vendredi 24 mars 2017

C'est en parlant que les gens se comprennent, voilà ce que nous croyons

Et maintenant, après un demi-siècle à détruire,
il est juste qu'ils aident enfin à construire quelque chose. 
C'est ce que nous voulons.

Par Timoleón Jiménez
in www.FARC-EP.co

Nous tenons pour acquis que nous respecterons ce qui a été établi pour le dépôt des armes. Mais nous espérons aussi de la compréhension afin de trouver la solution la plus viable pour demeurer dans les zones et les points de regroupement au delà de ce qui avait été accordé initialement.

Jean Arnault, Représentant Spécial du Secrétaire Général de l'ONU pour la Colombie et Chef de la Mission des Nations Unies en Colombie, exprimait les jours derniers son opinion à propos de la fin des délais pour le dépôt des armes de la part des FARC, en expliquant que si la date limite était déplacée pour une ou deux semaines de plus, cela ne représenterait aucun problème, au vu du déroulement normal du processus et des difficultés rencontrées dans les Zones Vicinales Transitoires de Normalisation.

C'est l'opinion respectable et sereine d'une autorité très proche des conversations et des accords célébrés à La Havane, consciente du fait que les réalisations humaines ne peuvent pas toujours s'ajuster exactement aux prévisions de ceux qui rédigent des textes qu'il faut ensuite matérialiser à travers des actes. Ces derniers ont un rythme qui n'est pas celui des normes, et quand les choses se font avec de la bonne volonté, il faut le comprendre sans scandales inutiles.

Entre les deux parties engagées dans les dialogues, plus de cinq ans ont passé à discuter les termes d'un Accord Définitif, et nous avons finalement démontré qu'il n'y a rien de mieux que l'esprit de concertation pour atteindre le résultat rêvé. La sagesse populaire l'exprime à travers le dicton "C'est en parlant que les gens se comprennent" ou sous une autre forme usuelle, "la décence ne se bat avec personne". C'est ce que nous croyons.

Si nous, Etat colombien et FARC, qui nous sommes affrontés à mort pendant un demi siècle, avons ensuite réussi à mettre fin au conflit de manière civilisée, cela permet de constater que les positions extrêmes du tout ou rien, n'arriveront jamais à atteindre ce qui se conquiert au contraire par la voie de la raison et du débat pacifique. Combien avons-nous payé pour ne pas l'avoir compris avant!

En considérant toute la valeur et le sens de l'Accord Final, il est naturel que nous choisissions de ne pas nous polariser sur les problèmes qui affleurent, pour en faire le motif de nouvelles discordes. C'est ce que, les deux parties signataires, avons décidé d'assumer. C'est pourquoi nous nous efforçons de traiter les différends qui surgissent au sein des instances et des circuits accordés. Personnellement, je me suis appliqué à ce que nous, les FARC, évitions à tout prix les réactions mues par la colère. Elles sont inutiles.

Mieux vaut parler et rechercher des solutions concrètes. Nous croyons sincèrement que c'est ce qui nous est demandé, à tous les colombiens et toutes les colombiennes. Le caractère irrationnel qui soutient à outrance ses propres opinions, sans reconnaitre qu'il est normal que les autres pensent différemment, doit céder la place à la compréhension respectueuse et productive. Réussir cela consolidera la paix.

C'est pourquoi nous regardons avec surprise le ton agressif des promoteurs de la marche du premier avril, qui lèvent des banderoles et des slogans tirés par les cheveux. Pour ne citer qu'un exemple : Traiter le Tribunal de Paix de "narco" et "terroriste" pour ensuite appeler à le rejeter, manque du bon sens le plus élémentaire. La respectabilité internationale des entités et des personnes qui désigneront les magistrats du Tribunal est au dessus de tout soupçon.

Il est plus qu'évident que ce genre d'anathèmes ne sont ni raisonnables ni argumentés, ce ne sont que des haines et des passions qui se livrent sans aucune gêne aux plus énormes mensonges. Ce furent ces attitudes et ces comportements qui amenèrent le pays à se vider de son sang. On ne comprend ni comment certains insistent à se baser sur de tels moyens ni quelles sont véritablement leurs intentions obscures. Qui veut d'un pays en guerre, saturé quotidiennement de violences et de privations ?

On comprend alors pourquoi, tant que ces intérêts ont été dominants en Colombie, il a été impossible d'arriver au dialogue et aux solutions politiques. Fort heureusement, la majorité des colombiens et des colombiennes, main sur le coeur, a décidé d'en finir une fois pour toutes avec la logique de l'intolérance et de la violence. Avec une grande bonne volonté, nous espérons que cette majorité ne permettra pas un retour à l'empire des armes, de la mort et des persécutions.

Ce serait le pire des malheurs pour notre patrie. Pour nous, difficile de chercher à régler les différends qui séparent les partisans du sénateur Uribe des politiques et des actions du gouvernement de Juan Manuel Santos. Et encore plus, d'adopter une attitude de défense de l'administration actuelle, que certains nous attribuent d'une manière écervelée. Autre chose bien différente est de méconnaitre le caractère historique qu'a pour notre pays et le continent, le fait d'avoir réussi la signature de la paix.

Il faut reconnaitre chez Santos le mérite que ses principaux détracteurs d'aujourd'hui n'ont jamais eu la grandeur d'assumer, bien qu'ils en aient eu l'opportunité et toutes les possibilités de réussir. Il est chaque jour plus clair qu'ils ne l'ont jamais souhaité, qu'ils agissaient en étant possédés par la logique de l'imposition, par le poing fermé de l'assujettissement, par leur aveuglement face aux conséquences tragiques. Ces jours derniers, a été transmise également une lettre dans laquelle certains officiers de réserve exprimaient leurs préoccupations à propos de l'approbation de la Juridiction Spéciale pour la Paix. Ils étaient inquiets sur la responsabilité de la chaine de commandement, point largement traité autour de la Table de négociation avec l'expertise des meilleurs spécialistes en la matière, mais agité de manière récurrente par les ennemis de la paix pour faire des histoires.

Je ne vais pas me référer au thème en lui-même, mais à un des arguments mis en exergue dans le courrier qui n'hésite pas à qualifier de "républiques indépendantes" les zones et les points vicinaux transitoires de normalisation. Ils se réfèrent ici à l'un des points signés les plus compliqués et satisfaisants, directement lié à la fin du conflit et particulièrement au cessez-le-feu bilatéral et définitif, et au dépôt des armes par les FARC-EP. Cet accord a été travaillé de main de maitre par des cadres expérimentés de la guérilla et un groupe de hauts cadres stratèges des forces armées et de la police, choisis pour leur loyauté dans le commandement des forces armées de la République. Et il a établi le lien avec le Conseil de Sécurité des Nations Unies, entité à qui nous les FARC, remettrons toutes nos armes dans le cadre des protocoles signés, comme cela est déjà en train de se faire par étapes.

