mardi 16 janvier 2018

La nouvelle 11ème thèse


Par Carlos Boaventura de Sousa Santos
Source : Blog Publico

En 1845, Karl Marx a écrit les célèbres Thèses sur Feuerbach. Rédigé après les Manuscrits économiques et philosophiques de 1844, le texte constitue une première formulation de l'intention marxienne : Construire une philosophie matérialiste centrée sur la praxis transformatrice, radicalement différente de ce qui était dominant à l'époque, et dont le principal représentant était Ludwig Feuerbach. Dans la célèbre onzième thèse, la plus connue de toutes, il déclare : "Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c'est de le transformer". Le terme "philosophes" est utilisé au sens large, en référence aux producteurs de connaissance érudite, incluant aujourd'hui toute la connaissance humaniste et scientifique considérée comme fondamentale, en opposition aux sciences appliquées.

Au début du XXIe siècle, cette thèse pose deux problèmes. Le premier, c'est qu'il n'est pas vrai que les philosophes se soient employés à contempler le monde sans que leur réflexion n'ait eu d'impact sur la transformation du monde. Et même si cela a eu lieu quelque fois, cela a cessé avec le surgissement du capitalisme ou, plus largement, avec l'émergence de la modernité occidentale, surtout à partir du XVIe siècle. Les études sur la sociologie de la connaissance des cinquante dernières années ont prouvé que les interprétations du monde dominantes à une époque donnée sont celles qui légitiment, rendent possibles ou facilitent les transformations sociales menées par les classes ou les groupes dominants.

La conception cartésienne de la dichotomie nature/société ou nature/humanité en est le meilleur exemple. Concevoir la nature et la société (ou l'humanité) comme deux entités, deux substances selon la terminologie de Descartes, totalement différentes et indépendantes l'une de l'autre, comme la dichotomie corps/âme, et construire sur cette base tout un système philosophique est une innovation révolutionnaire. Cela choque le "sens commun", car nous n'imaginons pas d'activité humaine sans la participation d'un certain type de nature, en commençant par la capacité et l'activité d'imaginer qui a , elle-même, une composante cérébrale, neurologique. De plus, si les êtres humains ont une nature, la nature humaine, il sera difficile d'imaginer que cette nature n'a rien à voir avec la nature non humaine. La conception cartésienne a évidemment de nombreux antécédents, depuis les textes les plus antiques de l'Ancien Testament (le livre de la Genèse) jusqu'aux plus récents de Francis Bacon, qui fut presque son contemporain, et qui considérait que la mission de l'être humain est de dominer la nature. Mais ce fut Descartes qui a conféré au dualisme la consistance de tout un système philosophique.

Le dualisme nature/société, selon lequel l'humanité est totalement indépendante de la nature et la nature est également indépendante de la société, est tellement constitutive de notre manière de penser le monde, notre présence et notre insertion au monde, que penser de manière alternative est quasiment impossible, même si le sens commun nous rappelle que rien de ce que nous sommes, pensons ou faisons, ne peut se soustraire en soi de la nature. Pourquoi alors, dans les milieux scientifiques et philosophiques, cette prévalence et cette quasi évidence de la séparation totale entre nature et société ? Aujourd'hui, il est démontré que cette séparation, aussi absurde qu'elle puisse paraître, a été une condition nécessaire à l'expansion du capitalisme. Sans cette conception, il n'aurait pas été possible de légitimer les principes d'exploitation et d'appropriation sans fin qui ont guidé l'entreprise capitaliste depuis le début.

Le dualisme contenait un principe de différenciation hiérarchique radicale entre la supériorité de l'humanité/société et l'infériorité de la nature, une différenciation radicale qui se basait sur une différence constitutive, ontologique, inscrite dans les plans de la création divine. Cela a permis que, d'un côté, la nature se transforme en une ressource naturelle inconditionnellement disponible pour l'appropriation et l'exploitation au bénéfice exclusif de l'être humain. Et d'un autre côté, que tout ce qui est considéré comme nature, soit objet d'appropriation dans les mêmes termes. C'est à dire que la nature, au sens large, englobait des êtres qui, étant si proches du monde naturel, ne pouvaient pas être considérés pleinement humains.

