressions du Gouvernement des Etats-Unis, le Gouvernement colombien a opté pour une double stratégie du "cinquante-cinquante" : 50.000 hectares pour la substitution concertée et 50.000 hectares pour l'erradication forcée, comme objectif à atteindre en 2017 (4). Depuis, les affrontements ne cessent pas. Comme l'explique un leader paysan : "Les fonctionnaires viennent pour nous expliquer et nous demander de signer les accords de substitution, et le jour d'après, la police arrive avec l'ESMAD (compagnie anti-émeutes) et ils arrachent les plants. Mais alors, sans les plants ? Quelle substitution ?". En cette année 2017, il y a déjà eu au moins 5 affrontements entre les cultivateurs de coca et la police :
  • Janvier - Avril : Manifestations cocaleras dans le Narino et fermeture de la voie vers la mer (5)
  • Juillet : Affrontements entre la Police Nationale et les cultivateurs de coca dans le Guaviare (6)
  • Juillet : Affrontements entre la Police Nationale et les cultivateurs de coca dans le Meta et le Caqueta (7)
  • Septembre : Manifestations cocaleras dans le Catatumbo, le Nord du Santander (8)
  • Octobre : Mort de 8 paysans cultivateurs de coca à Tumaco
Dans ce contexte, le massacre de Tumaco est le terrible épisode d'un conflit qui se trame depuis le début de la mise en oeuvre de l'Accord et qui se base au moins sur deux éléments : D'abord, la politique contradictoire qui imbrique érradication forcée et substitution concertée et ensuite, la désastreuse stratégie historique de l'Etat colombien qui "signe ce qui est exigé, puis ne respecte pas ce qui est accordé". Cette stratégie s'est sédimentée depuis plus d'un siècle dans un cycle vicieux de violence - négociation - accord - violation - violence.


La question paysanne derrière la coca

Depuis qu'elle a été introduite par les cartels de Cali et de Medellin à la fin des années 70, plus qu'une culture, la coca est devenue un axe des dynamiques économiques, politiques et sociales du territoire dans le sud du pays. La coca apparaît dans le Putumayo et le Narino quand les politiques agricoles de Carlos Lleras Restrepo commencent à décliner. Avec la liquidation de l'Institut du Marché Agricole, l'IDEMA, les colons du Putumayo se sont retrouvés sans soutien officiel et face à la chute des prix, ils ont trouvé une alternative dans la coca. C'est dans les années 90 que l'erradication a commencé : Les Programmes de Développement Alternatif, les PDA (pendant le gouvernement de César Gaviria) et plus tard les PLANTE (gouvernement de Samper) ont promis santé, éducation, des routes et du développement à la population contre l'arrachage de la coca, mais la seule chose qui est véritablement arrivée, c'est l'erradication, sans la santé, ni l'éducation, ni les opcions viables pour l'agriculture. Dans ce contexte, surgit la protestation sociale qui s'exprime dans la grêve civique de 1994 et dans les marches cocaleras de 1996 pour exiger de l'Etat qu'il respecte les alternatives économiques pour la substitution. Les Gouvernements signent mais ils ne respectent jamais. En 1997 apparaît le Bloque Sur des paramilitaires des AUC et cela engendre des déménagements massifs.

Au milieu de la violence, ces paysans quittent le Putumayo, ils vont coloniser de nouvelles terres et ils perdent leurs droits sur celles qu'ils avaient. Certains d'entre eux arrivent à des zones comme Alto Mira, à Tumaco, où la culture de coca trouve un bon créneau, un territoire avec un fleuve, de la montagne, une frontière et une terre sans propriété, où s'entremêlent les luttes pour la terre des colons et des conseils communautaires afrodescendants.

L'Accord de la Havane affirme que le problème n'est pas d'erradiquer mais d'avoir des alternatives économiques. Le Point 4.1 sur la substitution des cultures doit être complètement articulé avec le Point 1 sur la Réforme Rurale Intégrale. C'est à dire que l'Etat comme les FARC-EP reconnaissent que l'arrachage de la plante ne suffit pas : Ce dont on a besoin, c'est de la titrisation des terres (point 1.1), de programmes de développement (point 1.2 - PDET) et de plans nationaux qui amènent des routes, des connexions, la santé, l'éducation et le logement dans les zones rurales du pays.

Mais la classe politique colombienne n'écoute pas les experts. Depuis 2002, Dario Fajardo a insisté sur le fait que "pour semer la paix, il faut adoucir la terre" mais au Congrès de la République, on combine la lenteur des débats avec la modification de ce qui a été accordé et le premier projet de loi qui contribue à la mise en oeuvre des points 1 et 4 de l'Accord n'a toujours pas été attribué. Selon l'Observatoir de Suivi de la Mise en Oeuvre de l'Accord de Paix -OIAP-, la mise en oeuvre normative des points 1 et 4 n'atteint que 6,9%. Les grands propriétaires régionaux continuent à être accrochés à la terre, et avec elle, à la violence.

Ainsi, la paix n'arrive pas encore dans les campagnes. La Force Publique tire, les grands narcotrafiquants menacent et l'Etat n'offre pas d'alternatives. La Police viendra erradiquer et elle s'en ira, comme d'habitude. Les politiques sociales n'arriveront pas, comme d'habitude. Dans ces circonstances, on revit le déménagement forcé.

Qui est donc intéressé par l'erradication ? L'histoire des marches de la coca des années 90 le révèlent clairement : Avec le départ des paysans, les groupes armés mafieux prennent le contrôle du territoire, du transport comme des cultures (qui même arrachées, seront resemées), on perd tout droit de propriété paysanne et la paix est repoussée de quelques décennies.

Monica Arias Fernandez est doctorante en Philosophie Politique
Université Paris 7 Denis Diderot

  1. Datos tomados del informe SIMCI 2017 sobre cultivos ilícitos para el año 2016, consultado el 13/09/2017. Ver: https://www.unodc.org/documents/colombia/2017/julio/CENSO_2017_WEB_baja.pdf 
  2. ver el caso del asesinato de dos líderes cocaleros de Córdoba en enero de 2017 en: https://www.las2orillas.co/a-sangre-y-fuego-las-autodefensas-gaitanistas-buscan-retomar-uraba/ 
  3. Acuerdo Final para la Terminación del Conflicto y la Construcción de una Paz Estable y Duradera firmado el 24 de noviembre en el Teatro Colón.  P. 107. Consultado el 05/10/2017 en:http://www.altocomisionadoparalapaz.gov.co/procesos-y-conversaciones/Documentos%20compartidos/24-11-2016NuevoAcuerdoFinal.pdf 
  4. Ver: https://www.elespectador.com/noticias/paz/gobierno-espera-erradicar-100000-hectareas-de-cultivos-ilicitos-en-2017-articulo-702534 
  5. Ver: http://www.elpais.com.co/judicial/tumaco-sigue-paralizada-por-protestas-de-cocaleros.html 
  6. Ver: http://www.rcnradio.com/locales/meta/un-policia-retenido-y-varios-campesinos-desaparecidos-dejan-protestas-cocaleras-en-guaviare/ 
  7. Ver: https://www.elespectador.com/noticias/nacional/enfrentamientos-entre-cocaleros-y-la-policia-en-meta-y-caqueta-articulo-703626 
  8. Ver: https://www.laopinion.com.co/region/tension-por-erradicacion-de-coca-en-el-catatumbo-140221 

mardi 24 octobre 2017

Colombie : La paix en danger. Uni-e-s pour défendre la vie et la paix



Source : Pacocol

La mise en oeuvre de l'Accord Final est en grand danger. Au Boycott législatif, se sont ajoutés les masacres de la force publique et du paramilitarisme, particulièrement à Tumaco et dans le Sud-Est colombien. Les 6 ex-combattants désarmés assassinés à San Jose del Tapaje, le crime de José Jair Cortés dans la zone rurale de Tumaco, les crimes perpétrés contre les enseignantes Liliana Astrid Ramirez à Natagaima (Tolima), Benicia Tobar à Guachené (Cauca) et contre l'ex-combattant amnistié Henry Meneses Ruiz à Miranda (Cauca), entre autres, et qui ont eu lieu à quelques jours ou quelques heures de différence, les menaces contre la direction nationale de l'Union Patriotique et l'attentat frustré contre le camarade Omar Romero à Cali, ne peuvent pas continuer à être considérés comme des faits isolés par l'Etat Colombien qui tourne le dos à ses responsabilités constitutionnelles.