Nous considérons, très respectueusement, que l'obsession pour une position, quelle qu'elle soit, ne peut pas en arriver là. Personne dans notre pays n'ignore les conséquences fatales de l'emploi irresponsable d'un épithète de ce genre au début des années 60 du siècle passé, et on ne peut imaginer à quoi pensent ceux qui font de la provocation en employant de si dangereux anachronismes. Des centaines de milliers de morts et plus de huit millions de victimes devraient suffire à répudier cette intention. Surtout quand ce dont le pays a besoin, c'est de la plus grande mesure. Nous savons tous qu'il avait été accordé que le 1er décembre de l'année dernière était le jour J et donc que le 31 mai prochain est le J+180. Le lendemain, l'opération de cessez-le-feu bilatéral doit terminer parce que l'on considère que la veille, nous les FARC, nous aurons déposé notre dernière arme. Et l'on suppose également que l'on doit en finir avec les zones et les points vicinaux transitoires de normalisation.

Le 1er juin, on devrait remettre à chaque combattant deux millions de pesos de la part du gouvernement et, comme qui dirait, le renvoyer pour qu'il trouve son chemin. C'est ce qui est signé, on pourrait penser que ce fut à la légère. Mais on doit aussi considérer que pendant la période en vigueur des zones, toute une série de points accordés pour arriver à une fin heureuse aurait dus être respectée. Et qu'en raison du retard, une bonne partie est toujours en attente de mise en oeuvre par le gouvernement national.

Au cours des 60 jours qui ont suivi le début des ZVTN, un recensement socio-économique devait être réalisé afin de recueillir l'information nécessaire au processus de réincorporation intégrale des FARC-EP à la vie civile, en tant que communauté et en tant qu'individus. Tout ceci pour que, sur la base de ses résultats, soient identifiés les possibles programmes et projets permettant de faire le lien avec le plus grand nombre possible d'hommes et de femmes membres des FARC.

Sous les auspices de l'ambassade de la Norvège, la proposition et la gestion de soutien d'un plan immédiat d'éducation dans le cadre de la réincorporation des guérilléros, élargi aux communautés des ZVTN, devait être construite. Nous ne mentionnons ici que la mise en oeuvre de l'Accord sur les Garanties de Sécurité. On ne peut penser que nous, les guérilléros, sommes obligés de devenir les cibles des sicaires. Reste à développer aussi ce qui est accordé sur le processus de réincorporation économique collective, l'organisation d'économie sociale et solidaire ou Economies Sociales du Commun, ECOMUN.

Il faut parler du processus accéléré d'accréditation et de transfert vers la légalité des membres des FARC et sa feuille de route. Ou de quelque chose de beaucoup plus grande envergure : l'approbation du Plan Cadre pour la Mise en oeuvre des Accords, sur la base d'un avant-projet présenté par le gouvernement national, qui doit être approuvé par le CONPES comme Plan Cadre de Mise en Oeuvre de l'Accord Final, qui devra contenir les ressources indicatives nécessaires pour son financement, ainsi que le détail de ses sources.

La liste des engagements en attente est longue, et nous voulons que soit établie une fois pour toutes notre bonne volonté à faire en sorte qu'ils soient tous respectés. Nous l'avons démontré en élevant des campements de fortune à côté des lieux où se construisent l'infrastructure des zones et des points de regroupement. Au sens strict, nous pourrions argumenter que nous ne sommes pas encore dans les zones, puisqu'elles ne sont pas encore construites. Mais cela ne nous intéresse pas d'agir ainsi. Cela ne serait pas sérieux.

Nous avons parlé avec le gouvernement, et d'une manière ou d'une autre, nous cherchons à nous mettre d'accord pour trouver une solution à chacune des difficultés qui se présentent, de manière dialoguée et constructive. C'est ce qui nous apparaît le plus correct et le plus juste. Nous tenons pour acquis que nous respecterons ce qui a été établi pour le dépôt des armes. Mais nous espérons de la compréhension afin de trouver la solution la plus viable pour demeurer dans les zones et les points de regroupement au delà de ce qui avait été accordé initialement, parce que la réalité de l'application des points contemplés dans l'Accord Définitif l'impose.

Avec les meilleures intentions et dans un esprit de consensus, nous le disons dès maintenant, bien que la sortie de l'impasse ne soit pas encore si imminente, en sachant qu'elle se présentera sans doute. Nous imaginons déjà tous les tralalas sur les républiques indépendantes et autres, avec ceux dont nous savons qu'ils prétendront toujours mettre des obstacles. Rien de tel. C'est en parlant que les gens se comprennent, nous l'avons dit. Et maintenant, c'est juste qu'après un demi-siècle à détruire, ils aident enfin à construire quelque chose. C'est ce que nous voulons.

La Havane. 18 mars 2017
Source :  www.FARC-EP.co



dimanche 12 mars 2017

Les risques dans la mise en oeuvre de la paix en Colombie


Par Enrique Santiago
El País. 12 mars 2017

A mesure que passent les jours après la signature le 24 novembre dernier de l'accord de paix entre le Gouvernement National et les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC-EP), le processus qui doit mettre en place ce qui a été accordé et moderniser le pays qui ressurgit à peine après 52 années d'un cruel conflit armé interne, devient de plus en plus difficile. Un effort des deux parties et de la communauté internationale est nécessaire pour éviter que le processus de paix ne se bloque, avec les terribles conséquences que cela pourrait avoir.

Les retards pris dans la construction des 26 Zones Vicinales Transitoires de Normalisation (ZVTN) ont été le premier problème rencontré dans la mise en oeuvre. Les ZVTN devaient être construites avant le 1er décembre 2016. Ce jour-là, les FARC étaient concentrés dans les points préalables de concentration désignés. Ils ont accepté d'entrer dans les ZVTN sans qu'ait été construit le minimum d'infrastructures accordées : logements, alimentation électrique, services sanitaires et voirie, eau courante et connexions. A la date d'aujourd'hui, la ZVTN où au moins 50% de ces infrastructures ont été construites est une exception. J'en ai visité six. Il n'y en avait qu'une seule avec des services sanitaires et hygiéniques construits. Aucune n'avait de logements. Il n'y a pas d'attention médicale en dehors des premiers secours qui sont bien souvent fournis par la guérilla elle-même.

Dans les ZVTN, il y a les enfants des guérilléras, certains sont nouveaux-nés et il y a des dizaines de guérilléras enceintes. Au vu des retards, les FARC ont accordé avec le Gouvernement que les matériaux de construction leur soient remis directement pour qu'ils construisent eux-mêmes. Cet engagement n'est respecté que partiellement. Le problème n'est pas que la guérilla accepte de vivre dans de mauvaises conditions, ils y sont habitués. Mais si la première obligation du Gouvernement dans le chronogramme de la mise en place n'est réalisé que tardivement et de manière incomplète, un très mauvais signal est envoyé quant à la capacité réelle des institutions colombiennes à respecter ce qui a été accordé. Et revient en mémoire la tradition historique des différents gouvernements du pays qui n'ont pas respecté les accords de paix signés, irrespects qui en de nombreuses occasions ont conduit ensuite à l'assassinat des guérilléros qui avaient signé les accords.

