jeudi 24 mars 2022

Jusqu'à ce que la dignité devienne une habitude



« Nous allons faire naître la dignité et la démocratie » : Francia Márquez

Le Pacte historique et la Colombie ont maintenant une vice-présidente. L'annonce a été faite ce mercredi 23 mars par Gustavo Petro lui-même. Il a également déclaré qu'elle vivra à Medellín d'où elle assumera des responsabilités telles que la création du ministère de l'égalité.
 
Par Juan Carlos Hurtado Fonseca
@aurelianolatino
in VOZ
 
Celle qui lors des dernières élections est devenue la femme la plus importante et la plus influente de la politique colombienne, Francia Márquez, a été nommée vice-présidente de Gustavo Petro, pour le Pacte historique.
 
Avec plus de 785 000 votes obtenus lors de la consultation présidentielle du 13 mars, elle est la dirigeante politique la mieux placée dans l'opinion publique, avec des centaines de milliers de personnes qui la suivent. Ce qui la place au-dessus du candidat présidentiel du "centre", Sergio Fajardo, qui a obtenu à peine 723 mille voix.

À tel point que Fajardo lui-même, par le biais d'émissaires, a proposé à Francia Márquez d'être candidate à la vice-présidence avec lui. Quand Fajardo a postérieurement nié cette info, la leader afrodescendante l'a confirmée dans un tweet énergique : "J'ai reçu une invitation de la campagne de Sergio Fajardo pour être sa formule vice-présidentielle. Merci de prendre en compte notre lutte. Nous n'acceptons pas pour 2 raisons : 
  1. Nous sommes le Pacte Historique et nous ferons changer les choses pour notre peuple. 
  2. Dans ma communauté, ils m'ont appris à respecter la parole donnée"
C'est avec des phrases de ce genre que Francia s'est fait connaitre pendant le court laps de temps de la campagne électorale : comme une femme de parole, de caractère, une femme avec des principes qui, dans les débats, confronte les représentants de la classe politique traditionnelle avec des arguments et les caractérise sans équivoque. Elle les désigne comme responsables de la crise économique et sociale qui a laissé des millions de colombiennes et colombiens dans la pauvreté, la misère, le chômage, le manque d'éducation et de possibilités de travail décent.

Ce sont ces millions de colombien.nes exclu.es, les "riens", qu'elle prétend représenter. C'est ainsi qu'elle l'a fait savoir dans son discours au soir de la victoire du 13 mars : « Gagner un projet de changement, un projet de transformation, un projet centré sur la vie. Je salue les "riens" de Colombie, celles et ceux qui nous ont accompagnés depuis les montagnes, les plaines, les quartiers, à travers différents endroits de ce pays. (…) En Colombie, nous partons de la résistance pour prendre le pouvoir, jusqu'à ce que la dignité devienne une habitude ».

Elle représente des millions de personnes, les communautés afro-colombiennes, les communautés autochtones, les chômeurs, les femmes, la population LGTBI, les jeunes, les écologistes, les paysans et les sans terre, qui se sentent désormais plus impliqué.es dans le projet de Pacte historique, un processus pour lequel les exclu.es sont essentiel.les.

Les paroles de la vice-présidente

Mais qui est cette femme qui a révolutionné la politique colombienne ? A 39 ans, cette militante des droits humains née à Suárez, dans le Cauca, est également écologiste, féministe et avocate. Ses luttes menées contre l'exploitation minière ont été mises en évidence pour son impact sur l'environnement et les communautés. Au point qu'en 2018, elle a remporté le prix américain Goldman Environmental Prize, qui récompense les meilleurs représentants du monde dans la défense des écosystèmes.

En tant que membre du Black Communities Process, PCN, et conseillère du Conseil national pour la paix, elle a été protagoniste du processus de paix avec les FARC en soutenant l'incidence ou la participation des peuples noirs à l'Accord de La Havane, en particulier dans le chapitre ethnique.

Lors de la présentation de sa formule vice-présidentielle, ce 23 mars, Gustavo Petro a annoncé que le siège de la vice-présidence sera Medellín, une ville où Francia Márquez vivra pour assumer dans un premier temps ses responsabilités de campagne, puis une fois élu.es, la création du ministère de l'égalité qui a pour objectif principal d'aider à faire en sorte qu'en Colombie, les hommes et les femmes aient les mêmes droits et opportunités.

Pour sa part, la dirigeante afro-américaine s'est exprimée ainsi : « Je remercie les peuples qui sont restés en résistance, pour la vie, pour la paix, pour la justice sociale et pour la dignité humaine. Peuples d'ascendance africaine, Raizales et Palenqueros, peuples indigènes et paysans. Saluons aussi les diversités sexuelles et de genre qui ont résisté pour la dignité de leurs conditions de vie, et bien sûr, mes sœurs et camarades : les femmes de ce pays qui ont été le soutien de la vie, qui au milieu de la guerre et de la violence ont fait rayonner l'amour, qui ont utilisé leur instinct du soin et du lien, leur amour maternel, pour maintenir cette société ».

De la même manière, elle a adressé ses salutations aux travailleuses et travailleurs qui ont déployé leurs efforts et leur dévouement pour faire avancer le pays. A la classe moyenne qui parie sur un changement en termes de justice sociale et économique ; à toutes les expressions religieuses et spirituelles avec qui, a-t-elle assuré, elle comptera pour opérer le changement.

Elle a salué de manière particulière la jeunesse colombienne, pour son courage lors des manifestations de l'année dernière, jeunesse qui s'est soulevée et a démontré qu'il est possible de construire une Colombie meilleure.

« Nous saluons le mouvement écologiste qui dans ce pays a défendu les rivières, les mers, les forêts, les territoires. La lutte continue, frères et sœurs, car le défi que nous avons est d'arrêter la crise environnementale que connaît la grande maison aujourd'hui », a-t-elle déclaré sous les applaudissements.

Dans son discours, elle a fait référence aux millions de Colombien.nes qui, pour diverses raisons, ont dû fuir le pays. Elle espère que les conditions seront créées pour leur retour afin de contribuer au développement de la nation.

Enfin, elle a promis d'œuvrer pour les droits des jeunes afin qu'ils «puissent recommencer à rêver et n'aient pas à risquer d'avoir les yeux arrachés, d'être emprisonnés ou violés. Notre tâche sera de contribuer à un combat que nous avons attendu en tant que peuple d'ascendance africaine et qui est de pouvoir avancer dans la réparation historique". Pour cela, elle a souligné qu'il est nécessaire de réglementer et de mettre en œuvre les droits constitutionnels de la population et des ethnies Raizal Palenquera d'ascendance africaine « …Et combler les fossés de l'inégalité et de la marginalité dans les territoires exclus, marginalisés et réduits au silence. Que fleurisse la joie, que fleurissent la paix, la dignité et la justice sociale. Qu'en tant que Colombien.nes, nous tou.tes, nous tous, puissions BIEN VIVRE dans ce pays ».




samedi 29 janvier 2022

Quand le bateau coule

Source : Semanario VOZ@ZabierHernndez
 

Une loi maritime très ancienne stipule qu'en cas d'urgence, le capitaine doit être le dernier à quitter le navire. Tant qu'il y a un navire, le principal responsable de l'équipage est celui qui, jusqu'au bout, doit organiser l'évacuation de tout le personnel. Dans cette culture de la navigation, on sait aussi que lorsque les rats quittent le navire, c'est parce que le naufrage est imminent. Les rongeurs maltraités et intelligents ont un sens particulier pour prédire le danger et le désastre qui les attend.

Dans le cas du contexte politique colombien, il semble que certains rats du pouvoir sentent le désastre et ont lentement commencé à abandonner le navire traditionnel de la droite qui coule sous le poids de sa propre irrationalité, de son impudence et de sa cupidité insupportable. Certains capitaines d'extrême droite, politiciens, hommes d'affaires, hauts fonctionnaires de l'État et du gouvernement actuel, ont commencé à envoyer une grande partie de leur capital dans des paradis fiscaux.
 
