dimanche 15 octobre 2017

Le 12 octobre 1492, le capitalisme a découvert l'Amérique



Par Eduardo Galeano
Source : Servindi

Le 12 octobre 1492, le capitalisme a découvert l'Amérique. Christophe Colomb, financé par les rois d'Espagne et les banquiers de Gênes, a apporté la nouveauté aux îles de la mer Caraïbe. Dans son journal de la Découverte, l'Amiral a écrit 139 fois le mot "OR" et 51 fois le mot "DIEU" ou "Notre Seigneur".

Il ne cessait de regarder la beauté de ces plages et le 27 novembre, il prophétisa : Toute la chrétienté fera des affaires avec elles. Et il ne s'est pas trompé. Colomb a cru qu'Haiti était le Japon et que Cuba était la Chine, et il a cru que les habitants de la Chine et du Japon étaient les indiens de l'Inde. Il ne s'est pas trompé.

Au bout de cinq siècles d'affaires lucratives pour toute la chrétienté, un tiers des forêts américaines a été annihilé, cela rend stérile cette terre qui était si fertile et plus de la moitié de la population ne mange pas à tous les repas. Les indiens, victimes de la plus gigantesque spoliation de l'histoire universelle, continuent à souffrir l'usurpation des derniers restes de leurs terres, et à être condamnés à la négation de leur identité différente. On continue à leur interdire de vivre à leur manière, on continue à leur nier le droit à être. Au début, la spoliation et l'élimination de l'autre ont été exécutés au nom du Dieu du ciel. Maintenant, elles ont lieu au nom du dieu du Progrès.

Pourtant, dans cette identité interdite et méprisée, certaines clefs de l'autre Amérique possible brillent encore.

L'Amérique, aveugle de racisme, ne les voit pas.

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Le 12 octobre 1492, Christophe Colomb a écrit dans son journal qu'il voulait emmener quelques indiens en Espagne pour qu'ils apprennent à parler. Cinq siècles plus tard, le 12 octobre 1989, dans une cour de justice des Etats-Unis, un indien mixtèque a été considéré retardé mental ("mentally retarded") parce qu'il ne parlait pas correctement la langue espagnole. Ladislao Pastrana, mexicain de Oaxaca, journalier illégal dans les campagnes de Californie, allait être enterré à vie dans un asile public. Pastrana ne s'entendait pas avec l'interprète espagnole et le psychologue diagnostiqua un handicap intellectuel évident. Finalement, les anthropologues ont éclairci la situation : Pastrana s'exprimait parfaitement dans sa langue, la langue mixtèque, que parlent les indiens héritiers d'une haute culture qui a plus de deux mille ans d'ancienneté.

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Au Paraguay, on parle guaraní. C'est un cas unique dans l'histoire universelle : La langue des indiens, la langue des vaincus, y est la langue nationale unanimement parlée. Et pourtant selon les sondages, la majorité des paraguayens considère que ceux qui ne comprennent pas l'espagnol sont comme des animaux.

Sur deux péruviens, il y a un indien, et la Constitution du Pérou dit que le quéchua est une langue officielle comme l'espagnol. La Constitution le dit, mais la réalité ne l'entend pas. Le Pérou traite les indiens comme l'Afrique du Sud traite les noirs. L'espagnol est l'unique langue enseignée dans les écoles et la seule comprise par les juges, les policiers et les fonctionnaires (L'espagnol n'est pas l'unique langue de la télévision, parce que la télévision parle aussi l'anglais). Il y a cinq ans, les fonctionnaires du Registre Civil des Personnes de la Ville de Buenos Aires ont refusé d'inscrire la naissance d'un enfant. Les parents, indigènes de la province de Jujuy, voulaient que leur fils s'appelle Qori Wamancha, un nom de leur langue. Le Registre argentin ne l'a pas accepté en le considérant comme un nom étranger.

Les indiens des Amériques vivent en exil sur leurs propres terres. La langue n'est pas un signe d'identité mais une marque de malédiction. Elle ne les distingue pas, elle les dénonce. Quand un indien renonce à sa langue, il commence à se civiliser... A se civiliser ou à se suicider ?