Nous dénonçons ce que nous considérons comme un tournant dangereux en matière d'engagements officiels pour la mise en oeuvre de la paix. L'offensive du Procureur général, celle du parti Cambio Radical et du Centre Démocratique au Congrès, complète la politique de guerre contre les cultivateurs de coca menée par le Ministère de la Défense, à la marge et ouvertement contre l'engagement étatique sur le point IV de l'Accord Final. Le gouvernement impose par la force l'erradication en méconnaissant l'accord de paix, avec l'argument de Washington selon lequel respecter l'accord, c'est favoriser le terrorisme. Le massacre de El Tandil, dont la responsabilité officielle ne peut être occultée, marque la trajectoire téméraire d'une politique de guerre sociale qui cherche à reconfigurer d'innocents citoyens et d'anciens combattants désarmés, qui ont une volonté de paix, en "ennemi interne".

On est en train de se moquer de l'engagement de l'Etat dans l'Accord Final sur les garanties pour la vie et la non-répétition. Nous lançons une alerte à la Communauté internationale, à la deuxième mission de l'ONU, à la MAP-OEA, aux pays garants et accompagnateurs, à toutes les forces démocratiques et aux défenseur-e-s des droits humains du continent et du monde : En Colombie, la paix est en danger et nous avons besoin de redresser la trajectoire de cet espoir pour la Colombie et pour toute l'Amérique Latine.
  • Nous demandons que cessent le massacre et les menaces contre les défenseur-e-s de la paix.
  • Nous demandons d'arrêter l'erradication forcée, de réafirmer la priorité de la concertation volontaire du PNIS et des Plans de Développement Territoriaux.
  • Nous demandons des garanties spéciales de sécurité pour les Espaces Territoriaux de Qualification et de Réincorporation, et la cessation des opérations de guerre et d'intimidation.
  • Nous demandons la concrétisation d'une Unité Spéciale de Recherche du Ministère Public, avec une autonomie et des ressources pour enquêter sur toutes les facettes du système paramilitaire.
  • Nous demandons à ce que soit respecté le rôle de la Commission de Suivi de la Mise en Oeuvre CSIVI, en tant qu'instance responsable bilatérale du respect des accords.
  • Nous demandons de rendre plus facile le respect de leurs fonctions aux autorités civiles territoriales  et aux organisations populaires, ainsi que l'accompagnement solidaire des ex-combattants et ETCR.
Nous appelons à ce que toutes les voix et toutes les volontés s'unissent pour soutenir l'Accord Final avec les FARC et le dialogue de Quito avec l'ELN. La mobilisation nationale unitaire et la grève générale indéfinie sont des expressions de la paix en mouvement. Aujourd'hui plus que jamais, nous exigeons des garanties pleines et entières pour l'expression de la protestation populaire.

PARTI COMMUNISTE COLOMBIEN
UNION PATRIOTIQUE

Bogota, 22 octobre 2017



dimanche 15 octobre 2017

Le 12 octobre 1492, le capitalisme a découvert l'Amérique



Par Eduardo Galeano
Source : Servindi

Le 12 octobre 1492, le capitalisme a découvert l'Amérique. Christophe Colomb, financé par les rois d'Espagne et les banquiers de Gênes, a apporté la nouveauté aux îles de la mer Caraïbe. Dans son journal de la Découverte, l'Amiral a écrit 139 fois le mot "OR" et 51 fois le mot "DIEU" ou "Notre Seigneur".

Il ne cessait de regarder la beauté de ces plages et le 27 novembre, il prophétisa : Toute la chrétienté fera des affaires avec elles. Et il ne s'est pas trompé. Colomb a cru qu'Haiti était le Japon et que Cuba était la Chine, et il a cru que les habitants de la Chine et du Japon étaient les indiens de l'Inde. Il ne s'est pas trompé.

Au bout de cinq siècles d'affaires lucratives pour toute la chrétienté, un tiers des forêts américaines a été annihilé, cela rend stérile cette terre qui était si fertile et plus de la moitié de la population ne mange pas à tous les repas. Les indiens, victimes de la plus gigantesque spoliation de l'histoire universelle, continuent à souffrir l'usurpation des derniers restes de leurs terres, et à être condamnés à la négation de leur identité différente. On continue à leur interdire de vivre à leur manière, on continue à leur nier le droit à être. Au début, la spoliation et l'élimination de l'autre ont été exécutés au nom du Dieu du ciel. Maintenant, elles ont lieu au nom du dieu du Progrès.

Pourtant, dans cette identité interdite et méprisée, certaines clefs de l'autre Amérique possible brillent encore.

L'Amérique, aveugle de racisme, ne les voit pas.

-------------------------

Le 12 octobre 1492, Christophe Colomb a écrit dans son journal qu'il voulait emmener quelques indiens en Espagne pour qu'ils apprennent à parler. Cinq siècles plus tard, le 12 octobre 1989, dans une cour de justice des Etats-Unis, un indien mixtèque a été considéré retardé mental ("mentally retarded") parce qu'il ne parlait pas correctement la langue espagnole. Ladislao Pastrana, mexicain de Oaxaca, journalier illégal dans les campagnes de Californie, allait être enterré à vie dans un asile public. Pastrana ne s'entendait pas avec l'interprète espagnole et le psychologue diagnostiqua un handicap intellectuel évident. Finalement, les anthropologues ont éclairci la situation : Pastrana s'exprimait parfaitement dans sa langue, la langue mixtèque, que parlent les indiens héritiers d'une haute culture qui a plus de deux mille ans d'ancienneté.

-------------------------

Au Paraguay, on parle guaraní. C'est un cas unique dans l'histoire universelle : La langue des indiens, la langue des vaincus, y est la langue nationale unanimement parlée. Et pourtant selon les sondages, la majorité des paraguayens considère que ceux qui ne comprennent pas l'espagnol sont comme des animaux.

Sur deux péruviens, il y a un indien, et la Constitution du Pérou dit que le quéchua est une langue officielle comme l'espagnol. La Constitution le dit, mais la réalité ne l'entend pas. Le Pérou traite les indiens comme l'Afrique du Sud traite les noirs. L'espagnol est l'unique langue enseignée dans les écoles et la seule comprise par les juges, les policiers et les fonctionnaires (L'espagnol n'est pas l'unique langue de la télévision, parce que la télévision parle aussi l'anglais). Il y a cinq ans, les fonctionnaires du Registre Civil des Personnes de la Ville de Buenos Aires ont refusé d'inscrire la naissance d'un enfant. Les parents, indigènes de la province de Jujuy, voulaient que leur fils s'appelle Qori Wamancha, un nom de leur langue. Le Registre argentin ne l'a pas accepté en le considérant comme un nom étranger.

Les indiens des Amériques vivent en exil sur leurs propres terres. La langue n'est pas un signe d'identité mais une marque de malédiction. Elle ne les distingue pas, elle les dénonce. Quand un indien renonce à sa langue, il commence à se civiliser... A se civiliser ou à se suicider ?

-------------------------

Quand j'étais enfant, dans les écoles en Uruguay, on nous enseignait que le pays avait été sauvé du problème indigène grâce aux généraux qui dans le siècle précédent exterminèrent les derniers charrúas (Voir le très bon documentaire de Dario Arce Asenjo sur le groupe des 4 charrúas emmenés en France en 1833).

Le problème indigène : Les premiers américains, véritables découvreurs de l'Amérique, sont un problème. Et pour que le problème cesse d'être un problème, il est nécessaire que les indiens cessent d'être indiens. Les effacer de la carte ou effacer leur âme, les annihiler ou les assimiler : Le génocide ou la disparition de l'autre.

En décembre 1976, le ministre de l'intérieur du Brésil annonça triomphalement que le problème indigène serait complètement résolu à la fin du vingtième siècle : Tous les indiens seraient alors dûment intégrés à la société brésilienne et ils ne seraient plus indiens. Le ministre expliqua que l'organisme officiellement chargé de leur protection (la FUNAI, Fondation Nationale de l'Indien) aurait la mission de les civiliser, c'est à dire : la mission de les faire disparaître. Les balles, la dynamite, les cadeaux de viande empoisonnée, la pollution des fleuves, la dévastation des forêts et la diffusion des virus et bactéries inconnus des indiens, ont accompagné l'invasion de l'Amazonie par les entreprises à la recherche des minéraux, du bois et de tout le reste. Mais l'offensive longue et féroce n'a pas suffit. La domestication des indiens survivants, qui cherche à les sauver de la barbarie, est aussi une arme indispensable pour enlever les obstacles du chemin de la conquête.