Des Panama Papers aux Pandora Papers publiés par le Consortium international des journalistes d'investigation, ICIJ, on a découvert que le président Iván Duque Márquez, Lisandro Junco Riveira, son directeur du DIAN (services fiscaux et douaniers colombiens), l'ancien procureur Néstor Humberto Martínez Neira, ainsi que des millionnaires, anciens présidents, ministres actuels et anciens ministres, alliés du pouvoir liés au trafic de drogue et cercles uribistes, sont classés comme "clients" de ces paradis fiscaux.
 
Le chapitre consacré à la Colombie analysé par l'ICIJ contient des informations sur 588 noms de personnes physiques et morales qui apparaissent dans la presse en tant que véritables propriétaires de plusieurs sociétés offshore.
 
Le président Iván Duque a déclaré que ce n'était pas un crime d'avoir des comptes à l'étranger... Mais enfin, Monsieur, ce ne sont pas des comptes à l'étranger, c'est de l'évasion fiscale ! C'est-à-dire qu'il s'agit de tromperie et de fraude avec l'économie colombienne.
 
Rappelez-vous ce qui s'est passé en 1991 avec le croiseur grec Oceanos. Avec des centaines de passagers à bord, le luxueux bateau a pris l'eau, s'est incliné et a commencé à couler lentement. Plus que le naufrage, le fait marquant de cet événement a été l'attitude de son capitaine Yiannis Avaranas, qui a abandonné le navire avec son équipage avant 200 hommes, femmes et enfants, désespérés et toujours à bord. Pour sa défense, Avaranas avait dit : « Si je donne l'ordre d'abandonner le navire, peu importe quand je partirai. L'ordre est pour tout le monde. Si certaines personnes décident de rester, qu'elles restent."
 
Il semble que le capitaine Uribe ait donné l'ordre d'évacuer et décidé en premier lieu l'évacuation de ses fils Tomás et Jerónimo, liés au paradis fiscal des îles Vierges britanniques. Ce sont des petits rats qui annoncent bien sûr le changement de cap du pays.
 
En politique, il existe de nombreuses façons de quitter le navire. L'une est de quitter définitivement le pays, une autre de changer de discours et une autre encore, très courante en Colombie, de rejoindre un autre navire. Dans le département du Nariño, on raconte qu'un leader politique reconnu, un rat du territoire, sénateur d'Uribe, a dit qu'il envisageait de soutenir Gustavo Petro.
 
Mais dans la culture maritime, il existe une autre loi curieuse selon laquelle le capitaine en fuite est un problème pour les armateurs, car un navire abandonné par son équipage passe entre les mains de celui qui le sauve... 

Avec le Pacte historique : on est là pour le sauvetage de la Colombie !



dimanche 19 septembre 2021

Le centenaire de Paulo Freire


C'est le 19 septembre que l'on célèbre le centenaire de la naissance de celui qui est considéré comme le principal promoteur de l'éducation radicale, critique et libératrice de "Notre Amérique" (le sud du continent américain) 

Par Harold Garcia-Pacanchique
In VOZ 

Paulo Freire est né le 19 septembre 1921 au Brésil, à Recife, capitale du Pernambuco, dans une famille d'extraction populaire dont il apprendra les principales valeurs chrétiennes et humanistes qui marqueront sa façon de penser et d'agir tout le reste de sa vie. Au cours de son enfance et sa jeunesse, sa formation pédagogique se déroule dans les milieux catholiques, essentiellement par l'influence de sa mère. Après avoir terminé ses études de base à l'école secondaire, il décide d'étudier le droit en 1943 et en même temps, la philosophie et la psychologie du langage à l'Université de Recife. Bien que sa formation étudiante soit passée par le droit et la philosophie, sa vocation professionnelle a toujours été liée à l'éducation. Parallèlement à sa préparation universitaire, il était professeur de portugais dans une école secondaire de sa ville natale. 

Alphabétisation et exil 

Son expérience d'éducateur est enrichie par deux situations de vie qui le conduiront à travers les chemins de l'éducation. La première est sa relation avec l'institutrice Elza Maia Costa de Oliveira avec qui il a partagé ses idées pédagogiques dans le domaine de l'éducation. Et la deuxième, c'est le travail formidable qu'il a accompli à partir de 1961 en tant que chef du Département d'extension culturelle de l'Université de Recife. C'est là qu'en 1963, il a mis en pratique sa première expérience d'éducation de groupe, dans le cadre de la Campagne nationale d'alphabétisation, en réussissant l'alphabétisation de 300 travailleurs ruraux en un mois et demi.

Cette expérience mettra la méthode d'alphabétisation des adultes de Freire au centre de la discussion pédagogique de l'époque, ce qui a permis de massifier le projet comme politique d'État. Elle fut interrompue en 1964 après le coup d'État du général Humberto Castelo Branco. 

Paulo Freire est alors détenu pendant 72 jours, puis opte pour l'exil pendant plus de 16 ans, qu'il passe au Chili, en Europe et en Afrique. C'est là qu'il développe une systématisation rigoureuse de son expérience d'éducateur et qu'il publie deux de ses œuvres les plus importantes : L'éducation comme pratique de la liberté (1968) et La Pédagogie des opprimés (1970). Avec ces deux textes à succès, il devient de 1970 à 1976 consultant auprès du Conseil œcuménique mondial des Églises à Genève pour les questions éducatives dans les pays économiquement « sous-développés ». 

Le sens de l'éducation populaire 

Ce sont ses productions théoriques qui ont fait de Freire l'une des références les plus importantes en termes d'épistémologie de la pédagogie en Amérique latine, faisant de sa pensée l'avant-garde collective du champ pédagogique critique. 

Paulo Freire a cherché à systématiser et conceptualiser ce qu'on appelle aujourd'hui l'éducation populaire. Il a spécifiquement travaillé sur l'éducation libératrice, l'espoir ou les opprimés. Dans ses travaux académiques et pratiques, il a affirmé l'importance de certains éléments : la réflexion, le dialogue des savoirs, l'émancipation à partir de la pluralité et l'action collective. 

Pour parler d'éducation populaire, la contradiction centrale entre "éducation bancaire" et "éducation libératrice" se concrétise par deux éléments en conflit, c'est à dire un rapport constant et contradictoire entre  "objet/sujet" et entre "une pédagogie en soi/pédagogie pour soi". 

C'est là que se trouve la puissance de l'éducation populaire, car elle interroge profondément les rapports sociaux qui se développent dans le système éducatif bancaire, qui lui, est clairement instructif, endoctrinant, a-culturel et fait pour domestiquer, en d'autres termes, une pédagogie sans sujet, une pédagogie en soi. Pour analyser la proposition antagoniste qui fait face à ce système, voici quatre éléments catalyseurs de la proposition éducative populaire de Notre Amérique.

Quatre éléments de l'éducation populaire

L'éducation comme pratique pour la liberté des opprimés est donc la matrice méthodologique des actions d'éducation populaire. 
 
La réflexion est un des éléments centraux qui pourrait définir la racine du concept. Elle nous permet de comprendre et de penser le monde à partir des propres réalités des communautés en état d'oppression, elle est ce qui pense et génère des relations de sujet à sujet et permet à l'éducateur d'interagir à partir des réalités qui l'entourent. Elle permet alors de voir l'acte pédagogique comme un élément qui pense le sujet comme acteur actif du processus éducatif. 

Par conséquent, l'exercice de réflexion est vu comme une pédagogie pour soi, c'est à dire un élément générateur de conscience qui fonctionne comme articulateur principal de l'acte de transformation du monde et de l'éducation. 

Cet exercice de réflexion réalise en pratique ce que Freire appelle le dialogue des savoirs, élément qui favorise et renforce la relation enseignant-apprenant et permet aux sujets qui font partie de l'acte éducatif d'avoir droit à une voix active. L'éducation populaire est clairement dialogante et génère donc un échange réflexif profond au sein des communautés, en permettant à l'apprenant de ne pas aliéner sa voix et d'être un acteur actif dans le processus. Le dialogue des savoirs représente la dialogicité plurielle à partir de laquelle se renforce l'éducation populaire quand il s'agit de proposer une organisation communautaire pour l'émancipation.