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Quand j'étais enfant, dans les écoles en Uruguay, on nous enseignait que le pays avait été sauvé du problème indigène grâce aux généraux qui dans le siècle précédent exterminèrent les derniers charrúas (Voir le très bon documentaire de Dario Arce Asenjo sur le groupe des 4 charrúas emmenés en France en 1833).

Le problème indigène : Les premiers américains, véritables découvreurs de l'Amérique, sont un problème. Et pour que le problème cesse d'être un problème, il est nécessaire que les indiens cessent d'être indiens. Les effacer de la carte ou effacer leur âme, les annihiler ou les assimiler : Le génocide ou la disparition de l'autre.

En décembre 1976, le ministre de l'intérieur du Brésil annonça triomphalement que le problème indigène serait complètement résolu à la fin du vingtième siècle : Tous les indiens seraient alors dûment intégrés à la société brésilienne et ils ne seraient plus indiens. Le ministre expliqua que l'organisme officiellement chargé de leur protection (la FUNAI, Fondation Nationale de l'Indien) aurait la mission de les civiliser, c'est à dire : la mission de les faire disparaître. Les balles, la dynamite, les cadeaux de viande empoisonnée, la pollution des fleuves, la dévastation des forêts et la diffusion des virus et bactéries inconnus des indiens, ont accompagné l'invasion de l'Amazonie par les entreprises à la recherche des minéraux, du bois et de tout le reste. Mais l'offensive longue et féroce n'a pas suffit. La domestication des indiens survivants, qui cherche à les sauver de la barbarie, est aussi une arme indispensable pour enlever les obstacles du chemin de la conquête.

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Tuer l'indien et sauver l'hommec'était le conseil du pieux colonel nord-américain Henry Pratt. De nombreuses années plus tard, le romancier péruvien Mario Varga Llosa explique qu'il n'y a pas d'autre remède aujourd'hui que celui de moderniser les indiens, même s'il faut sacrifier leurs cultures, pour les sauver de la faim et de la misère.

Le salut condamne les indiens à travailler du matin au soir dans les mines et les plantations, contre des salaires qui ne permettent pas d'acheter une boite de nourriture pour chiens. Sauver les indiens, c'est aussi briser leurs refuges communautaires et les jeter dans les réservoirs de main d'oeuvre bon marché au milieu des rues violentes des villes, où ils changent de langue, de nom et d'habits pour finir mendiants, ivrognes et putes dans les bordels. Ou sauver les indiens, c'est leur mettre un uniforme et les envoyer, fusil à l'épaule, tuer d'autres indiens ou mourir en défendant le système qui les refuse. Finalement, les indiens sont de la bonne chair à canon : Sur les 25.000 indiens nord-américains envoyés à la deuxième guerre mondiale, 10.000 sont morts.

Le 16 décembre 1492, Colomb l'avait annoncé dans son journal : Les indiens servent pour qu'on leur commande et fasse travailler, semer et faire tout ce qui est nécessaire et qu'ils construisent des villes et qu'on leur apprenne à être habillés et à vivre selon nos coutumes. Une prise d'otage des bras, un vol des âmes : Pour nommer cette opération, dans toute l'Amérique, on utilise depuis le temps des Colonies, le mot "réduire". L'indien sauvé est l'indien réduit. On réduit jusqu'à disparaître : vidé de soi, on est un non-indien, et on est personne.

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Le Chaman des indiens chamacocos du Paraguay chante aux étoiles, aux araignées et à Totila la folle qui se promène dans les forêts et pleure. 
Il chante ce que raconte le martin pécheur : 
N'aie pas faim, n'aie pas soif. 
Monte sur mes ailes et nous mangerons les poissons du fleuve et nous boirons le vent.
Et il chante ce que raconte le brouillard : 
Je viens tailler la gelée pour que ton peuple n'ait pas froid.
Et il chante ce que racontent les chevaux du ciel : 
Selles-nous et partons à la recherche de la pluie.