-------------------------

Tuer l'indien et sauver l'hommec'était le conseil du pieux colonel nord-américain Henry Pratt. De nombreuses années plus tard, le romancier péruvien Mario Varga Llosa explique qu'il n'y a pas d'autre remède aujourd'hui que celui de moderniser les indiens, même s'il faut sacrifier leurs cultures, pour les sauver de la faim et de la misère.

Le salut condamne les indiens à travailler du matin au soir dans les mines et les plantations, contre des salaires qui ne permettent pas d'acheter une boite de nourriture pour chiens. Sauver les indiens, c'est aussi briser leurs refuges communautaires et les jeter dans les réservoirs de main d'oeuvre bon marché au milieu des rues violentes des villes, où ils changent de langue, de nom et d'habits pour finir mendiants, ivrognes et putes dans les bordels. Ou sauver les indiens, c'est leur mettre un uniforme et les envoyer, fusil à l'épaule, tuer d'autres indiens ou mourir en défendant le système qui les refuse. Finalement, les indiens sont de la bonne chair à canon : Sur les 25.000 indiens nord-américains envoyés à la deuxième guerre mondiale, 10.000 sont morts.

Le 16 décembre 1492, Colomb l'avait annoncé dans son journal : Les indiens servent pour qu'on leur commande et fasse travailler, semer et faire tout ce qui est nécessaire et qu'ils construisent des villes et qu'on leur apprenne à être habillés et à vivre selon nos coutumes. Une prise d'otage des bras, un vol des âmes : Pour nommer cette opération, dans toute l'Amérique, on utilise depuis le temps des Colonies, le mot "réduire". L'indien sauvé est l'indien réduit. On réduit jusqu'à disparaître : vidé de soi, on est un non-indien, et on est personne.

-------------------------

Le Chaman des indiens chamacocos du Paraguay chante aux étoiles, aux araignées et à Totila la folle qui se promène dans les forêts et pleure. 
Il chante ce que raconte le martin pécheur : 
N'aie pas faim, n'aie pas soif. 
Monte sur mes ailes et nous mangerons les poissons du fleuve et nous boirons le vent.
Et il chante ce que raconte le brouillard : 
Je viens tailler la gelée pour que ton peuple n'ait pas froid.
Et il chante ce que racontent les chevaux du ciel : 
Selles-nous et partons à la recherche de la pluie.

Mais les missionnaires d'une secte évangélique ont obligé le chaman à laisser ses plumes, ses crécelles et ses cantiques, qui seraient œuvre du Diable. Et il ne peut plus soigner les morsures de vipère, ni appeler la pluie aux temps de la sécheresse, ni voler sur la terre pour chanter ce qu'il voit. Dans un entretien avec Ticio Escobar, le chaman dit : J'ai arrêté de chanter et je suis tomber malade. Mes rêves ne savent pas où aller et ils me tourmentent. Je suis vieux, je suis mal. Finalement, à quoi cela a servi de renier ce qui est mien ?

Le chaman le dit en 1986. En 1614, l'archevêque de Lima avait ordonné que soient brûlées toutes les quenas et autres instruments de musique des indiens, il avait interdit toutes leurs danses, chants et cérémonies pour le démon ne puisse pas continuer à exercer ses ruses. Et en 1625, le médiateur du Tribunal Royal du Guatemala avait interdit les danses, les chants et les cérémonies des indiens, sous peine de 100 coups de bâton, parce qu'ils maintiennent un pacte avec les démons.

-------------------------

Pour priver les indiens de leur liberté et de leurs biens, on enlève aux indiens leurs symboles d'identité. On leur interdit de chanter, de danser et de rêver à leurs dieux, alors qu'ils ont été chantés, dansés et rêvés par leurs dieux au jour lointain de la Création. Depuis les religieux et les fonctionnaires du royaume colonial, jusqu'aux missionnaires des sectes nord-américaines qui pullulent aujourd'hui en Amérique Latine, on crucifie les indiens au nom du Christ : Pour les sauver de l'enfer, il faut évangéliser ces païens idolâtres. On utilise le Dieu des chrétiens comme couverture du saccage.

L'Archevêque Desmond Tutu en parlait à propos de l'Afrique, mais cela vaut aussi pour l'Amérique : 
- Ils sont venus. Ils avaient la Bible et nous avions la terre. Et ils nous ont dit : "Fermez les yeux et priez". Et quand nous avons ouvert les yeux, ils avaient la terre et nous, nous avions la Bible.

-------------------------

Les docteurs de l'Etat moderne, par contre, préfèrent la couverture de l'éducation : pour sauver les indiens des ténèbres, il faut civiliser les barbares ignorant. A l'époque et aujourd'hui, le racisme convertit la spoliation coloniale en acte de justice. Le colonisé est un sous-homme, capable de superstition mais incapable de religion, capable de folklore mais incapable de culture : Le sous-homme mérite un traitement sous-humain, et son manque de valeur correspond au prix bas des fruits de son travail. Le racisme légitime le pillage colonial et néocolonial, tout au long des siècles et des différents niveaux de ses humiliations successives.

L'Amérique Latine traite ses indiens comme les grandes puissances traitent l'Amérique Latine.

-------------------------

Gabriel René-Moreno a été le plus prestigieux historien bolivien du siècle passé. De nos jours, une des universités boliviennes porte son nom. Ce héros de la culture nationale croyait que les indiens sont des ânes et qu'ils engendrent des mules quand ils sont croisés avec la race blanche. Il avait pesé le cerveau indigène et le cerveau métis, qui selon sa balance pesait entre 5, 7 et 10 onces de moins que le cerveau de race blanche. Et donc ils les considéraient incapables au niveau cellulaire de concevoir la liberté républicaine.

Le péruvien, Ricardo Palma, contemporain et collègue de Gabriel René-Moreno, a écrit que les indiens sont une race abjecte et dégénérée. Et l'argentin Domingo Faustino Sarmiento faisait ainsi l'éloge de la longue lutte des mapuches pour leur liberté : Ils sont plus indomptables, c'est à dire que ce sont des animaux plus rétifs, moins aptes à la Civilisation et à l'assimilation européenne.

Le racisme le plus féroce de l'histoire latino-américaine se trouve dans les paroles des intellectuels les plus célèbres de la fin du 19ème siècle et dans les discours des politiques libéraux qui ont fondé l'Etat moderne. Quelquefois, ils étaient d'origine indienne, comme Porfirio Díaz, auteur de la modernisation capitaliste au Méxique, qui a interdit aux indiens de marcher dans les rues principales des villes et de s'asseoir sur les places publiques s'ils ne changeaient pas les caleçons de coton pour le pantalon européen et les sandales pour des chaussures.

C'était le temps de l'articulation au marché mondial dirigé par l'empire britannique et le mépris scientifique pour les indiens accordait l'impunité au vol de leurs terres et de leurs bras. Le marché exigeait du café, prenons cet exemple, et le café exigeait plus de terres et plus de bras. Alors, continuons l'exemple, le président libéral du Guatemala, Justo Ruffino Barrios, un homme progressiste, rétablissait le travail forcé de l'époque coloniale et offrait à ses amis les terres des indiens et quantité de main d'oeuvre indienne.

-------------------------

Le racisme s'exprimait avec une plus de férocité aveugle dans des pays comme le Guatemala où les indiens continuent à représenter une large majorité malgré les vagues fréquentes d'extermination.

De nos jours, il n'y a pas de main d'oeuvre moins mal payée : Les indiens mayas reçoivent 65 centimes de dollar pour couper un quintal de café ou de coton, ou une tonne de canne à sucre. Les indiens ne peuvent pas planter de maïz sans permis militaire et ne peuvent pas se déplacer sans permis de travail. L'armée organise le recrutement massif de bras pour les semences et les récoltes d'exportation. Dans les plantations, on utilise des pesticides cinquante fois plus toxiques que le niveau maximal toléré : le lait des mères est le plus contaminé du monde occidental. Felipe, le frère cadet de Rigoberta Menchu, et sa meilleure amie, Maria, sont morts dans l'enfance à cause des pesticides envoyés depuis les avions. Felipe est mort en travaillant dans le café. Maria, dans le coton. A coups de machettes et de balles, l'armée en a finit ensuite avec le reste de la famille de Rigoberta et tout les autres membres de sa communauté. Elle a survécu pour le raconter.