Dans l'Accord Final, avait été établie l'approbation urgente d'une Loi d'Amnistie qui amnistierait les délits de rébellion et les délits connexes, conformément aux lois en vigueur à la date de signature de l'Accord Final. A la signature de l'accord de paix, il y avait approximativement 3.500 personnes incarcérées en raison de liens avec les FARC-EP. Environ 700 parmi elles peuvent avoir droit à l'amnistie établie dans la loi. Les autres ont droit à être remises en liberté sous certaines conditions : liberté conditionnelle ou transfert dans les ZVTN. Il y a également environ 5.000 membres de la Force Publique bénéficiaires potentiels de la loi.

C'est le 30 décembre qu'a été approuvée la Loi d'Amnistie, qui contemple une application d'office ou à la demande de l'intéressé. Pourtant les juges ne l'ont pas appliquée. Début février, il n'y avait que 8 amnisties accordées et aucune liberté conditionnelle. Les juges ont fait valoir que la loi était déficiente et que des normes de procédures étaient nécessaires pour l'appliquer. Le 17 février, un Décret présidentiel a été promulgué, qui incluait la procédure d'application élaborée par les juges colombiens eux-mêmes. Le 6 mars dernier, les juges de l'exécution des peines, compétents pour appliquer l'amnistie, se sont déclarés en grève en faisant valoir le manque de moyens pour appliquer l'amnistie. A la date d'aujourd'hui, un peu moins de soixante amnisties ont été accordées à des guérilléros, cinq autorisations de transfert dans une ZVTN et aucune liberté conditionnelle. Il n'y a pas de nouvelles concernant l'approbation d'aucune mesure équivalente pour des membres de la Force Publique.

Le refus des juges colombiens de respecter la loi d'amnistie – en dehors des très louables exceptions indiquées ci-dessus – est totalement inédit par rapport aux processus de paix antérieurs en Colombie ou dans d'autres lieux du monde et engendre une situation très dangereuse dans les bases de la guérilla. La méfiance envers les institutions et le Gouvernement qui a signé l'Accord de Paix est en train de grandir, et avec elle, la méfiance sur le respect de ce qui a été accordé. Cela peut provoquer dans les bases une méfiance et un rejet envers les leaders de la guérilla, les guérilléros peuvent considérer qu'ils ont été trompés par leurs chefs qui leur avaient garantis un traitement judiciaire particulier en plus de l'amnistie. Cette situation peut stimuler les dissidences au sein des FARC-EP, dissidences qui jusqu'à maintenant étaient très réduites (moins de 4%), alors que la moyenne dans les processus de paix avec des groupes rebelles tourne autour de 20%.

Les garanties de sécurité – c'est à dire le démantèlement du para militarisme – sont un des résultats les plus importants de ce processus de paix. On ne peut oublier que l'Accord Final a été atteint dans un contexte où la violence des groupes paramilitaires d'extrême droite continue à exister, où l'affrontement entre l'Etat et d'autres rebelles armés –ELN– perdure et où d'importants circuits d'économie illicite sont encore présents. Tout cela rend l'Accord Final encore plus digne d'éloges, car il contient des engagements forts pour en finir avec le para militarisme qui est un phénomène structurel de longue date en Colombie. L'engagement du Gouvernement n'est pas seulement de garantir le monopole légitime de l'Etat dans l'usage de la force et des armes, mais aussi de démanteler les structures civiles qui pendant des décennies ont organisé, financé, fomenté et utilisé tant politiquement que financièrement des groupes paramilitaires. Une des mesures les plus importantes est la création d'une Unité d'Enquête spécialisée dans le démantèlement des organisations paramilitaires, compétente pour désactiver les structures politiques de soutien à ces groupes et leurs structures économiques de financement. L'actuel Bureau du Procureur Général de la Nation, ignorant l'accord de paix, cherche à empêcher la mise en route de cette Unité Spéciale, et également, à modifier l'accord sur la Juridiction Spéciale pour la Paix (JEP), en profitant de processus législatif en cours qui est très complexe en raison de la majorité parlementaire instable qui soutient le Gouvernement du Président Santos. Les propositions que formule le Bureau du Procureur ont toujours les deux mêmes objectifs : d'une part soustraire les civils financeurs, organisateurs ou instigateurs présumés du para militarisme de la JEP et les maintenir dans la juridiction ordinaire – où ils ont toujours joui et jouissent encore d'impunité – et d'autre part, soustraire de la JEP, le plus grand nombre possibles d'actes réalisés par les FARC-EP en cherchant à maintenir la compétence de la juridiction ordinaire, et du bureau du procureur sur ces faits, ce qui revient à violer l'accord partiel qui a été le plus difficile à atteindre, celui relatif aux Victimes et à la Justice. Parallèlement, le bureau du Procureur Général de la Nation n'apporte pas beaucoup de résultats dans la recherche et le châtiment des crimes commis contre les défenseurs des droits humains, les dirigeants politiques, les leaders sociaux et paysans qui soutiennent le processus de paix. En 2016 et depuis le début de 2017, il y a eu plus de 130 personnes assassinées. Et depuis la signature de l'Accord de Paix du 24 Août 2016, ce sont environ 80 membres des collectifs évoqués ci-dessus qui ont été assassinés. Le bureau du Procureur Général de la Nation nie constamment l'existence d'un plan systématique pour attaquer le processus de paix et les personnes qui le soutiennent. Tout cela détériore sérieusement la confiance des FARC-EP dans le respect de l'Accord sur les garanties de sécurité, car il s'agit de se retrouver sans défense en matière de sécurité personnelle et d'intégrité physique, quand celles-ci sont nécessaires pour que toute guérilla puisse procéder à un processus de dépôt des armes.

Actuellement, il n'y a pas de concrétisation ni de mise en route des politiques de réincorporation politique et sociale des FARC-EP après le dépôt des armes. Avec la réalisation du plébiscite du 2 octobre qui a rejeté l'Accord de Paix du 24 Août 2016, un processus de renégociation a eu lieu dans lequel les FARC ont accepté d'importantes modifications dans le système de Justice Spéciale pour la Paix, de plus grandes limitations au régime de l'amnistie et surtout, des réductions des programmes de réincorporation à la vie civile des anciens guérilléros, avec notamment l'exigence mesquine des défenseurs du "Non" de coupes dans les subventions destinées à ces programmes. La totalité du budget finalement accordé pour la réincorporation économique et sociale des FARC-EP est équivalente au coût de 10 jours de guerre.