Mais les missionnaires d'une secte évangélique ont obligé le chaman à laisser ses plumes, ses crécelles et ses cantiques, qui seraient œuvre du Diable. Et il ne peut plus soigner les morsures de vipère, ni appeler la pluie aux temps de la sécheresse, ni voler sur la terre pour chanter ce qu'il voit. Dans un entretien avec Ticio Escobar, le chaman dit : J'ai arrêté de chanter et je suis tomber malade. Mes rêves ne savent pas où aller et ils me tourmentent. Je suis vieux, je suis mal. Finalement, à quoi cela a servi de renier ce qui est mien ?

Le chaman le dit en 1986. En 1614, l'archevêque de Lima avait ordonné que soient brûlées toutes les quenas et autres instruments de musique des indiens, il avait interdit toutes leurs danses, chants et cérémonies pour le démon ne puisse pas continuer à exercer ses ruses. Et en 1625, le médiateur du Tribunal Royal du Guatemala avait interdit les danses, les chants et les cérémonies des indiens, sous peine de 100 coups de bâton, parce qu'ils maintiennent un pacte avec les démons.

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Pour priver les indiens de leur liberté et de leurs biens, on enlève aux indiens leurs symboles d'identité. On leur interdit de chanter, de danser et de rêver à leurs dieux, alors qu'ils ont été chantés, dansés et rêvés par leurs dieux au jour lointain de la Création. Depuis les religieux et les fonctionnaires du royaume colonial, jusqu'aux missionnaires des sectes nord-américaines qui pullulent aujourd'hui en Amérique Latine, on crucifie les indiens au nom du Christ : Pour les sauver de l'enfer, il faut évangéliser ces païens idolâtres. On utilise le Dieu des chrétiens comme couverture du saccage.

L'Archevêque Desmond Tutu en parlait à propos de l'Afrique, mais cela vaut aussi pour l'Amérique : 
- Ils sont venus. Ils avaient la Bible et nous avions la terre. Et ils nous ont dit : "Fermez les yeux et priez". Et quand nous avons ouvert les yeux, ils avaient la terre et nous, nous avions la Bible.

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Les docteurs de l'Etat moderne, par contre, préfèrent la couverture de l'éducation : pour sauver les indiens des ténèbres, il faut civiliser les barbares ignorant. A l'époque et aujourd'hui, le racisme convertit la spoliation coloniale en acte de justice. Le colonisé est un sous-homme, capable de superstition mais incapable de religion, capable de folklore mais incapable de culture : Le sous-homme mérite un traitement sous-humain, et son manque de valeur correspond au prix bas des fruits de son travail. Le racisme légitime le pillage colonial et néocolonial, tout au long des siècles et des différents niveaux de ses humiliations successives.

L'Amérique Latine traite ses indiens comme les grandes puissances traitent l'Amérique Latine.

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Gabriel René-Moreno a été le plus prestigieux historien bolivien du siècle passé. De nos jours, une des universités boliviennes porte son nom. Ce héros de la culture nationale croyait que les indiens sont des ânes et qu'ils engendrent des mules quand ils sont croisés avec la race blanche. Il avait pesé le cerveau indigène et le cerveau métis, qui selon sa balance pesait entre 5, 7 et 10 onces de moins que le cerveau de race blanche. Et donc ils les considéraient incapables au niveau cellulaire de concevoir la liberté républicaine.

Le péruvien, Ricardo Palma, contemporain et collègue de Gabriel René-Moreno, a écrit que les indiens sont une race abjecte et dégénérée. Et l'argentin Domingo Faustino Sarmiento faisait ainsi l'éloge de la longue lutte des mapuches pour leur liberté : Ils sont plus indomptables, c'est à dire que ce sont des animaux plus rétifs, moins aptes à la Civilisation et à l'assimilation européenne.

Le racisme le plus féroce de l'histoire latino-américaine se trouve dans les paroles des intellectuels les plus célèbres de la fin du 19ème siècle et dans les discours des politiques libéraux qui ont fondé l'Etat moderne. Quelquefois, ils étaient d'origine indienne, comme Porfirio Díaz, auteur de la modernisation capitaliste au Méxique, qui a interdit aux indiens de marcher dans les rues principales des villes et de s'asseoir sur les places publiques s'ils ne changeaient pas les caleçons de coton pour le pantalon européen et les sandales pour des chaussures.