Avec une joyeuse impunité, on reconnait officiellement qu'entre 1981 et 1983, 440 villages indigènes ont été effacés de la carte tout au long d'une campagne intense d'annihilation qui a assassiné ou fait disparaître des milliers d'hommes et de femmes. Le nettoyage de la sierra, par la terre brûlée, a également coûté la vie d'une quantité innombrable d'enfants. Les militaires guatémaltèques ont la certitude que le virus de la rébellion se transmet par les gènes.

Une race inférieure, condamnée au vice et à l'oisiveté, incapable d'ordre de  progrès, mérite-t-elle mieux ? La violence institutionnelle, le terrorisme d'Etat, s'occupe de disperser les doutes. Les conquistadores n'utilisent plus d'armures en fer, ils revêtent les uniformes de la guerre du Vietnam. Et ils n'ont pas la peau blanche : ce sont des métis honteux de leur sang ou des indiens enrôlés de force et obligés à commettre des crimes qui les suicident. Le Guatemala méprise les indiens, le Guatemala s'auto-méprise.

Cette race inférieure avait découvert le chiffre zéro, mille ans avant que les mathématiciens européens sachent qu'il existe. Et ils avaient su l'âge de l'univers, avec une précision effarante, mille ans avant les astronomes de notre temps.

Les mayas continuent à être des voyageurs du temps.
Qu'est-ce qu'un homme sur le chemin ? Du Temps.
Ils ignoraient que le temps, c'est de l'argent, comme nous le révéla Henry Ford. Le Temps, fondateur de l'espace, leur semble sacré. Comme sont sacrés sa fille, la terre, et son fils, l'être humain. Comme la terre, et comme les gens, le temps ne peut ni s'acheter, ni se vendre. La Civilisation continue à faire tout son possible pour les détromper.

-------------------------

Civilisation ? L'histoire change suivant la voix qui la raconte. En Amérique, en Europe et où que ce soit ailleurs. Ce qui pour les romains a été l'invasion des barbares, était une migration vers le sud pour les allemands.

Jusqu'à maintenant, ce n'est pas la voix des indiens qui a raconté l'histoire de l'Amérique. A la veille de la conquête espagnole, un prophète maya qui fut la bouche des dieux, l'avait annoncé : A la fin de l'avarice, les pieds du monde se délieront, ses mains se délieront, son visage se déliera. Et quand se déliera la bouche, que dira-t-elle ? Que dira l'autre voix, celle qui n'a jamais été écoutée ? Du point de vue des vainqueurs, qui jusqu'à maintenant a été l'unique point de vue, les coutumes des indiens ont toujours confirmé leur possession démoniaque ou leur infériorité biologique. Il en fut ainsi depuis les premiers temps de la vie coloniale.

Les indiens des îles caraïbes se suicident pour refuser le travail d'esclave ? C'est par oisiveté.
Ils sont dénudés comme si le corps était un visage ? C'est parce que les sauvages n'ont pas de honte.
Ils ignorent le droit de propriété, ils partagent tout, et ils n'ont pas soif de richesse ? C'est parce qu'ils sont plus parents du singe que de l'homme.
Ils se lavent avec une fréquence douteuse ? C'est parce qu'ils ressemblent aux hérétiques de la secte de Mahomet qui brûlent si bien dans les feux de l'Inquisition.
Ils ne frappent jamais les enfants et les laissent aller librement ? C'est parce qu'ils sont incapables de châtiment et de doctrine.
Ils croient dans les rêves et ils obéissent à leurs voix ? C'est l'influence de Satan, ou de la stupidité.
Ils mangent quand ils ont faim, et pas à l'heure de manger ? C'est parce qu'ils sont incapables de dominer leurs instincts.
Ils aiment quand ils sentent du désir ? C'est que le démon les pousse à répéter le péché originel.
L'homosexualité n'est pas poursuivie ? La virginité n'a aucune importance ? C'est parce qu'ils vivent dans l'antichambre de l'enfer.

-------------------------

En 1523, le cacique Nicaragua demanda aux conquistadors : Et votre roi, qui l'a élu ?

Le cacique avait été élu par les anciens des communautés. Le roi de Castille avait-il été élu par les anciens de sa communauté ? L'Amérique pré-colombienne était vaste et diverse, elle contenait des modes de démocratie que l'Europe ne sut pas voir et que le monde ignore encore. Réduire la réalité indigène américaine au despotisme des empereurs incas, ou aux pratiques sanguinaires de la dynastie aztèque, équivaut à réduire la réalité de l'Europe de la Renaissance à la tyrannie de ses monarques ou aux sinistres cérémonies de l'Inquisition.

Dans la tradition guaraní par exemple, les caciques sont élus par des assemblées d'hommes et de femmes, et les assemblées les destituent s'ils ne respectent pas le mandat collectif. Dans la tradition iroquoise, les hommes et les femmes gouvernent sur un pied d'égalité. Les chefs sont des hommes, mais ce sont les femmes qui les ordonnent et qui les révoquent. Ce sont elles qui, à travers le Conseil des Matrones, ont un pouvoir de décision sur de nombreuses affaires fondamentales de l'ensemble de la confédération. Ainsi, vers les années 1600, quand les hommes iroquois se sont lancés dans la guerre tout seuls, les femmes ont fait la grève des amours. Et peu de temps après, les hommes obligés à dormir seuls se sont soumis au gouvernement partagé.

-------------------------

En 1919, le chef militaire du Panama dans les îles de San Blas, a annoncé son triomphe : Les indiennes kunas ne s'habilleront plus avec des molas, mais avec des habits civilisés. Et il a annoncé que les indiennes ne se peigneraient jamais plus le nez mais les joues, comme il se doit, et qu'elles ne porteraient jamais plus d'anneaux dans le nez, mais dans les oreilles. Comme il se doit.

Soixante ans après ce chant de coq, les indiennes kunas continuent de nos jours à porter leurs anneaux d'or dans leur nez peint, et à être habillées de molas, confectionnées avec plusieurs tissus de couleur qui se croisent avec une étonnante capacité d'imagination et de beauté : Vivantes, elles s'habillent avec leurs molas et elles s'enfoncent dans la terre avec elles quand arrive la mort.

En 1989, à la veille de l'invasion nord-américaine, le général Manuel Noriega a assuré que le Panama était un pays respectueux des droits humains. "Nous ne sommes pas une tribu" a affirmé le général.

-------------------------

Entre les mains des communautés, les techniques archaïques avaient rendu fertiles les déserts de la cordillère des Andes. Entre les mains des grandes exploitations privées d'exportation, les technologies modernes sont en train de convertir en déserts les terres fertiles, dans les Andes et partout.

Il serait absurde de reculer de cinq siècles dans les techniques de production. Mais il n'est pas moins absurde d'ignorer les catastrophes d'un système qui comprime les hommes, rase les forêts, viole la terre et empoisonne les fleuves pour arracher le plus gros profit en moins de temps possible. N'est-il pas absurde de sacrifier la nature et les gens sur l'autel du marché international ? Nous vivons l'absurde. Et nous l'acceptons comme si c'était l'unique destin possible.

Les cultures soi-disant primitives restent encore dangereuses car elles n'ont pas perdu leur bon sens. Le bon sens est aussi, par extension naturelle, un sens communautaire. Si l'air appartient à tous, pourquoi la terre doit-elle avoir un propriétaire ? Si nous venons de la terre et que nous retournons à la terre : Tout crime commis contre la terre ne nous massacre-t-il pas ? La terre est le berceau et la sépulture, la mère et la compagne. On lui offre la première gorgée et la première bouchée, on lui donne du repos, on la protège de l'érosion.

Le système méprise ce qu'il ignore, parce qu'il ignore ce qu'il craint de connaitre. Le racisme est aussi un masque de la peur. Que savons-nous des cultures indigènes ? Ce que nous ont raconté les films du Far West. Et les cultures africaines, qu'en savons nous ? Ce que nous a raconté le professeur Tarzan, qui n'y est jamais allé.