Il y a aujourd'hui un retard important dans l'élaboration des programmes de réincorporation sociale et un manque dangereux de ressources économiques. Aucun des programmes de réincorporation économique et sociale n'a commencé à se mettre en route alors que c'est dans trois mois à peine, le 31 mai, que les ZVTN sont supposées ne plus exister et que les FARC-EP sont censées disparaître pour que surgisse le nouveau parti politique qui succèdera à l'ancienne organisation et faire le pas définitif vers la réincorporation dans la vie sociale. Il n'est pas possible qu'à cette date-là, les guérilléros retournent dans leurs foyers, car après 52 ans de guerre ou des décennies de permanence dans la guérilla, ces foyers n'existent pas. Sauf exceptions, les conditions de sécurité ne sont pas réunies pour que les anciens guérilléros aillent résider dans les foyers de leurs familles, et ceci dans le cas où leurs familles, qui sont majoritairement paysannes avec des conditions de vie précaires, aient à leur disposition les moyens matériels pour les accueillir. Par ailleurs, les programmes d'accès à l'emploi, les projets productifs, de développement agraire ou de substitution des cultures illicites n'ont pas non plus été définis.

Cette situation d'indéfinition de leur futur immédiat provoque également une grande angoisse dans les troupes de la guérilla, cela peut stimuler le manque de confiance interne dans le processus de paix et donc les dissidences. Profitant de cette situation, différents groupes criminels désireux de compter sur des gens expérimentés dans le maniement des armes sont en train d'offrir aux guérilléros d'importantes sommes d'argent pour les corrompre.

Les Nations Unies alertent sur le haut pourcentage d'échec des programmes de réincorporation à la vie sociale des groupes guérilléros qui ont effectué un processus de dépôt des armes après avoir signer des accords de paix dans les dernières décennies. Ces échecs ont habituellement comme conséquences une hausse de la violence, de la délinquance et des économies illégales.

Le processus de dépôt des armes des FARC-EP a commencé le 1er mars 2017 (J+90) et se conclura le 31 mai prochain (J+180). Malgré les difficultés traversées dans la mise en oeuvre des Accords, les FARC-EP ont procédé au début du dépôt de 30% de leurs armes au jour J+90. Une deuxième phase de dépôt de 30% débutera le 1er avril et la phase de dépôt des 40% restants débutera le 1er mai, avec une conclusion de l'ensemble du processus le 31 mai. L'Accord Final établit une série de garanties pour les FARC-EP en matière Juridique, de Sécurité Personnelle et de Sécurité Economique et Sociale. Evidemment, le respect de ce qui a été accordé est une obligation réciproque pour les signataires de tout accord. Alors que les FARC-EP honorent leur engagement avec le processus de dépôt des armes, le Gouvernement et les institutions compétentes devraient respecter 
  • les impératifs de sécurité juridique qui leur incombent –Application de l'amnistie et approbation au Congrès des lois qui mettent en route le Système Intégral de Vérité, Justice, Réparation et Non-Répétition –, 
  • les engagements sur la sécurité personnelle – démantèlement du para militarisme et détention des responsables des crimes qui ont lieu contre les défenseurs du processus de paix – 
  • et au moins, définir les programmes de réincorporation économique et sociale qui doivent obligatoirement être mis en route avant le 31 mai.
Si ce n'est pas le cas, le 1er juin, le processus de paix sera sous l'emprise d'une grave crise qui, dans la pratique, peut faire échouer tous les efforts déployés par les deux parties depuis le début du processus exploratoire en février 2012.

La vérification et l'accompagnement international sont, en ce moment, une nécessité urgente pour le processus de paix. Aujourd'hui, l'unique mécanisme de vérification et de monitoring international de l'Accord de Paix qui fonctionne, est celui chargé de vérifier et encadrer le processus de Dépôt des Armes, c'est le Mécanisme de Monitoring et Vérification des Nations Unies, MMV, créé en janvier 2016. C'est à dire qu'actuellement, on ne vérifie que le respect des obligations qui incombent aux FARC-EP. Dans l'Accord Final, ne sont contemplés que des mécanismes de vérification des points 3 - "Garanties de Sécurité" et 6 - "Réincorporation à la vie civile", à la charge des Nations Unies. Mais aujourd'hui, le Gouvernement colombien n'a pas concrétisé à l'ONU la forme que doit prendre ce mécanisme. Il est prévu dans l'Accord Final un accompagnement international de la mise en oeuvre de tous les points accordés, mais ces mécanismes internationaux n'ont toujours pas été mis en route, malgré les pétitions successives des FARC-EP.

Il est évident que dans le cadre d'un accord de paix qui met fin à 50 ans de conflit armé, il n'est pas approprié qu'une des parties prétende à ce que ne soit vérifiée, encadrée ou accompagnée que la mise en oeuvre des obligations qui incombent à l'autre partie, dans ce cas, le dépôt des armes des FARC-EP.  Pour garantir la très nécessaire mise en place de tout ce qui a été accordé ou au moins, du plus important, il est indispensable de mettre en route immédiatement tous les mécanismes d'encadrement, de vérification et d'accompagnement que contemple l'accord final de paix. Et pour ce faire, la présence active de la communauté internationale dans ces mécanismes est indispensable. Il faudrait également une plus grande agilité dans la mise en place et un respect clair de ce qui a été accordé de la part de toutes les institutions impliquées, et pas seulement le Gouvernement.

Enrique Santiago Romero est assesseur des FARC-EP à la Commission de Suivi, Dynamisation et Vérification de la Mise en Oeuvre de l'Accord Final (CSIVI)

Traduction : CM



mercredi 8 mars 2017

Journée internationale de la femme ouvrière, paysanne, étudiante, camarade


Source : Agencia Prensa Rural
Mercredi 8 mars 2017

La lutte des femmes s'enfonce dans les siècles de l'Histoire. Le fait même que la société patriarcale ait considéré la femme comme une propriété privée, a restreint ses droits et l'a privée de sa liberté.

Aujourd'hui, on ne peut oublier que des femmes ouvrières ont donné leur vie pour l'égalité des droits, dans les luttes pour de meilleures conditions de travail. C'est pour revendiquer une baisse du temps de travail et l'égalité des droits que les ouvrières de Textil Cotton à New York ont occupé leur usine le 8 mars 1908 et que leur patron, avec la police, a bloqué les portes de la fabrique et y a mis le feu. Résultat : 130 femmes brulées dans un acte de brutalité et de barbarie policière.

Actuellement, les femmes continuent à protester pour de meilleures conditions de travail et pour une égalité des droits et des opportunités, les années passent et on ne donne pas aux femmes le rôle qui leur appartient dans la société. C'est d'elles que la vie nait, pourtant les gouvernements les traitent comme des mineures. Elles ne sont maitresses ni de leurs corps, ni de leurs désirs, car l'Etat s'immisce dans leurs décisions, et même s'il y a égalité sur le papier, il n'en est pas ainsi dans les faits.