C'est dans l'émancipation à partir de la pluralité que réside son engagement politique, qui se développe sur la pluralité, l'unité dans la diversité. Cette émancipation est profondément liée au développement politique, économique et social des peuples opprimés. La mettre en route amène à reconnaître l'éducation populaire comme un champ permettant de savoir, faire et organiser le monde.

Enfin, Freire fait référence à l'action collective, qui fait de l'éducation un champ de lutte politique pour la transformation du sens commun, maintient une perspective communautaire des relations sociales avec une intention claire concernant l'organisation, la lutte collective pour libérer les secteurs politiquement, scolairement et socialement exclus. C'est ici que se trouve un objectif central de l'éthique politique de l'éducation populaire : ce n'est pas possible de la penser sans questionner le système éducatif capitaliste et pas possible de mener des actions éducatives de nature populaire sans résister et s'organiser face au projet néolibéral. 

Praxis 

Pour Freire, la praxis est le moteur de sa proposition pédagogique. Il l'entend comme « la réflexion et l'action des hommes sur le monde pour le transformer. Sans elle, il est impossible de surmonter la contradiction oppresseur-opprimé ». Dans la praxis se trouve la construction d'un nouvel ordre social. A ce propos, on peut citer trois des plus riches expériences d'éducation populaire de notre continent : la campagne nationale d'alphabétisation à Cuba 1960-1961, la croisade nationale d'alphabétisation au Nicaragua 1980 et la mission Robinson au Venezuela 2003. 

Dans leur quête pour libérer les opprimés des chaînes de l'analphabétisme, ces trois expériences ont trouvé la formule pour éliminer du champ éducatif l'enseignement bancaire excluant. Ils ont trouvé dans la méthode de Freire la synthèse d'une proposition d'éducation populaire ou de pédagogie des opprimés, héritée de Simón Rodríguez, José Martí et José Carlos Mariátegui, qui a été profondément enrichie à la fois théoriquement et pratiquement par le Brésilien. 
 
Freire a enseigné à toute une génération d'enseignants et d'enseignantes que l'éducation est un acte politique et qu'elle doit être prise de manière radicale, sans sectarismes, à la recherche de l'unité populaire, pour l'amour de l'humanité.

Paulo Freire, ce chercheur de vérité, réalisé par Olympe Ollivier et Pierre Chaigneau,
éditions Polynôme-Unesco, série "Les Bâtisseurs", Paris, 1991 (50 minutes).

Voir aussi : Eduquer la liberté, la conscientisation avec Paolo Freire. 1975

Trad° CM

mardi 17 août 2021

COLOMBIE. Un adieu très orageux

"On m'appelle le "macron" colombien... Oh, Désolé!". MATADOR in El Tiempo

Par Jaime Cedano Roldán

Il reste moins de trois cent soixante jours avant qu'Iván Duque ne cède la présidence de la Colombie. Un temps qui peut passer rapidement... ou qui peut sembler une éternité, dirait Perogrullo (Le Lapalice hispanique). Avec 70 % d'avis défavorable, Duque n'a pas la moindre chance d'être réélu, et il le sait. Il est conscient qu'il est arrivé à la présidence sans aucun mérite propre, ni bagage électoral, ni idéologie. Rien de rien dans son sac à dos. S'il est là, c'est parce qu'Uribe le voulait. C'est pourquoi son séjour au palais présidentiel n'a été qu'un squatt. Il a essayé - ou du moins l'a prétendu - être "quelqu'un de la maison", mais il n'a pas pu.

Il a fait tous les efforts possibles pour avoir des amis, pour être bien reçu et accepté dans le cercle d'or exquis de l'Uribisme. Pour y parvenir, il leur a tout donné : ambassades, ministères, consulats, contrats d'un million de dollars. Et pour qu'ils n'aient pas de problèmes avec la justice, il leur a même fait cadeau du bureau du procureur général et du parquet. Et aussi du poste du défenseur des droits, au cas où. Oui : tout donné.

Mais rien n'y a fait. Ils ont continué à le considérer comme un squatteur, comme le fou du roi et comme le grand coupable du désastre de l'Uribisme.

Il a organisé des fêtes sans fin et des bamboches mémorables avec du reggaeton, des vallenatos, des mariachis, et toutes sortes d'orchestres, mais rien de rien. Le dernier cadeau a été ni plus ni moins que soixante-dix milliards de pesos sortis du budget de l'Etat, initialement prévus pour amener Internet dans les écoles des zones agraires les plus reculées, et qui se sont retrouvés dans des comptes obscurs aux États-Unis. Et ce n'était pas parce que, sous son gouvernement, le peso a vu la plus grande dévaluation de l'histoire. Non, soixante-dix milliards de pesos, c'est une immense fortune.

Beaucoup de gens sont surpris qu'Iván Duque continue d'être président malgré tant d'échecs, de scandales et malgré la preuve absolue qu'il est à la pointe d'un gouvernement corrompu, mafieux et violent. Mais c'est tout d'abord parce que la Colombie est un pion très important dans la stratégie régionale des États-Unis, et dans ses manœuvres subversives contre le Venezuela, Cuba et tous les pays progressistes. La Colombie a joué un rôle clé dans le "groupe dit de Lima" qui, sous la garde des Yankees, rassemblait l'extrême droite latino-américaine, un groupe qui est aujourd'hui en train de disparaître. C'est la raison pour laquelle la justice nord-américaine a été bienveillante avec Uribe, et ces derniers temps avec Duque. Parce que, bien que la politique yankee ait échoué, la Colombie continuera d'être un allié nécessaire. Avec Uribe et Duque, se réalise la phrase célèbre de Franklin Roosevelt à propos de Somoza : « C'est un fils de pute, mais c'est notre fils de pute », et l'autre raison pour laquelle Duque n'est pas tombé, nous l'avons déjà dite : c'est parce qu'il a donné tout le pouvoir aux mafias politiques en échange de leur soutien, qui doit s'acheter au jour le jour, ce qui explique la montée en flèche des affaires de corruption.

C'est la première fois dans l'histoire de la Colombie que les forces politiques qui ont soutenu le pouvoir bipartite et le président qui les représente, ont un taux d'impopularité aussi fort. Alors que le candidat de l'opposition populaire, et non de l'alternance, est confortablement en tête des sondages, avec de fortes aspirations au changement au sein de la population.

Cela ne veut pas dire que tout est défini.

Les partis de l'establishment ont toujours vécu dans le discrédit, mais avec de l'argent, des avantages, des achats de voix et des menaces, ils ont pu obtenir les voix nécessaires pour se perpétuer. Ils comptent également sur le soutien du registre national de l'Etat Civil qui comptabilise les voix. Bien que les contrats de gestion de ses systèmes d'exploitation avec la même société qui a embauché les mercenaires qui ont tué le président d'Haïti soient dénoncés, il s'agit là de plaintes sérieuses qui passent inaperçues.

Les analystes s'accordent à dire qu'une campagne électorale très dure s'annonce, avec une grosse bagarre. Très merdique, a déclaré Yezid Arteta. L'important est qu'il y ait des perspectives positives et surtout qu'il y ait des processus communautaires en cours, même si certaines petites stars n'aident pas beaucoup en soutenant leurs candidates et candidats à travers leurs comptes Twitter. Le positif est qu'il semble que le candidat préfère dialoguer davantage avec les communautés qu'avec les starlettes et qu'il renoue avec l'esprit pédagogique dans ses discours, comme lors de la campagne précédente.

Une nouvelle étape progressiste s'ouvre en Amérique latine et cette fois, il semble que la Colombie pourrait en faire partie.