De cette manière, on a reconfiguré le racisme pour signifier l'infériorité naturelle de la race noire et donc, la conversion "naturelle" des esclaves en marchandises. Ce fut l'autre conversion dont n'a jamais parlée le père António Vieira (fameux jésuite portugais, 1608-1697), mais qui fut présuposée dans toutes les autres conversions dont il parla brillamment dans ses sermons. L'appropriation est devenue l'autre face de la surexploitation de la force de travail. La même chose a eu lieu avec les femmes, en reconfigurant l'infériorité "naturelle" des femmes, qui venait de très loin, en la convertissant en condition de leur appropriation et surexploitation, qui consiste dans ce cas à l'appropriation du travail non payé des femmes qui s'occupent de la famille. Ce travail, aussi productif que l'autre, a été considéré par convention comme lié à la reproduction pour pouvoir le dévaluer, convention que le marxisme a rejeté. Depuis lors, l'idée d'humanité en est venue à coexister nécessairement avec l'idée de sous-humanité, la sous-humanité des corps racialisés et sexualisés. Nous pouvons donc conclure que la compréhension cartésienne du monde était impliquée jusqu'à la moelle dans la transformation capitaliste, colonialiste et patriarcale du monde.

Dans ce cadre, la onzième thèse sur Feuerbach pose un deuxième problème. Pour affronter les graves problèmes du monde d'aujourd'hui, qui vont des niveaux choquants d'inégalité sociale à la crise environnementale et écologique, au réchauffement global irrésistible, la désertification, le manque d'eau potable, la disparition des régions côtières, des événements "naturels" extrêmes, etc... : il n'est pas possible d'imaginer une pratique transformatrice qui puisse résoudre ces problèmes sans une autre compréhension du monde. Cette autre compréhension doit recueillir, de manière nouvelle, le "sens commun" de la mutuelle interdépendance entre l'humanité/la société et la nature. C'est une compréhension qui part de l'idée qu'au lieu de substances, il y a des relations entre la nature humaine et toutes les autres natures, que la nature est inhérente à l'humanité et que l'inverse est également vrai. Et que c'est un contresens de penser que la nature nous appartient, si nous ne pensons pas, de manière réciproque, que nous appartenons à la nature.

Ce ne sera pas facile. Contre la nouvelle compréhension et donc, contre la nouvelle transformation du monde, de nombreux intérêts agissent, bien enracinés dans les sociétés capitalistes, colonialistes et patriarcales dans lesquelles nous vivons. Comme je l'ai démontré, la construction d'une nouvelle construction du monde sera le résultat d'un effort collectif et d'une époque, c'est à dire, qu'il aura lieu au sein d'une transformation paradigmatique de la société. La civilisation capitaliste, colonialiste et patriarcale n'a pas de futur, et son actualité démontre qu'elle ne survit que par la voie de la violence, la répression, les guerres déclarées et non déclarées, l'état d'exception permanent, la destruction sans précédents de ce que l'on continue à considérer comme une ressource naturelle, et donc, disponible sans limites. Ma contribution personnelle dans cet effort collectif a consisté dans la formulation de ce que j'appelle les épistémologies du Sud. Dans ma conception, le Sud n'est pas un lieu géographique, c'est une métaphore pour désigner les connaissances construites dans les luttes des opprimés et des exclus contre les injustices systémiques causées par le capitalisme, le colonialisme et le patriarcat, tout en sachant évidemment que beaucoup de ceux qui constituent le sud épistémologique ont vécu et vivent aussi dans le sud géographique.