On observe de manière alarmante qu'au XXIè siècle, la violence continue contre le sexe féminin dans le monde, en Amérique Latine et en Colombie. Selon les chiffres de l'ONU, une femme de plus de quinze ans est assassinée tous les deux jours et demi en Colombie.

Il faut garder à l'esprit que le rôle des femmes est fondamental pour l'accord de paix et sa mise en oeuvre dans le pays, car elles ont vécu plus que quiconque les horreurs de cette guerre en étant des trophées de combat et en livrant leurs fils et leurs compagnons au feu du conflit. Qui, mieux qu'elles, pourra construire et guérir cette nation qui a besoin aujourd'hui de leurs mains laborieuses pour commencer à nouveau ?

Ainsi, la lutte continue et résonne dans les voix de la Cacica Gaitana, Policarpa Salavarrieta, Manuela Sáenz, María Cano, Mariana Páez, les mères, les ouvrières, les travailleuses agricoles, les vendeuses de rue, les étudiantes, les petites filles, toutes celles qui rêvent : Leurs voix résonnent en Colombie pour exiger la paix, l'égalité, le respect et la dignité.

Bonne journée, camarades ! A l'Agence Prensa Rural, nous nous souvenons de vous et nous revendiquons votre lutte. 

Traduction : CM
 

mercredi 1 mars 2017

La Paix, un bien suprême


Colombie. Le nouvel accord signé et ratifié n'admet plus de discussions ni de modifications car ce dont il s'agit, c'est de donner le feu vert à sa mise en œuvre.

Par Carlos Lozano Guillén*
28/02/2017 in El Tiempo

Au beau milieu du scandale des pots de vins remis par l'entreprise Odebrecht à de grands seigneurs de l'establishment colombien dans le secteur public comme dans le privé, et du débat sur la prochaine mise en œuvre de l'Accord Final de La Havane, les contradictions se font plus aigües entre ceux qui défendent la paix et ceux qui s'entêtent à vouloir continuer la guerre fratricide. Ces derniers, à l'intérieur et à l'extérieur tant du Gouvernement que de l'Etat, rencontrent de nombreux obstacles pour entraver le souffle constructif du pays qui veut concrétiser les accords de paix entre le gouvernement du président Juan Manuel Santos et la guérrilla des Farc-Ep, et faire avancer les dialogues en Equateur avec l'Eln.

Les Farc-Ep, il faut le dire franchement et sans détour, ont respecté le pacte de La Havane. Malgré le retard pris dans la mise en œuvre de l'accord, ces combattants n'ont pas arrêté leur marche vers les zones et les points de transition et de normalisation où devront commencer le dépôt des armes et le transfert vers un parti politique légal et démocratique, pendant qu'au Congrès, étaient approuvés les lois, les actes législatifs et les dispositions développant l'Accord Final de La Havane.

L'accord a été le point d'arrivée de près de quatre ans de discussions entre les parties, avec la participation de la société civile dans des forums thématiques et la consultation permanente par l'Exécutif des deux autres pouvoirs civils, des représentants des entreprises et du pouvoir économique. En outre, le résultat négatif du plébiscite de ratification du 2 octobre a obligé à de nouvelles consultations et à incorporer dans le nouvel accord, comme l'avait stipulé la Cour Constitutionnelle, plusieurs propositions et questionnements des promoteurs du "Non", des magistrats des cours de justice et du Procureur Général de la Nation. 

Le nouvel accord signé et ratifié n'admet plus de discussions ni de modifications car ce dont il s'agit, c'est de donner le feu vert à sa mise en œuvre. On doit comprendre que la voie de la réglementation de l'accord ne permet pas la contre-réforme si habituelle en Colombie, comme cela avait eu lieu avec la Constitution de 1991.

La paix est un bien suprême, dont sont redevables non seulement les fonctionnaires du Gouvernement National, mais aussi l'ensemble des agents de l'Etat, sans exception. L'attitude de sabotage du procureur Néstor Humberto Martínez est incompréhensible et il ne lui sied guère d'être l'héritier des scandales du précédent procureur général de la Nation. Les manœuvres antipopulaires du Gouvernement comme la loi Zidres et la réforme fiscale n'aident pas non plus.

C'est clair : La mise en œuvre de l'Accord est assez lente et le Gouvernement doit être plus diligent, il doit notamment organiser ses forces parlementaires qui agissent de manière dispersée, dans la meilleure tradition de la politicaillerie et de la corruption. L'accord de paix est le fait historique le plus important du pays depuis bien longtemps, il n'a pas seulement mis fin à la confrontation avec les Farc, il a également ouvert la possibilité de changements profonds dans le pays à moyen et long terme. C'est ce qui provoque la résistance des chevaliers de l'inertie, de la droite récalcitrante qui nie la vérité historique et la réconciliation nationale.

Plusieurs organisations qui s'étaient engagées pour le "Oui" appellent à un Congrès National pour la Paix. C'est une initiative des plus opportunes pour défendre l'accord de La Havane, soutenir les dialogues avec l'Eln et rechercher une alternative qui permette de construire un nouveau pays, avec une démocratie renouvelée et des changements sociaux pour 2018.

Carlos Lozano Guillén
* Directeur de l'Hebdomadaire VOZ
Traduction CM

 

jeudi 16 février 2017

La papeterie qui dévore la Colombie


Par Camilo Alzate
In Colombia Plural

D'abord, il y a eu la coupe de milliers d'hectares de forêt, puis la plantation de pins et d'eucalyptus. Au début avec "Cartón Colombia", puis aujourd'hui avec la multinationale irlandaise "Smurfit Kappa", l'industrie papetière s'est renforcée silencieusement, alliée du pouvoir. "Nous changeons l'eau en ordure" dénonce un écologiste vétéran.

En janvier 2016, l'aqueduc de Salento s'est asséché. Le Cañas Gordas, affluent qui baigne cette bourgade vitrine touristique du Quindío, avait perdu la totalité de son flux et il ne restait qu'un filet d'eau boueuse sous les deux vannes de captation qui alimentent le bourg. Alors que la Corporation Autonome du Quindio faisait porter la responsabilité sur le réchauffement climatique, les autorités civiles de la commune, les paysans et les écologistes de la région ont désigné une fois encore les sources de l'affluent : tout est planté de pins, même les rives de la rivière. Selon eux, ce sont ces plantations forestières qui sont coupables de la pénurie d'eau.