Un poète de l'intérieur de Bahia dit : D'abord, ils m'ont volé l'Afrique. Ensuite, ils ont volé l'Afrique en moi. La mémoire de l'Amérique a été mutilée par le racisme. Nous continuons à agir comme si nous étions les enfants de l'Europe, et de personne d'autre.

-------------------------

A la fin du XIXème siècle, le médecin anglais John Down a identifié le syndrome qui porte aujourd'hui son nom. Il a cru que l'altération des chromosomes impliquait un retour aux races inférieures, qui engendraient des mongoliens idiots, des noirs idiots et des aztèques idiots. Simultanément, un médecin italien, Cesare Lombroso, a attribué au criminel né, les traits physiques des noirs et des indiens.

C'est ainsi qu'a été établie la base scientifique du soupçon qui affirme que les indiens et les noirs sont enclins par nature au crime et à la débilité mentale. Les indiens et les noirs, instruments de travail traditionnels, sont aussi depuis lors objets de science. 

A la même époque que Lombroso et Down, le médecin brésilien Raimundo Nina Rodrigues s'est mis à étudier le problème noir. Nina Rodrigues, qui était métis, est arrivé à la conclusion que le mélange des sangs perpétue les caractères des races inférieures, et donc que la race noire au Brésil constituera toujours un des facteurs de notre infériorité en tant que peuple. Ce médecin psychiatre a été le premier chercheur de la culture brésilienne d'origine africaine. Il l'a étudiée comme un cas clinique : les religions noires, comme des pathologies. Les transes, comme des manifestations d'hystérie.

Peu après, un médecin argentin, le socialiste José Ingenieros, écrivit que les noirs, honteuse scorie de la race humaine, étaient plus proches des singes anthropoïdes que des blancs civilisés. Et pour démontrer leur irrémédiable infériorité, Ingenieros donnait cette preuve : Les noirs n'ont pas d'idées religieuses.

En réalité, les idées religieuses ont traversé la mer, avec les esclaves, dans les navires négriers. Une preuve de l'obstination de la dignité humaine : Sur les côtes américaines, ne sont arrivés que les dieux de l'amour et de la guerre. Par contre, les dieux de la fécondité qui auraient multiplié les récoltes et les esclaves du maître, sont tombés à l'eau.

Les dieux batailleurs et amoureux qui complétaient la traversée ont dû se déguiser en saints blancs, pour survivre et aider à survivre des millions d'hommes et de femmes violemment arrachés d'Afrique et vendus comme des choses. Ogun, le dieu du fer, s'est fait passé pour Saint Georges ou Saint Michel. Chango, avec tous ses éclairs et ses tonnerres, est devenu Sainte Barbara. Obatala s'est converti en Jésus-Christ, et Oshún, la divinité des eaux douces, a été la Vierge de la Chandeleur...

Dieux interdits. Dans les colonies espagnoles et portugaises, et dans toutes les autres. Dans les îles anglaises, après l'abolition de l'esclavage, on a continué à interdire les tambours ou à jouer des instruments à vents à la manière africaine. Et on a continué à attribuer des peines de prison pour le simple fait d'avoir une image d'un dieu africain. Des dieux interdits, parce qu'ils exaltent dangereusement les passions humaines et les incarnent.

Friedrich Nietzche a dit une fois : Moi, je ne pourrais croire qu'en un dieu qui sache danser. Comme José Ingenieros, Nietzche ne connaissait pas les dieux africains. S'il les avait connu, il aurait peut-être cru en eux. Et il aurait peut-être changé quelques unes de ses idées. José Ingenieros, va savoir.

-------------------------

La peau brune marque d'incorrigibles défauts de fabrique. Ainsi, la terrible inégalité sociale, qui est également raciale, trouve sa couverture dans les tares héréditaires. C'est ce qu'avait observé Humboldt il y a deux cents ans, et il en est encore ainsi dans toute l'Amérique : La pyramide des classes sociales est obscure à sa base et claire au sommet. Au Brésil, par exemple, la démocratie raciale aboutit à ce que les plus blancs sont en haut et les plus noirs en bas.

A propos de noirs aux Etats-Unis, James Baldwin écrit : Quand nous avons laissé le Mississipi et que nous sommes venus au Nord, nous n'avons pas trouvé la liberté. Nous avons trouvé les pires lieux sur le marché du travail, et nous y sommes encore.

-------------------------

Un indien du Nord de l'Argentine, Asunción Ontíveros Yulquila, évoque aujourd'hui le traumatisme qui a marqué son enfance : Les bonnes personnes, les belles personnes, c'était celles qui ressemblaient à Jésus et à la Vierge. Mais mon père et ma mère ne ressemblaient pas du tout aux images de Jésus et de la Vierge Marie que je voyais dans l'église d'Abra Pampa.

Quand son propre visage est une erreur de la nature. La propre culture, une preuve d'ignorance ou une faute à expier. Civiliser, c'est corriger.

-------------------------

En stigmatisant les races inférieures congénitalement condamnées à l'indolence, à la violence et à la misère, le fatalisme biologique n'empêche pas seulement de voir les causes réelles de notre mésaventure historique. Le racisme nous empêche aussi de connaitre, ou de reconnaître, certaines valeurs fondamentales que les cultures méprisées ont pu miraculeusement perpétuer et qui, tant bien que mal, s'incarnent encore en elles, malgré les siècles de persécution, d'humiliation et de dégradation. Ces valeurs fondamentales ne sont pas des objets de musée. Ce sont des facteurs de l'histoire, indispensables pour notre invention indispensable d'une Amérique sans commandants ni commandés. Ces valeurs accusent le système qui les nie.

-------------------------

Il y a quelque temps, le prêtre espagnol Ignacio Ellacuría me disait que cette affaire de la Découverte de l'Amérique lui semblait absurde. Il m'a dit : L'oppresseur est incapable de découvrir. C'est l'opprimé qui découvre l'oppresseur.

Il croyait que l'oppresseur ne peut même pas se découvrir lui-même. La véritable réalité de l'oppresseur ne peut être vue que depuis l'opprimé.

Ignacio Ellacuría a été tué par balles, car il croyait dans cette impardonnable capacité de révélation et parce qu'il partageait les risques de la foi dans son pouvoir de prophétie. Ce sont les militaires du Salvador qui l'ont assassiné, ou c'est un système qui ne peut pas tolérer le regard qui le dénonce ?





dimanche 8 octobre 2017

Colombie : Morts annoncés


Par Alfredo Molano
Source El Espectador

Ils avaient été annoncés les sept morts et les 20 blessés du 5 octobre dernier à Pueblo Negro, Alto Mira et Frontera, aux alentours de Tumaco. Et ils ont finalement été dénoncés par le Conseil Communautaire du Peuple Autonome de la région et l'Association des Conseils d'Action Communale des fleuves Nulpe et Mataje comme un résultat de l'affrontement violent entre les forces de l'ordre et les cultivateurs de coca. Depuis plusieurs mois, différentes organisations sociales ont attiré l'attention du Gouvernement, de la ONU et de l'opinion publique sur la violence que la force publique exerce contre les paysans, les noirs et les indigènes qui protestent contre le Gouvernement qui ne met pas en oeuvre les accords d'éradication volontaire évoqués dans le Point IV de l'Accord de La Habane. En septembre dernier, la Coordination Nationale des Cultivateurs de Coca, de Pavot et de Marijuana (Coccam) a dénoncé l'intensification des opérations violentes d'éradication forcée de l'Armée et de l'Esmad (Escadron Mobile Anti-Emeutes) à El Retorno (dans le Guaviare), Puerto Rico (Meta), San José del Fragua (Caquetá), Piamonte (Cauca) et Tibú (Nord du Santander). Le Défenseur du Peuple avait activé l'alerte rouge sur les menaces et les homicides perpétrés contre les leaders et les communautés engagées dans la mise en oeuvre des programmes d'éradication.

Le 21 septembre, des paysans du hameau de San Juan, à Corinto (dans le Cauca) protestaient contre l'inconséquence du Gouvernement quand ils ont été agressés par l'Armée Nationale. Résultat : Trois paysans blessés et la mort du garde paysan José Alberto Turijano. A San Isidro de Morales (Cauca), un fait semblable a eu lieu : quatre blessés, un mort. A Piamonte, Bota Caucana, Maydany Salcedo, la dirigeante du Coccam. a été attaquée. A Tibú, après avoir signé un accord entre les paysans et le Programme National de Substitution Intégrale des cultures d'usage illicite, les troupes de l'Armée ont débarqué pour éradiquer les plants de coca manu militari.