Séville, 15 août 2021

(*) Jaime Cedano Roldán est un militant communiste, rescapé du génocide contre l'Union patriotique en Colombie. Ecrivain et animateur de l'émission radio "Suenan Timbres"





dimanche 18 juillet 2021

La poésie en des temps de sauvagerie

Y'a-t-il un temps pour la poésie, en une époque de sauvagerie ? Cette question n'est pas nouvelle. A chaque impasse humaine, après chaque catastrophe, l'impuissance de la poésie à humaniser l'Histoire est questionnée. (...) Je dois bien reconnaître ici que notre présente célébration est embarrassante. Non que la poésie puisse paraître étrangère à notre époque de barbarie, puisque la poésie a toujours été fille de son temps ingrat, mais parce que la célébration est fête, et que nous sommes bien incapables de ressentir la joie de la fête... Non qu'il y ait un deuil chez notre voisin, mais bien parce que nous, nous tous habitants de cette petite planète, nous tous, nous sommes en deuil! (...)

La mort palestinienne quotidienne est devenue une sorte de bulletin météo, la tyrannie américaine ayant placé l'occupation israélienne au-dessus du droit international et élevé la puissance occupante au rang de la sainteté. C'est un monde sauvage, dément, égoïste, dans lequel ne prévaut pas d'autre loi que celle de la jungle, un monde armé au surplus de la puissance nucléaire. Est-il encore possible d'écrire un poème ? Comment peut-on être à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du réel en même temps ? Comment peut-on à la fois contempler et s'engager ? Comment peut-on poursuivre sa tentative permanente : recréer le monde grâce à des mots à la vitalité éternelle ? Et comment sauver ces mots de la banalité de la consommation de tous les jours ? Sans doute avons-nous besoin aujourd'hui de la poésie, plus que jamais. Afin de recouvrer notre sensibilité, notre conscience de notre humanité menacée et de notre capacité à poursuivre l'un des plus beaux rêves de l'humanité, celui de la liberté, celui de la prise du réel à bras-le-corps, de l'ouverture au monde partagé et de la quête de l'essence. (...)

La poésie est-elle capable, aujourd'hui, de se retrouver elle-même, tant la clarté de son contraire est excessive ? Peut-être, car la poésie, ce moyen particulier de supporter la vie et de se la concilier, est aussi une méthode qui nous permet de résister à une réalité inhumaine en écrasant l'évidence de la vie. (...) En effet, la poésie ne combat pas la guerre avec les armes et le langage de la guerre. La poésie n'abat pas un avion à l'aide d'un missile oratoire. La contemplation de l'éternité d'un brin d'herbe, de l'adoration du papillon à la lumière, de ce que le regard de la victime ne dit pas au bourreau : voilà de quelle manière la poésie combat l'effet de la guerre contraire à ce qu'il y a de naturel en nous, de cohérent avec la nature. (...)

Il est vrai qu'une poésie qui ne conserverait pas sa vivacité en d'autres temps serait une poésie qui se dissoudrait aussi rapidement que le présent change. Il est vrai aussi que la poésie emporte avec son devenir et qu'elle renaitra, demain. Mais il n'en est pas moins vrai que le poète ne peut renvoyer l'"ici" et le "maintenant" vers un ailleurs et vers un autre temps.

C'est en ce temps de tempête que la poésie a besoin que soient posées les questions qu'elle soulève, seule, d'une façon qui la rende présente et vivante. Rendre le langage vivant, rendre le fluide de vie aux paroles, voilà qui ne peut se faire sans redonner à la vie le sens de la vie. En cela la quête du sens est la quête de l'essence, c'est là notre questionnement humain, collectif et personnel. C'est ce qui rend la poésie à la fois possible et nécessaire.

Mahmoud Darwich, Poète et écrivain palestinien. 1941-2008

Allocution prononcée en 2003, lors de la manifestation "rencontre avec Mahmoud Darwich", à la cité d'Aix-en-Provence




lundi 21 décembre 2020

La loi de la nature qui ne peut pas s'acheter, pour réinventer la démocratie


Par William Ospina
Source : El Espectador

Au début du XIXème siècle, Humboldt a dit que la colonisation avait laissé parmi nous tant de strates et d'exclusions, qu'il nous serait difficile d'apprendre à nous regarder un jour comme des concitoyens. Il y avait d'abord les conquêtes et ensuite les découvertes. C'est pourquoi nous continuons à essayer de découvrir l'Amérique depuis des siècles. Nous n'avons pas vu les pyramides, les têtes olmèques, les dieux du maïs. Les millénaires sont enterrés. Des kilomètres de pétroglyphes peuvent être invisibles pendant des siècles. Nous avons beaucoup tardé à rencontrer Machu Picchu. Ce que nous apprenons en dernier, c'est ce qui est le plus proche.

Des mots qui venaient de très loin cherchaient à nous nommer, mais entre la réalité et le langage, il y avait un vide, et c'est là que s'installaient les fantômes. Parce que tout colonialisme est un manuel d'instructions pour vivre dans un autre monde. Au début, l'écriture était faite pour nous expulser, nous voler. Pendant des siècles, la blague américaine la plus violente a été : "Les indiens veulent voler nos terres" et on l'écoute encore par ici. La signature vaut plus que le visage, et c'est dans cette tranchée que se tapissent les bureaucraties, qui exigent chaque jour que nous démontrions qui nous sommes.

Ils ne veulent pas que nous regardions la réalité comme notre demeure mais comme notre péché originel. Et voilà comment nous regardons le peyotl, le yagé, la chicha, la feuille de coca. L'aveuglement était enseigné et souvent, nous avions besoin d'yeux extérieurs pour nous regarder. Nous avions besoin de Mutis, d'Humboldt, de Reichel-Dolmatoff. Nous étions séduits par la civilisation européenne mais nous nous sentions extraterrestres, coupables de ne pas voir Phryné et l'Appolon du Belvédère dans le miroir. Plus tard, nous avons découvert le problème : leur gant est plus petit que la main. L'Europe n'a pas de réponses à nos défis, parce qu'elle ne connait pas les jungles, ni les immenses mines de sel, ni la flore équinoxiale, ni les climats divers et simultanés, ni les quatre saisons dans la même journée.

Pour penser la démocratie, il ne faut pas renoncer à l'idéal mais il est nécessaire de renoncer à la culpabilité. La démocratie était abimée depuis le début. Les esclaves n'entraient pas dans la démocratie grecque. Dans celle des Etats-Unis non plus. Et dans celle de la révolution française, ce sont les haïtiens qui ne sont pas entrés. Ils nous l'ont apportée comme quelque chose de terminé, mais nous avons dû l'élargir et la corriger. Et il reste encore beaucoup de choses qui continuent à rester en dehors.

Dans la démocratie que nous ont légué les pères et les mères de l'Indépendance, les indiens et les enfants d'Afrique n'avaient pas leur place. Dans celle où se sont faufilés les propriétaires terriens et le clergé, n'entraient pas les femmes, ni les pauvres, ni les idées, ni les livres. Dans celle que nous ont forgé les libéraux, n'entraient pas les mythes, ni les millénaires, ni les langues maternelles, ni le métissage. Et dans celle que nous ont vendu les néo-libéraux, n'entrent ni la nature, ni le territoire, ni la mémoire, ni le futur. Maintenant, la planète nous fait payer la facture, et dans le monde entier, le modèle se révèle insuffisant. C'est la globalisation des choses et des ordures qui a triomphé, cette globalisation étrange, toujours plus fermée aux migrants et à l'humain. Les pouvoirs qui obligent les pauvres à fuir sont les mêmes que ceux qui ferment les portes et lèvent des murs.

Il nous faut maintenant tout repenser, car si le village ne tient pas dans l'univers, l'univers ne tient pas dans le village. Il s'avère que maintenant, les multinationales ne veulent pas de la forêt amazonienne parce qu'elles ont besoin de planter du soja, les entreprises minières ne respectent pas les zones humides parce qu'elles ont besoin d'or, les entreprises pétrolières détruisent l'eau parce qu'elles ont besoin du pétrole et les politiciens ne regardent pas les êtres humains parce qu'ils ont besoin de voix. De la même manière, les entreprises pharmaceutiques ne veulent pas de la santé parce qu'elles ont besoin de leurs malades, et les médias ne veulent pas de la vérité, parce que c'est l'adrénaline qui se vend.