Ce conflit, qui a lieu également dans les zones rurales de Sevilla ou Pereira, de Riosucio ou Dagua, dure depuis un demi-siècle et il a un nom propre : Smurfit Kappa - Cartón de Colombia, multinationale qui a commencé en 1969 à acquérir des terrains montagneux à bas prix pour installer des cultures forestières répondant à la demande de bois pour l'élaboration de pulpe papetière. Alors que le débat environnemental en Colombie est préoccupé par les conflits pétroliers et miniers, la multinationale irlandaise pompe silencieusement des milliers d'hectares dans le pays.

Déjà dans les années 50, on accusait Cartón de Colombia (aujourd'hui rachetée par Smurfit Kappa) de raser les selvas du Bajo Calima dans la région Pacifique, pour utiliser le bois en produisant la pulpe papetière. Vingt ans après, la compagnie a commencé à planter des pins et des eucalyptus, espèces pour lesquelles la FAO (Organisation de l'ONU pour l'Alimentation et l'Agriculture) alerte sur les conséquences négatives pour les sols, la biodiversité et les cycles de l'eau, quand elles remplacent les forêts originaires des régions tropicales.

Mais il y a des conséquences au delà de la biodiversité et des cours d'eau. La politique de la multinationale implique la concentration d'énormes étendues de terre sous sa coupe, dans des latifundios forestiers qui fragmentent les communautés paysannes dont toute la dynamique sociale et économique est bouleversée. L'opposition des écologistes et des communautés s'est soldée par des menaces et des cas d'homicides qui n'ont jamais été suivis d'enquêtes. Il y a aussi l'ouverture de plusieurs actions de réclamation de restitution de terres par des communautés indigènes et des particuliers. Le Tribunal des Peuples a reconnu en 2007 que Smurfit Kappa a "une dette écologique, sociale, économique et culturelle avec le pays et la totalité de ses habitants".

Smurfit Kappa Cartón de Colombia possédait en 2015, selon ses propres sources, environ 67.926 hectares dans 454 grandes propriétés entre les cordillères centrale et occidentale. Il y a des pins et des eucalyptus de Smurfit depuis le noeud de Caramanta jusqu'aux montagnes du Massif Central colombien, et des rives du Magdalena jusqu'aux plages du Pacifique. 

Un commerce rentable

Aujourd'hui, Smurfit emploie 2.500 ouvriers sur le terrain et possède une énorme unité de production sophistiquée de cartons, papiers et emballages dans la ville de Yumbo (Vallée du Cauca). Maintenir le volume habituel de production exige 830.000 tonnes de bois par an, cela signifie que chaque jour, environ 300 camions chargés de troncs en provenance des montagnes du centre et du sud-est colombien rentrent dans l'usine. Les conditions géographiques de la Colombie permettent que ces cultures soient plus rentables et productives que dans n'importe quel autre endroit de la planète : Dans des pays à vocation forestière marquée comme le Chili ou le Canada, des plantations semblables tardent quatre fois plus de temps à pousser. La lumière disponible toute l'année et les pluies permanentes sont ce qui rend possible le rendement exceptionnel des pins et des eucalyptus dans les tropiques. Au cours d'une visite en Colombie, Michael Smurfit, ancien président de la multinationale a déclaré : "Dans une industrie comme la nôtre, les grands biens naturels, la forêt et l'eau, sont considérés comme les éléments clés du succès".

Smurfit-Kappa est le groupe papetier le plus grand du monde, avec une implantation dans une vingtaine de pays. Dans ses entrailles, il y a aussi du capital colombien. En 1986, le Jefferson Smurfit Group, dont le siège est en Irlande, a absorbé la Container Corp., entreprise nord-américaine qui contrôlait Cartón de Colombia, fondée en 1944 par des investisseurs colombiens d'Antioquia.

Pourtant, les actionnaires nationaux n'ont jamais perdu leur participation dans la compagnie locale : Le Groupe Carvajal continue à être un actionnaire minoritaire important de Smurfit Cartón de Colombia. La multinationale oeuvre dans le pays à travers un réseau très complexe d'entreprises sous-traitantes, sous contrats ou associées, dont les investisseurs colombiens finissent par associer leurs intérêts politiques et économiques à ceux du capital étranger.

Smurfit a mis en place l'Association Colombienne de Reforestation (ACOFORE). Selon l'enquête du journaliste Walter Broderick exposée dans son livre El imperio del cartón, ACOFORE a déployé un lobby puissant parmi les politiques et les parlementaires pour que soient approuvées des lois à sa mesure, dont la loi de développement forestier qui subventionne avec des fonds publics le secteur de la culture des arbres, sur lequel la multinationale exerçait jusqu'à très récemment un rôle de monopole.

La grande ombre de la papeterie

Cartón de Colombia a soutenu les campagnes de nombreux politiques colombiens, dont plusieurs ex-présidents. Selon le journal El tiempo, l'entreprise fait partie des sociétés au capital étranger et national qui ont soutenu le gouvernement d'Alvaro Uribe et ses campagnes. Concrètement, en 2006, Alfredo Carvajal et Juan Martín Carvajal ont fait des dons de 20 millions de pesos. Ils sont tous deux propriétaires du Groupe Carvajal, actionnaire de Cartón de Colombia. Dans le rapport publié par la Silla Vacia, on notait que le gérent et le président de Smurfit ont également donné de l'argent pour la première campagne de Juan Manuel Santos.

Cartón de Colombia a également soutenu des projets communs avec la Fédération des producteurs de Café et les Corporations Autonomes Régionales, entités qui ont la responsabilité de veiller sur la papeterie. Pour comprendre les liens de la multinationale avec l'establishment local, il suffit d'un coup d'oeil sur le livre "Un demi-siècle qui sème l'avenir", édité par l'entreprise pour fêter ses cinquante ans de présence en Colombie : Une demi-douzaine de Président défilent sur les photos commémoratives de toutes ces années, et une infinité de politiques, chefs d'entreprise et même des militaires prennent la pose avec des dirigeants étrangers et nationaux de la compagnie.

Tous les gouvernements ont accordé ou ratifié des permis pour que la multinationale exploite les forêts vierges du Pacifique dans la région du Bas Calima, au nord de Buenaventura. Entre 1957 et 1974, la compagnie a reçu près de 120.000 hectares en concession, alors que ses propres plantations ne lui suffisaient pas. A partir de ce moment-là, l'entreprise est devenue peu à peu autosuffisante grâce à ses propres cultures, et donc elle a fini par abandonné les concessions avant que ne se termine le délai de 50 ans.

Depuis que la multinationale a abandonné le Bas Calima en 1993, le journaliste australien Walter Joe Broderick a visité la zone et a réalisé une enquête sur la trajectoire de Smurfit dans le pays, publiée dans "L'empire du carton". Dans ce travail, il raconte comment la selva a été dévastée parce que la compagnie a utilisé un système de coupe dit "table rase", qui consiste à couper et extraire tous les arbres du terrain. Les communautés noires et indigènes qui y résident, qui dépendaient des ressources du bois et qui, jusqu'alors vivaient dans une relative harmonie avec la forêt, en ne pratiquant que des coupes sélectives du bois, ont souffert les conséquences sociales et environnementales de ce modèle extractif. Ils ont fini par travailler à la tâche dans des scieries pour la multinationale.