C'était le temps de l'articulation au marché mondial dirigé par l'empire britannique et le mépris scientifique pour les indiens accordait l'impunité au vol de leurs terres et de leurs bras. Le marché exigeait du café, prenons cet exemple, et le café exigeait plus de terres et plus de bras. Alors, continuons l'exemple, le président libéral du Guatemala, Justo Ruffino Barrios, un homme progressiste, rétablissait le travail forcé de l'époque coloniale et offrait à ses amis les terres des indiens et quantité de main d'oeuvre indienne.

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Le racisme s'exprimait avec une plus de férocité aveugle dans des pays comme le Guatemala où les indiens continuent à représenter une large majorité malgré les vagues fréquentes d'extermination.

De nos jours, il n'y a pas de main d'oeuvre moins mal payée : Les indiens mayas reçoivent 65 centimes de dollar pour couper un quintal de café ou de coton, ou une tonne de canne à sucre. Les indiens ne peuvent pas planter de maïz sans permis militaire et ne peuvent pas se déplacer sans permis de travail. L'armée organise le recrutement massif de bras pour les semences et les récoltes d'exportation. Dans les plantations, on utilise des pesticides cinquante fois plus toxiques que le niveau maximal toléré : le lait des mères est le plus contaminé du monde occidental. Felipe, le frère cadet de Rigoberta Menchu, et sa meilleure amie, Maria, sont morts dans l'enfance à cause des pesticides envoyés depuis les avions. Felipe est mort en travaillant dans le café. Maria, dans le coton. A coups de machettes et de balles, l'armée en a finit ensuite avec le reste de la famille de Rigoberta et tout les autres membres de sa communauté. Elle a survécu pour le raconter.

Avec une joyeuse impunité, on reconnait officiellement qu'entre 1981 et 1983, 440 villages indigènes ont été effacés de la carte tout au long d'une campagne intense d'annihilation qui a assassiné ou fait disparaître des milliers d'hommes et de femmes. Le nettoyage de la sierra, par la terre brûlée, a également coûté la vie d'une quantité innombrable d'enfants. Les militaires guatémaltèques ont la certitude que le virus de la rébellion se transmet par les gènes.

Une race inférieure, condamnée au vice et à l'oisiveté, incapable d'ordre de  progrès, mérite-t-elle mieux ? La violence institutionnelle, le terrorisme d'Etat, s'occupe de disperser les doutes. Les conquistadores n'utilisent plus d'armures en fer, ils revêtent les uniformes de la guerre du Vietnam. Et ils n'ont pas la peau blanche : ce sont des métis honteux de leur sang ou des indiens enrôlés de force et obligés à commettre des crimes qui les suicident. Le Guatemala méprise les indiens, le Guatemala s'auto-méprise.

Cette race inférieure avait découvert le chiffre zéro, mille ans avant que les mathématiciens européens sachent qu'il existe. Et ils avaient su l'âge de l'univers, avec une précision effarante, mille ans avant les astronomes de notre temps.

Les mayas continuent à être des voyageurs du temps.
Qu'est-ce qu'un homme sur le chemin ? Du Temps.
Ils ignoraient que le temps, c'est de l'argent, comme nous le révéla Henry Ford. Le Temps, fondateur de l'espace, leur semble sacré. Comme sont sacrés sa fille, la terre, et son fils, l'être humain. Comme la terre, et comme les gens, le temps ne peut ni s'acheter, ni se vendre. La Civilisation continue à faire tout son possible pour les détromper.

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Civilisation ? L'histoire change suivant la voix qui la raconte. En Amérique, en Europe et où que ce soit ailleurs. Ce qui pour les romains a été l'invasion des barbares, était une migration vers le sud pour les allemands.