Dans notre continent, nous avons vécu longtemps dans le décalage des horloges. Nous voyagions dans un wagon de troisième classe vers le développement jusqu'à ce que le développement ne devienne du pétrole qui réchauffe l'atmosphère, des scies électriques qui coupent la forêt, des glaciers qui fondent, des villes qui s'asphyxient, des mers qui montent, des plastiques qui inondent la terre, la mer et même nos vaisseaux sanguins. Il aurait été utile de prendre conscience à temps que notre monde ne tenait pas dans ces manuels, et qu'il ne pouvait pas se marier avec ces gants. Certains peuples originaires ont compris les premiers que l'idée d'un Dieu qui avait forme humaine, pille les cieux de ses jaguars et condamne à mort les iguanes et les oiseaux. Il faut savoir que le jaguar n'est pas juste un animal, mais la santé d'un écosystème. Et que l'être humain, pour survivre, doit représenter la santé du monde. Savoir cela, c'est la démocratie. Avec son petit chapeau et son costume kaki, on le voit bien éloigné et décadent maintenant, Ernest Hemingway qui démolit des éléphants. Et aujourd'hui, les jeunes ont besoin de tout leur amour du vertige et du danger pour devenir les sauveurs des jaguars et des requins, de la mer et des lichens.

Un ordre aussi précaire ne justifie pas des dépenses militaires aussi exorbitantes et qui abusent de leurs armes. Je crois que nous ne survivrons pas sans une réinvention passionnée de la démocratie. Réussir une politique où ont leur place l'eau et l'oxygène, les jungles et les territoires, les fleuves et les aliments, l'austérité et la responsabilité, une démocratie où tiennent la beauté et l'imagination. En Colombie, on a beaucoup dit qu'il est impératif de faire sortir les armes de la politique. Il y a quelque chose d'aussi urgent mais beaucoup plus difficile : faire sortir l'argent de la politique et y mettre les gens. C'est peut-être le principal changement dont a besoin la démocratie, pour que tiennent en elle les sources et la santé, l'éducation et la nature, la famille et la protection de la vieillesse, le travail et le territoire.

Il y a comme un devoir moral, mais surtout un exercice de survie, à faire sortir l'argent de la politique : Mettre un frein à la ploutocratie, au commerce des sièges, au lobby des corporations, au pouvoir anti-démocratique de la finance, à la politique des affaires. Une politique de l'initiative citoyenne et des communautés réelles. Des élections sans aucun coût, sans autre publicité que l'imagination et l'initiative populaire, des administrations austères, des gouvernants sans privilèges, la politique comme service public, et pas ce bazar de l'envie, de la haine et de l'ambition.

Certains diront que c'est impossible, mais il faut dire que c'est nécessaire. L'époque offre des possibilités illimitées pour la pédagogie et la créativité. Par le bac à vaisselle de la ploutocratie, tout débouche sur la renonciation à toute légalité. De manière croissante, les plus grands négoces mondiaux se font sur le dos des gens. Que toute une partie du monde soit déjà sous le pouvoir des mafias n'est pas un accident, c'est l'accomplissement d'un système qui achète tout et vend tout.

Voilà pourquoi nous avons besoin de nous allier à une loi qui ne puisse pas être achetée. Cette loi ne se trouve que dans la nature et elle va nous parler de plus en plus durement. Cette pandémie est en train de nous le montrer, ce n'est qu'un début.

Traduction : CM




dimanche 13 décembre 2020

Trois manières de sortir de la pandémie. Boaventura de Sousa Santos


Entretien avec Bernarda Llorente.
Source : Página 12

Le sociologue essayiste portugais Boaventura de Sousa Santos est un grand penseur actuel des mouvements sociaux, auteur d'une oeuvre très étendue dans lequel se détachent des titres comme "Une épistémiologie du Sud", "La Démocratie au bord du chaos : Essai contre l'autoflagellation" et "La fin de l'empire cognitif". Depuis plusieurs décennies, il cherche à radiographier la vie et les modes de subsistance des communautés les plus vulnérables. Son champ d'action l'a amené à s'intéresser aussi bien aux conditions de vie dans un camp de réfugiés en Europe, qu'aux formes d'organisation des communautés originaires d'Amazonie ou des quartiers populaires de Buenos Aires. 

Sousa Santos est né au Portugal, il y a 80 ans, dans la ville de Coïmbra, où il réside la moitié de l'année depuis qu'il a pris sa retraite du poste d'enseignant de la Faculté d'Economie. Il a obtenu un doctorat en sociologie de l'université de Yale, et il a donné des cours à la Faculté de Droit de l'Université du Wisconsin-Madison aux Etats-Unis, où il passe l'autre moitié de l'année. Dans ses textes, il déconstruit les concepts classiques des sciences sociales pour comprendre le monde et les revitalise avec l'objectif de construire des savoirs "qui donnent de la visibilité aux groupes historiquement opprimés". 

  • Quel futur pouvons-nous espérer après la pandémie ? Comment serons-nous capables de penser et de construire le monde post-pandémie ?
La pandémie a créé une telle incertitude, que les gouvernements, les citoyens, les sociologues et les épidémiologistes ne savent pas ce qui va se passer. Je viens de publier "Le futur commence maintenant : De la pandémie à l'utopie" où j'explique que cette pandémie marque le début du XXIème siècle. De la même façon que le XIXème siècle n'a pas commencé le 1er janvier 1800 mais en 1830 avec la révolution industrielle, ou que le XXème siècle a commencé en 1914 avec la première guerre mondiale et la révolution russe de 1917, pour moi, le XXIème siècle commence avec la pandémie, parce qu'elle s'inscrira comme une marque très forte dans toute la sociabilité de ce siècle. Et elle le sera parce que, malgré tous les vaccins qui existeront, le modèle de développement, de consommation et de production que nous avons créé, amène à ce qu'il ne soit pas possible pour le moment de pouvoir en sortir. 

Nous allons entrer dans une période de "pandémie intermittente", de confinement/déconfinement où le virus aura des mutations, où il y aura un vaccin efficace pour certains et d'autres non, où viendront d'autres virus. Le néo-extractivisme, qui est une exploitation de la nature sans aucun précédent, est en train de détruire les cycles vitaux de restauration. Et donc l'ensemble des milieux sont affectés par l'exploitation minière à ciel ouvert, l'agriculture industrielle brutale, les insecticides et pesticides, la pollution des fleuves, la disparition des forêts... Tout cela, avec le réchauffement global et la crise écologique, fait que les virus passent de plus en plus entre les animaux et les humains. Or, nous, humains, nous ne sommes pas préparés, nous n'avons pas d'immunité, nous ne savons pas comment l'affronter.

  • Y'a-t-il une conscience de la gravité ? Y'a-t-il des solutions ?
Je vois trois scénarios possibles et je ne sais pas ce qui arrivera finalement. Le premier scénario, c'est celui qui a été mis en circulation fondamentalement par des gouvernements de droite et d'extrême droite (du Royaume-Uni aux Etats-Unis, en passant par le Brésil) et qui affirme que cette pandémie est une grippe, que ce n'est pas grave, que ça va passer et que la société reviendra rapidement à la normalité. Bien sur que cette "normalité" est un enfer pour une grande partie de la population mondiale. C'est la normalité de la faim, des autres épidémies, de la pauvreté, des quartiers délabrés, du logement insalubre, des travailleurs de la rue, de la débrouille. C'est un scénario distopique, très préoccupant. Parce que cette "normalité" équivaut à revenir à des conditions de vie que les gens ne supportaient plus et remplissaient les rues de nombreux pays en criant "Basta" (Assez!).