"Beaucoup de monde ne nous pardonne pas d'avoir profité des bois naturels pendant de nombreuses années dans le Bas Calima" admet Ricardo Gómez Londoño, responsable de l'opération forestière de Smurfit dans la zone du Café. "Mais ce n'était pas illégal, et aujourd'hui encore ce n'est pas illégal, des entreprises comme Maderas Pizano continuent à le faire dans le Choco" conclut-il.

De l'exploitation à la plantation

Cartón de Colombia a découvert pendant les années 70 que sa rentabilité augmenterait si elle arrêtait d'employer le bois tropical de la forêt, en le remplaçant par des fibres plus homogènes qui pouvaient être cultivées dans le pays avec une efficacité exceptionnelle. C'est alors qu'ont été mises en route les plantations de pin et d'eucalyptus, les deux espèces étrangères dont les études de la FAO dénonçaient en 1987 les impacts négatifs sur les sols, la biodiversité et les cycles de l'eau. L'entreprise a réussi à améliorer les variétés d'eucalyptus qui atteignent la hauteur de coupe seulement 7 ans après avoir été plantés, et des variétés de pins qui tardent entre 16 et 18 ans. Dans aucune autre zone de la planète, le commerce forestier n'est aussi productif, en raison des conditions privilégiées de lumière et d'eau disponibles dans les tropiques.

A l'échelle locale, les grands et moyens propriétaires fonciers ont loué leurs terrains pour l'installation de cultures forestières à travers des contrats d'association, ou bien ils se sont livrés eux-mêmes à la coupe des bois originaires de leurs propriétés et à semer des conifères qui finissaient coupés dans les moulins de la compagnie. Le modèle associatif, majoritaire quand Cartón de Colombia a commencé son projet forestier, a périclité dans les derniers temps à mesure que l'entreprise acquérait d'immenses étendues de terres qui lui permettent maintenant de s'auto-approvisionner en bois. La compagnie a approuvé en 1974 un plan pour acheter 30.000 hectares de terres en 15 ans. Quarante ans plus tard, c'est plus de 67.900 hectares dans 454 propriétés entre les Cordillères Centrale et Occidentale.

Ces terres se trouvent réparties en proportions égales dans trois noyaux d'exploitation - Nord, Centre et Sud - qui couvrent les départements de Caldas, Quindio, Risaralda, Valle, Cauca et Tolima. Ces près de 68.000 hectares, environ la moitié des plantations de la multinationale dans le monde entier qui représentent un peu plus de 104.000 hectares. Le principal atout forestier de la Smurfit se trouve en Colombie.

Les conséquences

L'autre face de cette rentabilité si fabuleuse, ce sont des cours d'eau affectés et l'impact nocif que les latifundios forestiers ont eu sur les communautés paysannes, dont toute la dynamique sociale et économique a été chamboulée.

Néstor Ocampo est un écologiste de Calarcá (Quindío), opposant reconnu aux plantations forestières. Ocampo est allé jusqu'en Irlande en 2001 pour affronter publiquement Michael Smurfit, le président de la compagnie, pendant une assemblée des actionnaires de la société. Auparavant, il avait accompagné les premiers processus de résistance civile contre les plantations forestières dans le pays : "Nous avons vu le problème des pins à Darién, dans la Vallée du Cauca, depuis 1982" explique-t-il. "Nous pensions que c'était un problème de dégâts environnementaux, mais là nous avons découvert qu'il s'agissait d'une question sociale, avec des implications politiques, économiques et même idéologiques".

Dans les années 80, la population de Darién s'est organisée à travers un comité civique nommé "Non au pin". Ils rejetaient la semence de conifères car leur commune, qui auparavant s'auto-approvisionnait en aliments, était en train de perdre toute vocation agricole : plus personne ne cultivait la terre, les plantations de pin occupaient les terres fertiles, de nombreux journaliers n'avaient plus de travail et cela engendra une profonde crise sociale. Germán Mejía, qui deviendrait ensuite le maire du village, était le leader de cette mobilisation. Mejía a été assassiné par des tueurs à gages en 1997 et sa mort n'a jamais été éclaircie.

Les cas de la dirigeante paysanne Dila Calvo, assassinée à Riofrío en 1995, des écologistes Gloria Sofía Zapata, Eder Alexander et Hernando Duque assassinés à Belén de Umbría en 1998, de la défenseure de l'environnement Sandra Viviana Cuéllar disparue à Cali en 2012, ont des similitudes avec l'assassinat de Germán Mejía. Tous étaient des leaders ouvertement opposés au commerce forestier, leurs disparitions sont restées impunies. Le site Verdad Abierta a révélé en 2015 qu'un juge spécialisé ouvrait une procédure de restitution de terres contre Smurfit Cartón de Colombia, suite à la demande d'un paysan de Bolívar (Valle), qui a expliqué qu'il avait dû vendre ses terres à bas prix en raison de la pression des groupes paramilitaires et des bandes liées au narcotrafic qui opéraient dans les zones.

Une affaire semblable a lieu depuis la moitié des années 90 dans la région du Haut Naya où la multinationale a planté des pins, avec une paire de propriétés qui sont réclamées par une communauté d'indiens paéces, qui occupent le terrain jusqu'à aujourd'hui sans obtenir le titre de propriété. Il y a également des cultures de Cartón de Colombia dans l'hacienda El Japio, où un autre groupe d'indiens exige depuis 2005 que leur soit remis la terre, comme partie des accords avec l'Etat pour la réparation des victimes du massacre del Nilo.

C'est pourquoi le Tribunal Permanent des Peuples, une instance internationale reconnue qui dénonce les violations des droits humains dans le monde, a réalisé en 2007 un jugement public de la multinationale en Colombie en l'accusant d'avoir "une dette écologique, sociale, économique et culturelle avec le pays et l'ensemble de ses habitants, particulièrement ceux qui appartiennent aux communautés où elle a établi ses plantations forestières, installé ses usines de production et complètement dévasté les forêts tropicales et les autres écosystèmes pour alimenter en bois ses fabriques de carton et de papier d'emballage".

Guillermo Castaño, un autre vieil écologiste fondateur du mouvement de défense de l'environnement dans le pays, résume en peu de mots la contradiction des cultures forestières : "Comment est-ce possible que nous échangions la plus grande richesse de notre région, qui a de plus une immense valeur historique et naturelle, pour des cultures qui ne servent qu'à faire du carton ? Tout le monde sait où finit le carton, c'est un produit qui va aux ordures. Nous changeons l'eau en ordure".