Jusqu'à maintenant, ce n'est pas la voix des indiens qui a raconté l'histoire de l'Amérique. A la veille de la conquête espagnole, un prophète maya qui fut la bouche des dieux, l'avait annoncé : A la fin de l'avarice, les pieds du monde se délieront, ses mains se délieront, son visage se déliera. Et quand se déliera la bouche, que dira-t-elle ? Que dira l'autre voix, celle qui n'a jamais été écoutée ? Du point de vue des vainqueurs, qui jusqu'à maintenant a été l'unique point de vue, les coutumes des indiens ont toujours confirmé leur possession démoniaque ou leur infériorité biologique. Il en fut ainsi depuis les premiers temps de la vie coloniale.

Les indiens des îles caraïbes se suicident pour refuser le travail d'esclave ? C'est par oisiveté.
Ils sont dénudés comme si le corps était un visage ? C'est parce que les sauvages n'ont pas de honte.
Ils ignorent le droit de propriété, ils partagent tout, et ils n'ont pas soif de richesse ? C'est parce qu'ils sont plus parents du singe que de l'homme.
Ils se lavent avec une fréquence douteuse ? C'est parce qu'ils ressemblent aux hérétiques de la secte de Mahomet qui brûlent si bien dans les feux de l'Inquisition.
Ils ne frappent jamais les enfants et les laissent aller librement ? C'est parce qu'ils sont incapables de châtiment et de doctrine.
Ils croient dans les rêves et ils obéissent à leurs voix ? C'est l'influence de Satan, ou de la stupidité.
Ils mangent quand ils ont faim, et pas à l'heure de manger ? C'est parce qu'ils sont incapables de dominer leurs instincts.
Ils aiment quand ils sentent du désir ? C'est que le démon les pousse à répéter le péché originel.
L'homosexualité n'est pas poursuivie ? La virginité n'a aucune importance ? C'est parce qu'ils vivent dans l'antichambre de l'enfer.

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En 1523, le cacique Nicaragua demanda aux conquistadors : Et votre roi, qui l'a élu ?

Le cacique avait été élu par les anciens des communautés. Le roi de Castille avait-il été élu par les anciens de sa communauté ? L'Amérique pré-colombienne était vaste et diverse, elle contenait des modes de démocratie que l'Europe ne sut pas voir et que le monde ignore encore. Réduire la réalité indigène américaine au despotisme des empereurs incas, ou aux pratiques sanguinaires de la dynastie aztèque, équivaut à réduire la réalité de l'Europe de la Renaissance à la tyrannie de ses monarques ou aux sinistres cérémonies de l'Inquisition.

Dans la tradition guaraní par exemple, les caciques sont élus par des assemblées d'hommes et de femmes, et les assemblées les destituent s'ils ne respectent pas le mandat collectif. Dans la tradition iroquoise, les hommes et les femmes gouvernent sur un pied d'égalité. Les chefs sont des hommes, mais ce sont les femmes qui les ordonnent et qui les révoquent. Ce sont elles qui, à travers le Conseil des Matrones, ont un pouvoir de décision sur de nombreuses affaires fondamentales de l'ensemble de la confédération. Ainsi, vers les années 1600, quand les hommes iroquois se sont lancés dans la guerre tout seuls, les femmes ont fait la grève des amours. Et peu de temps après, les hommes obligés à dormir seuls se sont soumis au gouvernement partagé.

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En 1919, le chef militaire du Panama dans les îles de San Blas, a annoncé son triomphe : Les indiennes kunas ne s'habilleront plus avec des molas, mais avec des habits civilisés. Et il a annoncé que les indiennes ne se peigneraient jamais plus le nez mais les joues, comme il se doit, et qu'elles ne porteraient jamais plus d'anneaux dans le nez, mais dans les oreilles. Comme il se doit.

Soixante ans après ce chant de coq, les indiennes kunas continuent de nos jours à porter leurs anneaux d'or dans leur nez peint, et à être habillées de molas, confectionnées avec plusieurs tissus de couleur qui se croisent avec une étonnante capacité d'imagination et de beauté : Vivantes, elles s'habillent avec leurs molas et elles s'enfoncent dans la terre avec elles quand arrive la mort.