L'autre scénario possible, c'est ce que j'appelle le guépardisme, en me référant au roman de Lampedusa de 1958. C'est l'idée que tout change pour tout continue, pareil. Les classes dominantes d'aujourd'hui sont plus attentives à la crise sociale et économique. Les pages éditoriales du Financial Times sont un bon exemple de ce deuxième scénario. Elles disent clairement que ça ne peut plus continuer. Qu'il faudra modérer un peu la destruction de la nature et changer quelque chose dans la matrice énergétique. C'est faire quelques concessions pour que rien ne change et que le capitalisme redevienne rentable. Et donc, la destruction de la nature continuera et la crise écologique sera peut-être retardée mais non résolue. L'Europe s'engage un peu dans ce scénario, où l'on parle de transition énergétique, mais il me semble que cela ne va pas résoudre les problèmes. Cela retardera peut-être le mécontentement, les protestations sociales, mais cela ne pourra pas solder la question pandémique.

Le troisième scénario est peut-être le moins probable, mais il représente aussi la grande opportunité que cette pandémie nous a donné. C'est la possibilité de penser d'une autre manière : un autre modèle de civilisation, différent de celui qui vient du XXVIIème siècle, qui s'est approfondi ces 40 dernières années avec le néolibéralisme. Avec le coronavirus, les secteurs privilégiés sont restés plus longtemps dans leurs maisons, avec leurs familles, ils ont découvert d'autres manières de vivre. Bien sur, cela n'a concerné qu'une minorité, le monde n'est pas cette classe moyenne qui peut respecter la distanciation physique, se laver les mains, porter des masques... La grande majorité ne peut pas. Voilà la grande opportunité pour commencer une transition vers un nouveau modèle de civilisation, parce qu'il est impossible de le faire d'un jour à l'autre. Et cette transition commencera là où il y aura le plus de consensus. Cela fait longtemps que ce modèle est complètement cassé, d'un point de vue social, éthique et politique. Il n'a pas de futur. C'est un changement social, de connaissances, politique et culturel. 

Difficile de savoir quel sera le scénario qui prendra le devant. Peut-être aurons-nous une combinaison des trois. Le premier scénario dans certaines parties du monde, le deuxième dans d'autres, et de plus grandes avancées dans certains pays. La politique du futur dépendra fondamentalement du scénario qui prévaudra. C'est le conflit vital des prochaines décennies.

  • Le modèle de la transition alimente l'espoir d'une société différente, mais elle présuppose aussi des reconstructions politiques différentes, en termes idéologiques et économiques, des modèles de développement, sociaux et culturels, différents. Quelles seraient les utopies face à autant de distopies ?
Ce que le néolibéralisme a créé de pire, c'est l'absence d'alternative. L'idée qu'avec la fin du socialisme soviétique et la chute du mur de Berlin, il ne reste que le capitalisme. Et même, le capitalisme le plus anti-social, qui est le néolibéralisme dominé par le capital financier. En Argentine, ils ont eu une expérience très douloureuse avec les fonds vautours. Nous avons vécu ces 40 ans dans un confinement pandémique et politique : enfermés dans le néolibéralisme. La pandémie nous ouvre une espérance de sortir du confinement. Elle nous oblige à nous confiner et en même temps, elle nous ouvre les portes à des alternatives. Parce qu'elle dévoile que ce modèle est complètement vicieux. Il y a un capitalisme corsaire qui a rendu plus millionnaires ceux qui l'étaient déjà. Le propriétaire de Zoom, que nous utilisons tant en ce moment, peut gagner 1500 millions de dollars en un mois, alors qu'avant le confinement, peu de gens le connaissait. C'est le cas aussi de Jeff Bezos, avec Amazon. La hausse des achats en ligne a fait de lui le premier trillionaire du monde. Aux Etats-Unis, lui et 7 autres hommes ont autant de richesse que les 160 millions les plus pauvres du pays, qui représentent la moitié de la population. 

Voilà ce qu'est cette concentration actuelle de la richesse, dans un capitalisme sans conscience éthique. Le mot qui me vient en ce moment, c'est "Vol". Il y a eu vol. Et les défauts de ce modèle obligent à changer la politique et cela nous donne une espérance. Ce qui est le plus terrible aujourd'hui c'est la distribution inégale de la peur et de l'espoir. Dans les quartiers du monde, les classes populaires ont surtout peur. Elles luttent, elles continuent à lutter, avec créativité. Par exemple, pendant la pandémie, elles ont protégé les communautés. Mais, abandonnées par les Etats dans la plus grande partie des pays, elles ont très peu d'espoir.

  • Vous parliez du poids qu'ont aujourd'hui les entreprises digitales qui sont devenues les plus grosses entreprises de la planète, et qui dépassent les dimensions économiques et le pouvoir de très nombreux pays. Les GAFA représentent-elles un changement dans la matrice du néolibéralisme actuel et futur ? Comment ce changement influe-t-il dans nos vies ?
Avant la pandémie, nous parlions tous déjà de la quatrième révolution industrielle, dominée par l'intelligence artificielle, la robotique et l'automotion. Avec les impressions 3D, la robotisation, l'énorme développement des technologies digitales, nous devenons chaque fois plus dépendants de ces changements technologiques. La question est de déterminer si ces technologies sont un bien public ou si elles appartiennent à quelques propriétaires. C'est le problème, maintenant. Il y a des systèmes publics, par exemple celui de l'ONU, que l'on empêche d'être offerts au monde. Les entreprises le refusent parce qu'elles souhaitent continuer à faire leurs affaires. Et elles ne sont que quelques unes... Google, Apple, Facebook et Amazon (GAFA) et Ali Baba en Chine. Ce sont les grandes compagnies technologiques qui dominent le monde aujourd'hui et qui n'acceptent pas d'être régulées par quiconque. En ce moment, par exemple, la discussion au Congrès des Etats-Unis est claire : Mark Zuckerberg a dit qu'il n'accepte pas d'être régulé. Et comme ces entreprises ont tant de pouvoir, elles prétendents avec arrogance s'autoréguler en accord avec leurs propres intérêts.

  • En même temps, leur pouvoir dépasse le champ économique et joue un rôle fondamental en politique. La désinformation et les fake news qui arrosent les réseaux sociaux collaborent dans la dégradation des piliers structurels des démocraties.
Oui, évidemment... Et en plus, il y a cette contradition... Dans de nombreuses partie du monde, par exemple au Brésil, au Royaume Uni avec le Brexit, au Parlement européen, les fake news et l'usage des technologies digitales pour produire de fausses nouvelles ont eu un rôle fondamental dans les résultats électoraux. Bolosonaro, par exemple, n'aurait jamais été président du Brésil sans elles. Twitter est-il intervenu à ce moment-là comme il le fait aujourd'hui avec Trump aux Etats-Unis ? Non, parce que le patron de Twitter n'était pas brésilien. Twitter est intervenu quand la démocratie des Etats-Unis était en jeu. Si c'était celle du Bangladesh, d'Afrique du Sud, ou du Portugla, pas d'importance... C'est la liberté d'internet. Mais si on est aux Etats-Unis, alors là non, là on va fermer le robinet. Contradiction éternelle. Bien sur que cela appelle à une régulation plus large des réseaux au niveau global, mais manifestement, nous sommes dans un autre paradigme, où il faut travailler avec ces technologies, et en même temps, lutter contre tout le système des fausses informations.

  • Est-il possible d'y arriver ? A partir de quels mécanismes ?
C'est toute la question. Nous partons vers cette transition déjà très usés, très appauvris politiquement, parce que la politique s'est beaucoup appauvrie ces dernières 40 ou 50 dernières années. Parce que la Politique, c'est construire des alternatives. A une époque, le socialisme et le capitalisme avaient des choses en commun, par exemple, leur relation avec la nature. Mais il y avait un choix. Or, avec la chute du mur de Berlin, nous sommes restés sans choix, et donc les politiques se sont confinés dans le capitalisme et sont devenus médiocres. La politique a cessé d'être intéressante, même pour les jeunes, et les gens ont pris largement leur distance par rapport à elle. Il y a peu, j'ai discuté avec des gens qui travaillent sur le logement au Brésil, ils sont intéressés par l'idée de donner une maison digne à la population des sans-toits, mais ils n'ont pas participé aux dernières élections municipales. Parce qu'ils disent "Bof, on va élire l'un ou l'autre, mais ça ne change rien", et c'est là qu'est le danger. Que les gens pensent que les changements politiques ne changent rien, que c'est une forme de guépardisme. La politique doit recommencer à se construire. Je pense qu'à partir de maintenant, ce qui devra différencier la gauche et la droite, ce sera la capacité, parmi les groupes politiques, à créer des alternatives face au capitalisme, les alternatives d'une société différente, qui peut avoir différentes nuances. Cela sera peut-être une société qui reviendra à la prise en compte des intérêts des paysans et des indigènes du continent. Une société qui aura une relation plus harmonique avec la nature. Le capitalisme ne peut pas avoir une relation harmonique avec la nature, parce que sa matrice est dans l'exploitation du travail et l'exploitation de la nature. Donc la gauche doit prendre une dimension paradigmatique de changement vers une autre civilisation, alors que la droite va par contre continuer à toujours gérer le présent conformément aux deux scénarios évoqués plus haut. C'est la différence majeure du futur.