Il ne s'agit pas d'un accident, ni de deux ou trois "interventions malencontreuses". Il s'agit d'une politique de répression contre la protestation sociale sur le non-respect des accords d'éradication volontaire. L'histoire est simple : Le Gouvernement a signé le pacte mais n'a pas commencé les programmes de substitution des cultures. Les gens sortent sur la route, la force publique arrive, il y a un choc avec les paysans et au milieu de l'agitation et des cris "on tire et il y a des morts et des blessés". C'est ce qui était arrivé jeudi à Llorente (dans le Nariño) : Après des signalements, des dénonciations, des requêtes respectueuses, les troupes du gouvernement sont arrivées et elles ont maltraité le premier qui a crié, la protestation s'est généralisée, quelqu'un a tiré une pierre, les forces de l'ordre ont attaqué... Puis : "l'Armée et la Police se permettent d'informer que la dissidence des Farc a utilisé des bombes artisanales contre la force publique et a tiré sans discernement". Les paysans dénoncent le contraire : Ils ont été les victimes, il n'y a pas un seul militaire blessé, ni par balle, ni par éclat d'obus. Et ils demandent : Où sont les trous des bombes ? L'enquête prendra des années avant d'établir les responsabilités, et dans le meilleur des cas, un petit soldat et un caporal finiront par être jugés - et pas nécessairement condamnés.

Il saute aux yeux que la répression brutale augmente avec les peurs du Gouvernement colombien face à l'annulation d'accréditation annoncée par Trump et orchestrée par le Centre Démocratique et le Ministère Public. Il est évident que les paysans sortent aujourd'hui pour défendre l'Accord de La Havane en ce qui concerne les cultures illicites. Dans le futur, ils pourront également exiger le respect de tout le Point I sur les terres.

Ces morts sont les premiers coups pour réduire en miettes l'Accord de La Havane, comme le cherche le Centre Démocratique ; ou mettre au trou les Farc, comme le prétend Cambio Radical.

Source El Espectador
Trad° : CM



samedi 30 septembre 2017

01/10 en Catalogne : Pour la République Fédérale et le Droit à l'autodétermination



Communiqué de la Coordination Fédérale d'Izquierda Unida.
23/09/2017 - Source : Izquierda Unida

Au vu de l'appel au référendum du 1er Octobre pour l'indépendance de la Catalogne et face à la réaction répressive et autoritaire du Gouvernement espagnol, voici la position adoptée avec une large majorité par la Coordination Fédérale d'Izquierda Unida, le 23 septembre dernier (78% avec 50 voix "pour") :

1. Il existe en Catalogne un conflit politique de caractère historique qui nécessite une solution politique que l'on ne peut trouver qu'à travers la négociation et le dialogue. Parmi les mécanismes démocratiques disponibles, l'organisation d'un référendum qui permette à la société catalane de décider sur son futur devrait être envisagée, car 80% de la société catalane a manifesté sa volonté d'exercer son droit à décider et cela ne peut pas être ignoré.

2. Le Gouvernement d'Espagne n'aborde pas ce problème politique avec une attitude démocratique. Il utilise au contraire la répression et l'autoritarisme. L'attaque contre les droits fondamentaux perpétrée par le Gouvernement d'Espagne est très grave, elle affecte l'ensemble des citoyens de l'Etat et pas seulement une partie de la population catalane. L'attitude du Gouvernement d'Espagne est anti-démocratique, irresponsable et réactionnaire.

3.  L'appel au référendum du 1er octobre par le Govern de la Généralitat de Catalogne ne résout pas le problème car il ne réunit pas les garanties politiques suffisantes et ne s'adresse pas à toute une partie de la société catalane. La feuille de route du Govern qui révèle également un manque de contenus en matière de revendications sociales et de régénération démocratique, liée à l'action répressive de l'Etat, empêcheront que ce processus jouisse des garanties nécessaires. Dans ce cadre, nous ne pouvons accepter que le résultat de ce processus ait des effets sur le statut de la Catalogne.

4. L'action répressive du Gouvernement a été soutenue par le bloc réactionnaire formé par le PP (Parti Populaire) et le CS (Ciudadanos). Pourtant, elle n'a pas le soutien du Congrès. Face à ce bloc réactionnaire, nous saluons la célébration de l'assemblée des parlementaires démocratiques de tout l'Etat, qui exige une solution politique et dénonce la répression du Gouvernement en tant que recul gravissime des libertés.

5. Nous affirmons que la meilleure solution au conflit est un processus constituant qui aboutisse à une République Fédérale. Cet horizon constituant est nécessaire car notre pays est plurinational et que la Constitution de 1978 est périmée, conséquence de l'offensive néolibérale de ces dernières années. Nous avons besoin d'un nouveau modèle de vie en commun qui garantisse les droits humains, ce qui est impossible dans le cadre actuel. Le cadre que nous défendons est celui de la République Fédérale, qui est liée nécessairement à la reconnaissance du droit à l'autodétermination des peuples, et à la conquête et la consolidation des droits sociaux pour les classes populaires.

6. Nous comprenons que, vu les circonstances, le 1er Octobre est actuellement une mobilisation qui peut servir à l'exigence du droit à décider et à la protestation face aux actions irresponsables du Gouvernement. Il y aura probablement diverses manifestations d'ampleur dans toute la Catalogne, et sans doute dans d'autres parties de l'Etat, contre la répression du Gouvernement et du bloc réactionnaire : Nous appelons nos militant-e-s à y participer en défense des droits et des libertés.

7. Nous continuerons à travailler avec EUiA (Gauche Unie et Alternative, en Catalogne) sur les solutions à ce conflit politique. A Izquierda Unida, nous considérons que l'appel à un référendum effectif, qui puisse faciliter la participation massive de la société catalane, avec une expression possible des différentes options, et qui implique un débat sérieux et profond sur le modèle d'Etat, est la meilleure solution pour l'exercice du droit à décider. En tant que force fédéraliste, nous reconnaissons le droit à l'autodétermination des peuples, et donc aussi celui du peuple catalan. Nous revendiquons la célébration d'un référendum et nous nous engageons à travailler pour qu'il ait lieu.




dimanche 3 septembre 2017

Le jour où les Farc ont pris la place de Bolivar

photo @Reuters

Il aura fallu 50 ans pour qu'un commandant guerrilléro fasse un discours devant le congrès. Plus de 10 000 personnes ont assisté à l'arrivée des Farc en politique sans armes.

Bogotá. 2 septembre. Par Ivan Gallo
Source : Las Dos Orillas

La rose des Farc s'est imprimée sur les murs du Capitole. La nuit était claire, sans nuage. Plus de 10 000 personnes célébraient la naissance d'un nouveau parti politique. Timoleón Jimenez est monté sur la scène, il avait entre les mains 10 feuilles blanches froissées. On le sentait nerveux, dubitatif. C'était comme s'il avait gagné une guerre de 54 ans. Il était le premier commandant guérillero à parler sur la place de Bolivar, face à une multitude qui chantonnait son nom et qui levait le bras vers le ciel avec le poing fermé. Timoleón a respiré et il a parlé. L'hologramme de la rose des Farc continuait à se projeter imperturbablement sur le mur du congrès. Les gens se sont tus et ils l'ont écouté.

Pendant toute la semaine, avait couru la rumeur affirmant que Peñalosa faisait tout son possible pour ne pas prêter la place aux Farc. Les pressions de la droite colombienne, majoritaire, s'appesantissaient sur le maire de Bogota. Et ce vendredi à 13h00, les Farc ont été au bord de l'annulation du concert programmé et évoqué dans les accords de La Havane eux-mêmes. Parmi les invités d'honneur, ils devaient avoir Poncho Zuleta, l'auteur du nouveau classique du vallenato Que viva la tierra paramilitar, mais le chanteur s'est désisté en début de semaine. C'est la deuxième fois qu'il pose un lapin aux Farc : Dans la zone de regroupement de Conejo commandée par Joaquin Gomez, dans la Guajira, il ne les a laissé voir qu'une queue de comète au début du mois d'août. Mais le plus grave était à venir : à 13h00, l'organisation s'est retrouvée face à un mur suite à l'annulation de l'assurance qui couvrait l'événement. Peñalosa a lancé un ultimatum : S'il n'y avait pas une autre compagnie d'assurance, la Place de Bolivar n'était pas mise à disposition. Une demi-heure plus tard, et avec le soutien du gouvernement de Juan Manuel Santos, une nouvelle assurance est apparue. Le Concert allait avoir lieu.