Source : Colombia Plural
Traduction: CM


jeudi 9 février 2017

Colombie : Les FARC-EP honorent leurs engagements


Traduction.fr : Communiqué du Secrétariat National des FARC-EP. 08/02/2017

In Farc-ep.co

Alors que l'arrivée dans les Zones Vicinales Transitoires de normalisation de la totalité de nos combattants est en train de se terminer, nous pouvons affirmer au pays et au monde que les FARC-EP ont bien honoré l'engagement signé avec le Gouvernement National. Pendant plus de 10 jours, a eu lieu une formidable mobilisation d'hommes et de femmes engagés de manière décidée pour la consolidation de la paix en Colombie.

Arriver dans ces zones est un pas en avant sur le chemin de la normalisation du pays et le début de la préparation du processus de réincorporation des combattants à la vie civile en matière économique, politique et sociale, dont le dépôt des armes. C'est un pas très important sur le chemin de la mise en oeuvre des accords.

Mettre en oeuvre les accords oblige de manière égale les parties signataires à respecter les engagements pris. C'est la raison pour laquelle, alors que nous rendons compte de notre volonté irrévocable et de notre décision d'accomplir intégralement ce qui a été pacté, nous ne pouvons que signaler notre étonnement face aux retards ou à l'absence totale de travaux d'infrastructure logistique dans toutes les zones du pays.

Il est scandaleux d'entendre dans les médias dominants les déclarations de fonctionnaires qui mentent avec de faux pourcentages d'avancement de travaux, alors que la réalité et le commun dénominateur dans toutes les zones, c'est le manque d'eau potable, de douches et de sanitaires, de logements, de lieux corrects pour la préparation et la consommation d'aliments, et le mauvais état des routes. Heureusement, certains médias, de manière professionnelle, ont rendu honneur à la vérité en informant sur la situation vécue réellement, infirmant ainsi les déclarations des fonctionnaires de l'état.

La situation des femmes enceintes et des bébés, victimes de l'indolence officielle, est particulièrement dramatique car elle les condamne à demeurer dans des conditions risquées pour leur santé.

Face à cette situation, nous en appelons à la solidarité de tout le pays et de la communauté internationale, des organisations de défense des droits humains, des organisations qui travaillent pour les droits de la femme et de l'enfant, afin qu'ils se prononcent et se mobilisent face à l'inexplicable négligence de l'Etat.

Le pilier fondamental de la construction de la paix est la mise en oeuvre et le respect des accords signés par les parties.  Alors que la paix est une conquête du peuple colombien, le non-respect gouvernemental affecte la société dans son ensemble, c'est pourquoi nous appelons les différents secteurs sociaux à se prononcer pour exiger du Gouvernement le respect des accords signés.

mercredi 8 février 2017

COLOMBIE : Contenir les assassinats politiques



par Luis Jairo Ramirez H.
in VOZ la Verdad del Pueblo

Il y a quelques jours, la presse a souligné que le dernier soldat blessé en combat, produit du conflit armé, sortait d’un hôpital militaire. Le ministre de la Défense Luis Carlos Villegas reconnaissait lui-même : « Depuis le début du cessez-le-feu bilatéral avec les FARC, nous avons eu zéro morts et zéro blessés ». Grâce au profond respect de l’accord bilatéral de baisse des hostilités, le conflit armé entre les FARC et l’Etat colombien est descendu à son niveau le plus bas depuis 52 ans en nombre de victimes, de combattants morts et blessés, et d’actions violentes. Dans le pays, de nombreuses voix qualifiées ont souligné le sérieux des FARC dans le respect des accords. Mais on ne peut pas dire la même chose de l’engagement du gouvernement à honorer ce qui a été accordé à la Havane. 

Depuis le début en avril 2012 du Mouvement social et politique « Marche Patriotique », cent vingt-quatre (124) membres de cette organisation ont été assassinés, dans 19 départements du pays, au cours de crimes dont les auteurs sont des agents de l’Etat : policiers, militaires et paramilitaires. Deux personnes ont été disparues et trois ont été la cible d’attentats avec des armes à feu. Rien qu’en 2016, il y a eu 232 leaders menacés, 21 ont été victimes d’attentats et 70 ont été assassinés. 

Il faut rappeler qu’au début de la Marche Patriotique, le ministre de la défense de l’époque, Juan Carlos Pinzón, avait déclenché une chasse aux sorcières contre les dirigeants de la Marche, dont le sinistre résultat a été l’assassinat de 60 leaders régionaux, et qu’au lieu d’avoir à s’expliquer sur sa responsabilité au cours d’une enquête, cet obscur personnage a été gratifié en étant nommé ambassadeur aux Etats-Unis. 

L’actuel Procureur Néstor Humberto Martínez, comme le ministre de la Défense, Luis Carlos Villegas, ont cherché à dévier l’attention de ces crimes, en minimisant leur origine et en couvrant ouvertement le paramilitarisme quand ils ont affirmé que ce dernier n’existe plus. Souvenons-nous qu’au début avril de l’année dernière, les paramilitaires ont réalisés un blocus armé contre le processus de paix, à une date qui correspondait à des mobilisations réalisées par l’uribisme avec le même objectif, sans qu’aucune enquête n’ait été enclenchée à ce sujet. Il faut réagir par de la mobilisation pour que ces crimes ne restent pas à nouveau dans l’impunité. 

Plusieurs rapports d’organisations qualifiées ont révélé que nous sommes face à une réactivation du phénomène paramilitaire, qui a un contrôle militaire, politique et territorial sur au moins 407 municipalités du pays et sur 30 départements. Les paramilitaires maintiennent des liens étroits avec les brigades et les bataillons militaires et ils s’emparent, avec la complicité des autorités régionales, des zones qui étaient auparavant occupées par les FARC. 

Les agissements paramilitaires dans le territoire national sont la principale menace contre le processus de paix entre les FARC-EP et le gouvernement, et contre les dialogues avec les insurgés de l’ELN dont la phase publique commence ces jours-ci. Le Gouvernement et particulièrement, le Ministère de la Défense, ignorent cette réalité. 

On a insisté sur le fait que le processus de paix ne se consolidera que si les accords sont respectés et si le paramilitarisme d’Etat, comme l’avait appelé Mancuso lui-même, commence à être démantelé. Alors que nous sommes déjà face à un nouveau génocide, avec la Marche Patriotique qui compte 124 morts assassinés, le processus ne se consolidera que si les institutions elles-mêmes respectent le droit à la vie et si l’on commence à démocratiser la vie nationale, en désactivant les facteurs de violence comme l’Esmad, le nouveau Code de Police et le Statut de sécurité citoyenne. Car il n’y a pas que la conspiration militariste de l’uribisme, alliée au paramilitarisme, il y a aussi de la part du gouvernement Santos, un irrespect manifeste des accords de la Havane qui menacent le processus de paix. Il est temps de bander nos forces et que se mettent en marche les acteurs de paix pour défendre le processus.

Traduction : CM