  • Vous évoquez différents concepts qui pourraient aider à changer les formes de construction politique. Quitter l'idée de l'utopie d'un "tout" pour la remplacer par des utopies multiples et variées, en accord avec la diversité des réalités et des rêves. Comment faire pour diversifier, segmenter, construire différentes utopies, et en même temps, faire grandir un projet global, qui soit capable de les structurer, les améliorer, les unir ?
Pour moi, ce qui est crucial dans notre temps, c'est exactement cette asymétrie avec la domination qui n'est pas seulement capitaliste, mais aussi colonialiste et patriarcale. A mon avis, le capitalisme ne fonctionne pas sans racisme et sans sexisme. Par contre, la résistance n'est pas articulée, elle est fragmentée, c'est pour cela que de nombreux partis de gauche, avec une vocation anticapitaliste, ont été racistes et sexistes. Il y a même eu des mouvements féministes qui ont été racistes et pro-capitalistes. Et certains mouvements de libération anti-raciale ont été sexistes et pro-capitalistes. Le problème auquel nous faisons face, c'est une domination articulée et une résistance fragmentée. Nous n'irons pas de l'avant comme ça, parce que nous savons que l'intensification du modèle est ce qui aggrave la vie des gens, et qu'un mode de domination amène les autres. Au Brésil, quand s'intensifie la domination capitaliste avec Temer puis Bolsonaro, le génocide des jeunes noirs dans les périphéries des villes a augmenté de manière brutale. Et la violence domestique contre les femmes et le féminicide a augmenté. Et donc, la domination est particulière. Nous avons besoin de sujets politiques globaux, en plus des locaux, et en plus des nationaux. Cette articulation est possible parce que quand les mouvements -au Chili ou les Black Lives Matter par exemple- partent d'une demande, qu'elle soit féministe ou anti-raciale, 