Le soleil n'était pas au rendez-vous quand des centaines de guérrilleros sont arrivés à Bogota, en provenance des zones de regroupement éparpillées partout en Colombie. Pour bon nombre d'entre eux, c'était la première fois qu'ils venaient dans la capitale. Gabriel Angel, le chroniqueur des Farc, a été le premier à arriver. Il est venu avec sa copine, une brune exubérante aux yeux clairs qu'il a connu dans les troupes de la guérrilla, il y a 10 ans. Il n'avait pas mis les pieds sur la place de Bolivar depuis 1983. A cette époque, il étudiait au vieux collège Saint Bartholomé, avec le rêve de changer le pays. Il a tout laissé pour suivre les idées de Jacobo Arenas. Il a lutté aux côtés de Jorge Briceno, alias Mono Jojoy, un des commandants guérrilleros les plus haïs des colombiens et les moins compris du pays, mais aimé avec une ferveur proche de l'adoration dans les troupes des Farc. Gabriel a un rendez-vous avec un journaliste allemand. Bien qu'il soit content et qu'il répète qu'il n'a pas peur, il critique rudement le non-respect des accords de la part du gouvernement.

De l'autre côté de la place, dans une énorme tente, les membres de l'état-major des Farc arrivent peu à peu. Mauricio Jaramillo est le premier à arriver vers quatre heures et demie, juste au moment où les Rebelles du Sud sont sur scène et chantent les mots d'ordre communistes qui, en pleine guerre, donnaient le moral aux troupes de la guérrilla. La place est déjà pleine quand, sur l'avenue Séptima, mille étudiants de l'Université Nationale entrent par le côté de la Cathédrale, en affirmant leur soutien aux Farc.

Parmi la foule, un homme vend des porte-clefs à l'effigie du Mono Jojoy, de Tirofijo et de Jacobo Arenas. Des jeunes avec des lunettes de marque portent fièrement des tee-shirts imprimés avec le visage d'Alfonso Cano. La police passe à côté d'eux et ne leur dit rien. C'est un autre pays. Le logo des Farc est partout et quand la nuit arrive, son hologramme commence à être projeté sur la Cathédrale et même sur les murs du Congrès. Pour la première fois, je comprends la peur uribiste : Dans la nuit du 1er septembre, il semblerait que les Farc ont gagné la guerre. Ils ont pris la Place de Bolivar.

Dans le public, il n'y a pas que des guérrilléros ou des gens de Bogota. Marina Hernandez et son mari Martin Ricaute viennent d'arriver de Medellín. Ils n'ont fait le voyage que pour voir comment les Farc célébraient leur transformation en parti politique. Nestor Gonzalez, un enfant de 13 ans, agite un drapeau avec la rose des Farc. Il est arrivé de Neiva avec son papa, un vieux militant, survivant du génocide de la UP. Ensemble, ils tournent plutôt les yeux vers la tente où se trouve l'état major que sur la scène où les Rebelles du Sud ont cédé la place au chanteur romantique Johnny Rivera, un des préférés des troupes de la guérrilla. Dans la tente, c'est Pastor Alape qui arrive, et pour répondre à la demande des gens, il abandonne son siège et se mélange au public pour serrer des mains et faire des selfies. Victoria Sandino, accompagnée de trois gardes du corps, marche au milieu de la foule qui la reconnait, qui lui serre la main et lui exprime son admiration. Vers 18h00, comme tant d'autres sympathisants présents sur la place, le petit Nestor entre dans une extase proche du délire à l'entrée de Timoleon Jimenez. Sur la scène, un des fils de Bob Marley, asphixié et un peu perdu, est éclipsé par la figure du commandant guérrilléro. Vers sept heures, Timoleon Jimenez monte sur scène. Il semblerait que la pression va l'avaler. Il accroche sa main à sa ceinture et commence le discours qui est peut-être le meilleur de sa vie. C'est un discours de victoire où, tout en reconnaissant les terribles erreurs que peut laisser une guerre de plus d'un demi-siècle, il présente une nouvelle Colombie où tou-te-s ont leur place : Les pauvres et les riches, les sans-terre et les sans-toits, les pédés et les conservateurs, les communistes et les uribistes. La Rose des Farc se projette sur les pierres des murs du Congrès. Une autre Colombie a commencé.

Des Chamanes plus que centenaires brûlent leurs encens près du visage de Timoleón Jiménez. Dans leurs langues natives, ils invoquent leurs dieux. Ils bénissent la guérrilla et le nouveau pays. La multitude explose dans un cri quand les musiciens de Totó La Momposina frappent sur leurs tambours avec force. La fête a commencé. Tous célèbrent la paix, sans sursauts. Santrich, qui sera l'amphitrion d'une fête à la maison où il est hébergé vers Nicolás de Federman, abandonne la tente. Tous font de même, sauf Carlos Antonio Lozada qui danse sans ménagements pendant toute la session de Totó La Momposina et celle de l'Orquesta Aragón qui jouera jusqu'à 22h00. Tout se termine. La rue piétonne de la Septima est une fête. Tous boivent et jouent de la musique. La célébration est absolue. Ce n'est pas seulement un nouveau parti qui est né. C'est une nouvelle Colombie qui a commencé.

Voici le discours de Timochenko :

"Nous serons des millions et des millions dans une Nouvelle Colombie.
Le 20 avril 1944, Jorge Eliécer Gaitan avait dit : "... En Colombie, il y a deux pays : Le pays politique qui pense à ses emplois, à sa mécanique et à son pouvoir, et le pays national qui pense à son travail,  à sa santé, à sa culture, non pris en compte par le pays politique. Le pays politique a des objectifs qui ne sont pas les mêmes que ceux du pays national. Terrible drame dans l'histoire d'un peuple !".

73 ans après, cette tragédie continue à vif. Comme l'expliquait Gaitan à l'époque, l'Etat continue actuellement à représenter les intérêts d'un groupe minoritaire, alors qu'il devrait représenter toutes les classes et défendre spécialement celle qui en a besoin, c'est à dire la grande majorité des déshérités. Nous proposons à la Colombie de mettre fin à cette réalité si amère. Et nous le faisons en présentant au pays et au monde, notre parti la FORCE ALTERNATIVE REVOLUTIONNAIRE DU COMMUN - FARC, en montrant une fois de plus notre engagement pour la paix, la démocratie et la justice sociale en Colombie. Les plus de 50 ans de résistance armée ont pris fin avec la signature des Accords de La Havane. Nous laissons les armes pour faire de la politique par des voies pacifiques et légales, nous voulons construire un pays différent avec vous tous et toutes.

Un pays où, tout d'abord, la violence disparaisse définitivement de la scène politique, où personne ne soit poursuivi, assassiné ou disparu parce qu'il ou elle pense différemment. Un pays dans lequel aucun habitant ne soit obligé de prendre les armes pour défendre sa vie, où la réponse à la protestation et au mécontentement social ne soit pas les mauvais traitements de l'ESMAD (Escadron Mobile Anti-Emeutes).

Un pays où la tolérance et le respect de la différence soit la norme, où le dialogue et la concertation soit la manière de trouver des solutions aux problèmes. Nous ne voulons plus une seule goutte de sang pour des raisons politiques, qu'aucune mère ne reverse des larmes pour son fils ou sa fille violentés. C'est pourquoi nous n'hésitons pas à tendre la main en signe de pardon et de réconciliation, nous voulons une Colombie sans haines, nous venons pour pratiquer la paix et l'amour fraternel entre compatriotes.

Nous avons fait de nombreux gestes en ce sens. Nous avons cesser tous les feux, nous nous sommes réunis dans les zones et les points transitoires, nous avons fait un dépôt complet des armes, nous avons remis l'inventaire de notre économie de guerre et nous avons commencé le processus de remise de tous nos biens. Nous faisons maintenant le pas de notre conversion en parti politique légal. Si seulement l'Etat colombien avait montré le même empressement à respecter ses engagements !