En 1989, à la veille de l'invasion nord-américaine, le général Manuel Noriega a assuré que le Panama était un pays respectueux des droits humains. "Nous ne sommes pas une tribu" a affirmé le général.

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Entre les mains des communautés, les techniques archaïques avaient rendu fertiles les déserts de la cordillère des Andes. Entre les mains des grandes exploitations privées d'exportation, les technologies modernes sont en train de convertir en déserts les terres fertiles, dans les Andes et partout.

Il serait absurde de reculer de cinq siècles dans les techniques de production. Mais il n'est pas moins absurde d'ignorer les catastrophes d'un système qui comprime les hommes, rase les forêts, viole la terre et empoisonne les fleuves pour arracher le plus gros profit en moins de temps possible. N'est-il pas absurde de sacrifier la nature et les gens sur l'autel du marché international ? Nous vivons l'absurde. Et nous l'acceptons comme si c'était l'unique destin possible.

Les cultures soi-disant primitives restent encore dangereuses car elles n'ont pas perdu leur bon sens. Le bon sens est aussi, par extension naturelle, un sens communautaire. Si l'air appartient à tous, pourquoi la terre doit-elle avoir un propriétaire ? Si nous venons de la terre et que nous retournons à la terre : Tout crime commis contre la terre ne nous massacre-t-il pas ? La terre est le berceau et la sépulture, la mère et la compagne. On lui offre la première gorgée et la première bouchée, on lui donne du repos, on la protège de l'érosion.

Le système méprise ce qu'il ignore, parce qu'il ignore ce qu'il craint de connaitre. Le racisme est aussi un masque de la peur. Que savons-nous des cultures indigènes ? Ce que nous ont raconté les films du Far West. Et les cultures africaines, qu'en savons nous ? Ce que nous a raconté le professeur Tarzan, qui n'y est jamais allé.

Un poète de l'intérieur de Bahia dit : D'abord, ils m'ont volé l'Afrique. Ensuite, ils ont volé l'Afrique en moi. La mémoire de l'Amérique a été mutilée par le racisme. Nous continuons à agir comme si nous étions les enfants de l'Europe, et de personne d'autre.

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A la fin du XIXème siècle, le médecin anglais John Down a identifié le syndrome qui porte aujourd'hui son nom. Il a cru que l'altération des chromosomes impliquait un retour aux races inférieures, qui engendraient des mongoliens idiots, des noirs idiots et des aztèques idiots. Simultanément, un médecin italien, Cesare Lombroso, a attribué au criminel né, les traits physiques des noirs et des indiens.

C'est ainsi qu'a été établie la base scientifique du soupçon qui affirme que les indiens et les noirs sont enclins par nature au crime et à la débilité mentale. Les indiens et les noirs, instruments de travail traditionnels, sont aussi depuis lors objets de science. 

A la même époque que Lombroso et Down, le médecin brésilien Raimundo Nina Rodrigues s'est mis à étudier le problème noir. Nina Rodrigues, qui était métis, est arrivé à la conclusion que le mélange des sangs perpétue les caractères des races inférieures, et donc que la race noire au Brésil constituera toujours un des facteurs de notre infériorité en tant que peuple. Ce médecin psychiatre a été le premier chercheur de la culture brésilienne d'origine africaine. Il l'a étudiée comme un cas clinique : les religions noires, comme des pathologies. Les transes, comme des manifestations d'hystérie.

Peu après, un médecin argentin, le socialiste José Ingenieros, écrivit que les noirs, honteuse scorie de la race humaine, étaient plus proches des singes anthropoïdes que des blancs civilisés. Et pour démontrer leur irrémédiable infériorité, Ingenieros donnait cette preuve : Les noirs n'ont pas d'idées religieuses.

En réalité, les idées religieuses ont traversé la mer, avec les esclaves, dans les navires négriers. Une preuve de l'obstination de la dignité humaine : Sur les côtes américaines, ne sont arrivés que les dieux de l'amour et de la guerre. Par contre, les dieux de la fécondité qui auraient multiplié les récoltes et les esclaves du maître, sont tombés à l'eau.