. Así no vamos a salir adelante porque sabemos que la intensificación del modelo es lo que agrava la vida de la gente, de un modo de dominación que lleva a los otros. En Brasil cuando se intensifica la explotación capitalista, con Temer y después con Bolsonaro, se incrementó de una manera brutal el genocidio de los jóvenes negros en las periferias de las ciudades. Aumentó la violencia doméstica en contra de las mujeres y el feminicidio. O sea, la dominación es particular. Necesitamos de sujetos políticos globales además de los locales, y además de los nacionales. Esta articulación es posible porque cuando los movimientos -Chile o los Black Lives Matter por ejemplo- parten de una demanda, sea feminista o anti-racial, al mismo tiempo, cuando ganan importancia, traen las otras demandas, el hambre o de la desigualdad social. Hoy el movimiento Black Lives Matter tiene una dimensión feminista también, y obviamente de oposición a este modelo capitalista tan desigual e injusto. Yo pienso que tiene que haber un cambio. En la dimensión local hay que volver a las barriadas. Hoy son los pastores evangélicos quienes hablan con la gente y les dicen que hay que votar a la derecha. Por eso pienso que no es solo la organización, sino tambien la cultura politica la que necesita cambios. --¿Qué prácticas y estrategias deberían modificar o reforzar los partidos y los movimientos sociales frente a esta nueva etapa? ¿Están preparados para el cambio? --¿Si me preguntan si los partidos opositores tienen ese perfil hoy? No, no lo tienen. Deben cambiar. Los partidos de izquierda se acostumbraron a esta dialéctica oposición-gobierno, ¿no? Y durante 40 años esa dinámica no tuvo alternativa civilizatoria, no se pudo pensar nada más allá del capitalismo. Independientemente del perfil ideológico de los gobiernos, hasta marzo las primeras páginas de los periódicos eran ocupadas por los economistas y las finanzas. Ahora con la pandemia son los médicos, los epidemiólogos, los virólogos. La pandemia nos obligó a cambiar. Entonces, creo que hay que ver otro modo de hacer política y otra manera de gerenciar la política. Yo pienso que parte de las izquierdas deben acostumbrarse a ser oposición para luego saber reconstruir. Tienen que ayudar a mejorar la vida de la gente. Pero las instituciones actualmente no permiten eso, porque tenemos todo un entorno global que no te deja, por ejemplo el capitalismo financiero. Entonces tendremos que encontrar otra forma de gobierno y hay que empezar a pensar en esa dimensión global. Conversación entre la socióloga Silvia Rivera Cusicanqui y el director del proyecto ALICE, Boaventura de Sousa Santos. ¿Y cuál sería el rol de las oposiciones? ¿Cómo construirse desde otras lógicas? --La política de gobierno es una parte de la política: fuera de eso tienes que tener otra política que es extra institucional, que no está en las instituciones sino en la formación de la gente, en la educación, en las calles, en las protestas pacíficas. Miren lo que está pasando en Chile antes de esta pandemia; fueron las mujeres, sobre todo, y los movimientos sociales. Ellos tuvieron un papel fundamental para traer a las calles cosas que la política misma no estaba dispuesta a hacer. Los partidos de izquierda, por increíble que parezca, no habían incluido en sus proyectos la causa mapuche cuando los mapuches habían sufrido con huelgas y asesinatos, y habían sido la oposición a los gobiernos de Chile. Y todavía están abandonados. Es necesario una protesta y un movimiento popular constituyente, donde las mujeres tengan un papel muy importante para tener en la política una gestión plurinacional. Los partidos son importantes pero los movimientos son igual de importantes. Tiene que haber una relación mas horizontal entre ambos. --¿La protesta, la calle, sigue siendo una de las principales herramientas de visibilización y resonancia política? --Las comunidades siguen teniendo una gran creatividad y esto forma parte de un movimiento de izquierda reconstruida, más abierta a toda esta creatividad comunitaria. No son simplemente las calles y las plazas, es la vivencia comunitaria que tendremos que intensificar. Porque las calles no son un emporio de las izquierdas, en esta década vamos a ver calles llenas de gente de extrema derecha. Yo vi a la extrema derecha entrar en las manifestaciones en Brasil. Las consignas de la izquierda, aprovechadas por la extrema derecha, y después dominando toda la protesta. Aquí en Europa sabemos muy bien eso, los Estados Unidos hoy, la gente contra Biden que no es propiamente de izquierda, y por otro lado los Prat Boys de la extrema derecha organizada y militarizada que ocupa las calles, y que va a hacer la política extraconstitucional, de las calles, de las protestas. --En Argentina se ha hablado mucho de "la grieta" como si fuera un fenómeno "nacional", único. Cuando se mira al mundo la polarización, sin embargo, parece ser el signo de estos tiempos. ¿Cómo afecta esta situación el funcionamiento de la democracia? --A mi juicio, durante mucho tiempo la teoría democrática, la idea más valiente, más segura, era que las democracias se sostienen en una clase media fuerte. Claro que yo, estando en Portugal, trabajando en África y en América Latina, no veía clases medias fuertes, lo que realmente veía era desigualdad social. Siempre me sentí como un demócrata radical, o sea, la democracia es mala porque es poca. Hay que ampliar la democracia en las calles, en las familias, en las fábricas, en la vida universitaria, en la educación. Entonces esta idea de que la polarización es contraria a la democracia, me parece que es cada vez más evidente cuando hablamos de democracia liberal. Sólo tiene sentido, o se refuerza, con una democracia participativa, con otras formas de participación de la gente que no sean democracias electorales, porque si son solo democracias electorales van a seguir eligiendo anti demócratas como Trump, Bolsonaro, Iván Duque, como tantos otros. Por eso la democracia muere democráticamente, por elección, por vía electoral. Hitler ganó dos elecciones en 1932, antes de su golpe. Creo que hay que fortalecer esa democracia con democracias participativas. La polarización, la desigualdad, provienen de esta polarización de la riqueza sin precedentes que hoy tenemos. A mayor desigualdad en la vida económica y social, más racismo, más discriminación y más sexismo. Entonces estamos en una sociedad en retroceso a nivel mundial, en retroceso reaccionario, donde el capitalismo es cada vez más desigual, más racista y más sexista. Esta es la realidad que tenemos hoy. --¿Como sería la forma de avanzar hacia una mayor participación, imprescindible para recomponer las democracias, con la exclusión social que arroja un modelo tan concentrado y desigual? --Tenemos que pensar en la transición. Y hoy debemos contar con políticas sociales, romper con el neoliberalismo, y para eso es necesario una reforma fiscal. Es inaceptable que los pobres y la clase media paguen 40% de impuestos, y los ricos el 1%. Que Trump haya erogado de impuestos federales 765 dólares, es impensable. Tiene que haber una reforma fiscal para dar políticas de educación, de salud. La otra cuestión es política, necesitamos una reforma constituyente. Las constituciones que tenemos congelaron una sociedad segmentada, no solo desde un punto de vista capitalista sino también racista y sexista. Tenemos que refundar el Estado. Los únicos países que tuvieron reforma política fueron Bolivia y Ecuador, e igual fracasaron. La misma idea fracasa muchas veces antes de tener éxito, antes de hacer historia. Los derechos de la madre Tierra, por ejemplo, no tuvo muchos resultados en Ecuador, pero veamos lo que pasó en Nueva Zelanda. Jacinda Arden, la primera ministra, una mujer fabulosa, la líder mundial en este momento después del Papa diría yo, esta señora promulgó una ley sobre los derechos humanos del río sagrado de los indígenas, y no fue simplemente eso, ha dado plata para regenerar, revitalizar los ciclos vitales del río. Es una revolución que no logró efecto en Ecuador, en Bolivia, en Colombia, como sí en Nueva Zelanda. Debemos articular los conflictos sociales con esa idea de Naturaleza porque esta es territorio, cultura, memoria, pasado, espíritu, conocimiento, incluso sentimiento paisaje". Pienso que las constituyentes van a ser un marco del futuro para deslegitimar el neoliberalismo y volver a la soberanía popular que va a permitir la soberanía alimentaria, que muchos países no tienen hoy. soberanía industrial, ¿cómo es posible que los Estados Unidos no produzcan mascarillas ni guantes, ni respiradores? Por eso, ¿es un país desarrollado? No sé. Sudáfrica ha defendido mejor la vida de la gente que los Estados Unidos. --El gobierno de Alberto Fernández comenzó en diciembre y tres meses más tarde debió enfrentar la pandemia, a la que se sumó la herencia de un país endeudado y una economía destruida. ¿Qué nos recomendaría a los argentinos, a los latinoamericanos, en este momento? --Yo soy un intelectual de retaguardia, no de vanguardia. No doy consejos: mi solidaridad, que es grande, es conversar con la gente. Yo pienso que es un continente en el que siempre ha habido una creatividad política enorme, y estas experiencias han dejado cosas muy interesantes. He hablado de Chile, también Bolivia, las elecciones ahora en Brasil. Alberto Fernández es un caso muy interesante y los describe mi último libro, porque es el único presidente que llega al poder y después viene la pandemia. Viene con un programa, pero el programa se vuelve la pandemia. Alberto Fernández tuvo un coraje enorme para enfrentarla. Un gran problema es la herencia brutal de neoliberalismo, de destrucción del Estado, de las políticas sociales, de la economía. Esa herencia es brutal y lleva tiempo la reconstrucción. Además, es una sociedad muy movilizada, con movimientos sociales y populares fuertes, el de mujeres es fortísimo y en estos días se expresa en la lucha por el aborto legal. Hay toda una sociedad muy creativa, y eso se nota. Esta es una gran oportunidad para repensar un poco la política y para volver a una articulación continental; yo pienso que la idea de matriz de articulación regional, como el ALCA, o UNASUR, fueron muy interesantes. Esta semana mirá lo que China y los países asiáticos están haciendo: el más grande conjunto de libre comercio, de articulación económica. Sin los Estados Unidos, y sin Europa; es mucho más grande que cualquier acuerdo europeo, mucho más grande que el tratado entre Estados Unidos, México y Canadá. Entonces, ¿por qué no entender que el continente no es el patio trasero de los Estados Unidos? Y tiene que tener más autonomía, porque son todos de desarrollo intermedio, de mucha población. Hay que reinventar y en este momento, sobre todo, hay que hacer una autocrítica. A las personas de izquierda no les gusta, porque viene de la época de Stalin, pero la autocrítica es la auto reflexión, es repensar las izquierdas. América Latina: el patio trasero Para entender los procesos políticos latinoamericanos, Boaventura de Sousa Santos pone la lupa en las asimetrías, en lo cultural. Estudia las democracias tribales, mira las economías urbanas, critica los sistemas educativos, se enfoca en lo múltiple, lo pluricultural. Sostiene que el Estado tiene que ser refundado porque esta democracia liberal ha llegado a su límite. Dice que las izquierdas del Norte global sean eurocéntricas no es novedad, pero que las izquierdas del sur sean racistas con los pueblos indígenas y afrodescendientes, es producto de la exclusión que produjo el capitalismo, el colonialismo y el patriarcado. --¿Cómo deberían plasmarse estos cambios en América Latina, la cual aparece como una Región en disputa? --Es esperanzador lo que está ocurriendo y nos tiene que llevar a reflexionar. Por ejemplo, el caso de Bolivia, es el único país que tiene la mayoría indígena del continente, 60% de la población. Yo pienso que los occidentales de izquierda, nosotros los blancos de izquierda, intelectuales, no entendemos los pueblos indígenas. Hay que ser muy humildes, porque no tenemos conceptos. Cuando ganó el MAS de nuevo, la sorpresa fue enorme, porque no imaginaban que los indígenas volverían tan rápido al gobierno. Porque no entienden el alma indígena. Después de la salida de Evo reconstruyeron el MAS, los liderazgos, se animaron de otra manera, con otra gente. --¿Hubo reflexión? ¿Hubo aprendizaje? --Estamos repensando todo y las cosas están cambiando. El contexto internacional de esos años hasta el 2014 permitió que en algunos países de América Latina como Brasil o Argentina la gente fuera menos pobre, sin que los ricos dejaran de enriquecerse. Hubo políticas de redistribución por parte de los gobiernos populares pero el ciclo de las comodities cambió y los modelos entraron en crisis. Cualquiera que hayan sido los errores cometidos en los procesos populares, sabemos que no pueden repetirse. Porque los precios de los commodities no están como estaban, porque las condiciones son muy distintas, y porque hay una deslegitimación de todo el modelo neoextractivista. La agricultura industrial tiene que disminuir, puede ser una transición, pero debe lograrse; si no diversificamos la economía, es un desastre. Eso ya lo sabemos. Me parece que ahora estamos en un punto de repensar las cosas. Con Alberto Fernández en Argentina, AMLO en México, son las dos esperanzas. AMLO es un poco más complejo que Alberto, a mi juicio. Tenemos bastantes avances en Chile, y la corriente para iniciar el proceso constituyente, que va a ser muy conflictiva de aquí en adelante. Entonces me parece que las cosas están cambiando, y que de alguna manera en América Latina se están dando respuestas porque la gente está, los movimientos sociales siguen luchando, aunque sea en pésimas condiciones como en Colombia.