Nous n'allons pas ici faire la défense de notre soulèvement. La recherche de la vérité du conflit et ses victimes a été au centre des Accords de La Havane, et les différents instruments auxquels nous avons souscrits se chargeront de révéler ce qui s'est réellement passé. Nous n'avons pas peur de la justice. Au contraire, nous l'appelons. Pour un pays où l'impunité disparaisse pour toujours, sans faire de différence suivant le statut social du responsable ou sa condition politique.

C'est pourquoi nous proposons aussi une réflexion profonde aux grands médias de communication, leur apport est essentiel dans la création d'un climat national différent. Dans notre nation, la violence et la guerre ont été en grande mesure le fruit de l'exacerbation des passions, de la polarisation induite à travers les micros, les plumes et les écrans. La Colombie sera différente avec votre aide.

Nous sommes conscients qu'une société divisée par d'énormes inégalités économiques et sociales est un vivier permanent de conflits et d'injustices. Nous savons que certains segments de la population colombienne détiennent des fortunes impensables et font étalage de privilèges dignes de contes de fées, alors que des pans entiers supportent des conditions de vie implacables. Peut-être atteindrions-nous un pays plus humain et plus juste si les premiers cédaient un peu de leurs bénéfices aux deuxièmes.

Notre expérience récente en Norvège nous a montré un pays où tous les citoyens, selon leur condition économique, paient leurs impôts et y consentent facilement, parce qu'ils savent qu'ils auront un retour à travers des travaux dont le bénéfice est collectif. C'est la raison pour laquelle ils jouissent d'un niveau général de vie élevé. Ici les grands capitaux poussent la fiscalité à la baisse, alors que l'ensemble de la population est taxée par des impôts indirects qui sont la plus grande part de la fiscalité.

Et ce qui est encore pire, c'est que chaque matin, nous nous réveillons avec un nouveau scandale de corruption, dans lequel un personnage différent de l'élite gouvernante apparaît mis en cause dans des détournements de fonds gigantesques, ce qui met à nu le terrible degré de décomposition caché dans les différents pouvoirs publics. La règle du "moi d'abord" s'est emparée de toute l'administration publique, ce qui se traduit par l'abandon, la raillerie et la tromperie des électeurs qui ont cru un jour dans ces leaders.

C'est pourquoi nous rêvons d'un pays où la transparence et le châtiment exemplaire de ceux qui le violent soient sacrés. Un pays où les politiques servent réellement les citoyens au lieu de penser tout le temps à leur enrichissement facile. Un pays où l'on n'arrive pas au Congrès en pensant à l'eù nrichissement personnel dérivé de sa position et de son influence, ni aux mairies et aux départements, ni aux autres corporations publiques ou aux tribunaux, alors que c'est la coutume aujourd'hui.

Nous rêvons d'un pays où, sur ses plus de cinquante millions d'hectares cultivables, puissent vivre ensemble dans la prospérité, la solidarité et l'équité, les entrepreneurs ruraux, l'économie paysanne et les communautés afrodescendantes et indigènes. Un pays où l'investisseur ou l'éleveur ne pensent pas à augmenter leurs propriétés sur le dos de leurs voisins. Un pays où l'exploitation minière ne signifie pas destruction de l'environnement et misère des habitants.

Nous voulons un pays où toutes les citoyennes et tous les citoyens aient un accès effectif à l'éducation et à la santé. Où les critères d'humanité et de service s'imposent sur ceux de la croissance et du profit. Où les secteurs stratégiques de l'économie ne dépendent pas du négoce capitaliste de quelques consortiums, un pays où l'on s'appuie sur le producteur national.

Un pays où la jeunesse et les travailleurs jouissent réellement du développement de l'esprit,
où le sport, la culture, l'art et les loisirs élèvent les aspirations et les opportunités pour tous.
Un pays où tous aient un logement digne, un lit propre, au moins trois repas par jour,
où personne ne soit sans travail et encore moins, sans une rémunération juste.

Un pays où les femmes soient reconnues et jouissent des mêmes droits et opportunités que les hommes.
Où la diversité de genre et sexuelle ne soit pas stigmatisée.
Où l'enfance soit le patrimoine social le plus précieux et qu'elle soit donc protégée et dotée des meilleures opportunités de développement intégral.
Où le handicap trouve un soutien et une incitation au dépassement.
Où personne ne dorme dans les rues et où l'Etat assiste les personnes dominées par une dépendance.

Ce pays cessera d'être un rêve quand nous serons des millions de colombiens ayant à coeur de le rendre possible. Quand cette immense majorité abstentionniste se décidera à agir politiquement, quand tous les déçus de la politique en viendront à croire dans une nouvelle alternative. Nous n'avons pas d'autre lettre de candidature que notre histoire de plus d'un demi-siècle où nous avons tout donné, même la vie, pour qu'il nous soit permis d'ouvrir cet espace par où tous puissent passer.

En nous barrant tous les espaces politiques, ils nous ont précipité dans une longue guerre. Mais nous n'avons jamais cessé de lutter pour ouvrir à nouveau ces espaces. Gaitan disait que sa plus grande qualité était de ne pas flancher dans la lutte, de convertir l'obstacle en incitation au dépassement, d'insister sur les grandes questions chaque fois qu'il est nécessaire. Nous croyons honnêtement qu'après plus d'un demi-siècle d'effort, personne ne peut douter de la persistance de nos idées, voilà la carte de visite qui permet de nous présenter.

Que la tâche ne sera ni facile ni immédiate, c'est parfaitement clair pour nous.
Que nous serons la cible des attaques les plus immondes, nous n'en doutons pas.
Qui saurait mieux que nous, que la persévérance peut tout vaincre ? Il faudra aller étape par étape, on ne peut pas commencer à construire une pyramide par son sommet. Notre premier pas maintenant, est de présenter notre parti politique à la Colombie, son programme stratégique, notre proposition d'action politique.

Nous voulons et nous réussirons à être reconnus nationalement comme parti politique légitimement situé dans la scène nationale. Nous impulserons une grande convergence nationale, la conformation future d'un mouvement de mouvements qui regroupe les propositions les plus diverses de dépassement de la grande crise nationale par des moyens pacifiques et démocratiques. Nous lançons dès maintenant notre proposition d'un gouvernement national de transition pour la période 2018-2022.

Nous croyons fermement que le peuple colombien veut la paix et sera disposé à la défendre comme le plus précieux de ses droits. Nous considérons que les Accords de La Havane ont réussi à élever une muraille puissante face aux instigateurs de la guerre et de la violence. Mais nous savons qu'ils ne sont pas d'accord et qu'ils cherchent par tous les moyens à ouvrir une brêche dans ce mur. Nous soutiendrons de manière décidée quiconque sera disposé à le blinder, à empêcher qu'ils ne l'affectent.

Il faut travailler en responsabilité et sérieusement à la mise en oeuvre de l'Accord Final.
Nous sommes convaincus que cela représentera un pas essentiel dans la démocratisation de la vie nationale, que cela élevera considérablement les conditions économiques et sociales du secteur rural et représentera une réussite significative dans la politique contre les drogues illicites, mais aussi que cela rendra possible un tourbillon profond des coutumes politiques, un pas en avant dans la lutte sociale pour la justice.

Colombiennes, colombiens : Permettez-moi de vous inviter à connaitre notre parti, à partager la qualité humaine de ses membres, à dialoguer informellement avec nous sur toutes les questions d'intérêt national. Là où il y a une injustice, une offense, une victime, une aspiration d'ordre social, un projet de dépassement des conditions actuelles, une intention de paix et de réconciliation, un soupir ou un sourire, il y aura toujours un ami de la FARC, solidaire, serviable, disposé à vous accompagner dans votre dessein collectif de dignification.

Nous sommes les filles et les fils de ce peuple, nous connaissons bien son travail et ses souffrances. Notre proposition est de nous unir pour un pays meilleur, juste, démocratique, souverain et en paix. Nous n'y arriverons pas si nous ne luttons pas unis pour lui, avec l'espoir absolu de le conquérir. Aujourd'hui, nous sommes un parti qui naît, dans un jour pas si lointain, nous serons des millions et des millions dans une Nouvelle Colombie. C'est dans cette Nouvelle Colombie que le pays national et le pays politique se fonderont en un seul, pour le bonheur de toutes et tous.

Merci beaucoup".
Bogota. 1er septembre 2017

Traduction : CM