Ces connaissances n'ont jamais été reconnues comme des apports pour une meilleure compréhension du monde par les titulaires de la connaissance érudite ou académique, qu'elle soit philosophique, du domaine des sciences sociales ou des sciences humaines. C'est la raison pour laquelle l'exclusion de ces groupes a été radicale, une exclusion abyssale, qui a résulté de la ligne abyssale qui a séparé le monde entre les pleinement humains, où n'est possible que l'exploitation (la sociabilité métropolitaine), et le monde des sous-humains, populations jetables où sont possibles l'appropriation et la super-exploitation (la sociabilité coloniale). Une ligne et une division qui prévalent depuis le XVIe siècle jusqu'à aujourd'hui. Les épistémologies du Sud cherchent à recueillir les connaissances produites de l'autre côté de la ligne abyssale, le côté colonial de l'exclusion, afin de pouvoir les intégrer dans de larges écologies de savoirs où elles pourront interagir avec les connaissances scientifiques et philosophiques, afin de construire une nouvelle compréhension/transformation du monde.

Ces connaissances -jusqu'à maintenant invisibles, ridiculisées, supprimées- ont été produites tant par les travailleurs qui ont lutté contre l'exclusion non abyssale (zone métropolitaine), comme par les nombreuses populations aux corps racialisés et sexualisés en résistance contre l'exclusion abyssale (zone coloniale). En se centrant particulièrement sur cette dernière zone, les épistémologies du Sud portent une attention spéciale aux sous-humains, celles et ceux qui ont précisément toujours été considérés les plus proches de la nature. Les connaissances produites par ces groupes, avec leur immense diversité, sont étrangères au dualisme cartésien et, au contraire, conçoivent la nature non-humaine comme profondément impliquée dans la vie sociale-humaine, et vice-versa. Comme disent les peuples indigènes des Amériques : "La Nature ne nous appartient pas, c'est nous qui appartenons à la Nature". Les paysans du monde entier ne pensent pas de manière très différente. Et il en arrive de même avec des groupes chaque fois plus nombreux de jeunes écologistes urbains partout dans le monde.

Cela signifie que les groupes sociaux les plus radicalement exclus par la société capitaliste, colonialiste et patriarcale, parmi lesquels beaucoup furent considérés comme des résidus du passé en voies d'extinction ou de blanchiment, sont ceux qui, du point de vue des épistémologies du Sud, sont en train de nous montrer une porte vers l'avenir, un futur digne de l'humanité, et de toutes les natures humaines et non humaines qui la composent. Faisant partie d'un effort collectif, les épistémologies du Sud sont un travail en cours, encore embryonnaire. Dans mon cas, je pense que jusqu'à aujourd'hui, je n'ai pas réussi à exprimer toute la richesse analytique et transformatrice contenue dans les épistémologies du Sud que je propose. J'ai souligné que les trois modes principaux de domination moderne - la classe (capitalisme), la race (racisme) et le sexe (patriarcat)- agissent en s'articulant et que cette articulation varie avec le contexte social, historique et culturel, mais je n'ai pas porté suffisamment d'attention au fait que ce mode de domination s'appuie tellement sur la dualité société/nature, que sans le dépassement de cette dualité, aucune lutte de libération ne peut être un succès.

Dans ce contexte, la nouvelle onzième thèse devrait avoir une formulation de ce type : "Les philosophes, les chercheur.e.s en sciences sociales et les humanistes doivent collaborer avec tou.te.s celles et ceux qui luttent contre la domination, afin de créer des formes de compréhension du monde qui rendent possible des pratiques de transformation du monde libérant conjointement le monde humain et le monde non humain". Il est certain que c'est beaucoup moins élégant que la onzième thèse originale, mais cela nous serait peut être plus utile.