Les dieux batailleurs et amoureux qui complétaient la traversée ont dû se déguiser en saints blancs, pour survivre et aider à survivre des millions d'hommes et de femmes violemment arrachés d'Afrique et vendus comme des choses. Ogun, le dieu du fer, s'est fait passé pour Saint Georges ou Saint Michel. Chango, avec tous ses éclairs et ses tonnerres, est devenu Sainte Barbara. Obatala s'est converti en Jésus-Christ, et Oshún, la divinité des eaux douces, a été la Vierge de la Chandeleur...

Dieux interdits. Dans les colonies espagnoles et portugaises, et dans toutes les autres. Dans les îles anglaises, après l'abolition de l'esclavage, on a continué à interdire les tambours ou à jouer des instruments à vents à la manière africaine. Et on a continué à attribuer des peines de prison pour le simple fait d'avoir une image d'un dieu africain. Des dieux interdits, parce qu'ils exaltent dangereusement les passions humaines et les incarnent.

Friedrich Nietzche a dit une fois : Moi, je ne pourrais croire qu'en un dieu qui sache danser. Comme José Ingenieros, Nietzche ne connaissait pas les dieux africains. S'il les avait connu, il aurait peut-être cru en eux. Et il aurait peut-être changé quelques unes de ses idées. José Ingenieros, va savoir.

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La peau brune marque d'incorrigibles défauts de fabrique. Ainsi, la terrible inégalité sociale, qui est également raciale, trouve sa couverture dans les tares héréditaires. C'est ce qu'avait observé Humboldt il y a deux cents ans, et il en est encore ainsi dans toute l'Amérique : La pyramide des classes sociales est obscure à sa base et claire au sommet. Au Brésil, par exemple, la démocratie raciale aboutit à ce que les plus blancs sont en haut et les plus noirs en bas.

A propos de noirs aux Etats-Unis, James Baldwin écrit : Quand nous avons laissé le Mississipi et que nous sommes venus au Nord, nous n'avons pas trouvé la liberté. Nous avons trouvé les pires lieux sur le marché du travail, et nous y sommes encore.

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Un indien du Nord de l'Argentine, Asunción Ontíveros Yulquila, évoque aujourd'hui le traumatisme qui a marqué son enfance : Les bonnes personnes, les belles personnes, c'était celles qui ressemblaient à Jésus et à la Vierge. Mais mon père et ma mère ne ressemblaient pas du tout aux images de Jésus et de la Vierge Marie que je voyais dans l'église d'Abra Pampa.

Quand son propre visage est une erreur de la nature. La propre culture, une preuve d'ignorance ou une faute à expier. Civiliser, c'est corriger.

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En stigmatisant les races inférieures congénitalement condamnées à l'indolence, à la violence et à la misère, le fatalisme biologique n'empêche pas seulement de voir les causes réelles de notre mésaventure historique. Le racisme nous empêche aussi de connaitre, ou de reconnaître, certaines valeurs fondamentales que les cultures méprisées ont pu miraculeusement perpétuer et qui, tant bien que mal, s'incarnent encore en elles, malgré les siècles de persécution, d'humiliation et de dégradation. Ces valeurs fondamentales ne sont pas des objets de musée. Ce sont des facteurs de l'histoire, indispensables pour notre invention indispensable d'une Amérique sans commandants ni commandés. Ces valeurs accusent le système qui les nie.

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Il y a quelque temps, le prêtre espagnol Ignacio Ellacuría me disait que cette affaire de la Découverte de l'Amérique lui semblait absurde. Il m'a dit : L'oppresseur est incapable de découvrir. C'est l'opprimé qui découvre l'oppresseur.

Il croyait que l'oppresseur ne peut même pas se découvrir lui-même. La véritable réalité de l'oppresseur ne peut être vue que depuis l'opprimé.

Ignacio Ellacuría a été tué par balles, car il croyait dans cette impardonnable capacité de révélation et parce qu'il partageait les risques de la foi dans son pouvoir de prophétie. Ce sont les militaires du Salvador qui l'ont assassiné, ou c'est un système qui ne peut pas tolérer le regard qui le dénonce ?





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