Source : Blog Publico
Traduction : CM




mercredi 27 décembre 2017

Evo Morales Ayma : Le temps s'achève pour nous


Discours de Evo Morales Ayma, 
Président de l'Etat Plurinational de Bolivie
Source : http://www.cancilleria.gob.bo/webmre/node/2361

Paris, 12 décembre 2017

Frères et soeurs de la presse,

Nous sommes à Paris en réponse à l'invitation du président Emmanuel Macron, du Secrétaire Général des Nations Unies, Antonio Gutierrez et d'autres organismes internationaux. Je profite de cette opportunité pour faire connaitre la position bolivienne sur ce Sommet de la Planète, qui représente un sommet pour la vie, pour l'humanité. Je salue le grand effort du président français qui, au nom de la France, au nom de la vie, nous a appelé, nous les présidents, les organismes internationaux, les experts qui étudient la vie, et particulièrement le futur des générations à venir.

Le temps s'achève pour nous. Alors que nous parlons, ouragans, tremblements de terres, inondations, sécheresses, pollution de l'air, pollution de nos océans et extinction des espèces qui en découlent, sont les conséquences directes du système actuel de production, de consommation et d'industrialisation sans mesure.

Frères et soeurs, le temps s'achève pour nous. Les 5 dernières années ont été les plus chaudes enregistrées dans l'histoire. Les concentrations de gaz à effet de serre continuent à augmenter. Le niveau de la mer continue à monter, les lagunes, les fleuves et leurs affluents sont en train de sécher. Au niveau global, la chaleur des océans atteint une température record.

La glace des deux pôles de la planète est en dessous de sa taille moyenne et nos cordillères perdent leurs couvertures blanches. Le temps s'achève pour nous. Les phénomènes extrêmes sont devenus le plus grand risque pour l'humanité en matière de santé, d'accès à l'eau et aux services de base.

Cette situation aggrave considérablement la crise humanitaire que vit l'Afrique et le Moyen Orient. Dans ma région, l'Amérique Latine et des Caraïbes, les derniers ouragans qui se sont abattus sur la Dominique, Antigua et Barbuda ont provoqué des dégâts qui atteignent 1.100 millions de dollars.

Nous devons attaquer les causes structurelles du changement climatique. Démonter le système de production qui ne se développe pas en harmonie avec la nature, modifier les modèles et la culture de la consommation sans fin, rénover notre relation avec la Mère Terre, en reconnaissant et en respectant ses droits.

Les pays qui ont plus de responsabilité historique sur les dommages à la Mère Terre doivent assumer un plus grand engagement réel et réaliser de plus gros apports.

Nous, les pays du Sud, qui étions avant des colonies et dont les ressources naturelles sont encore exploitées sans une juste rétribution, nous sommes ceux qui souffrons le plus des effets du changement climatique. Par ailleurs, nous sommes les pays qui apportons le plus en matière de réduction des gaz à effet de serre.

La Bolivie génère à peine 0.1% des gaz à effet de serre. Avec les arbres de notre Amazonie, nous capturons et nous nettoyons 2% mondial du dioxyde de carbone polluant. C'est à dire que nous apportons au monde 2% de l'oxygène de notre planète. Nous avons une équation environnementale positive, parce que nous émettons peu de gaz à effet de serre et que nous nettoyons ces gaz. Ainsi nous apportons au monde 20 fois plus d'oxygène que ce que nous polluons.

Pourtant, notre population souffre des terribles sécheresses ou inondations qui affectent sa vie quotidienne. Malgré ces difficultés, la Bolivie a investi ces dernières années plus de 1.600 millions de dollars en projets d'accès à l'eau, accomplissant ainsi les objectifs du millénaire. De plus, nous investissons maintenant 2.600 millions de dollars en diversification de nos sources d'énergie électrique avec des sources d'énergie alternatives et renouvelables.

Frères et soeurs de la presse,

Nous, les pays du Sud, nous sommes les gardiens de la Convention sur le Changement Climatique. Deux ans après la célébration de l'Accord de Paris, nous sommes à nouveau réunis, et nous débattons à nouveau sur les mêmes problèmes de blocage des financements pour une lutte efficace contre le changement climatique.

Si les pays développés ne respectent pas l'engagement de garantir les provisions pour le financement, le transfert de technologies et le développement des capacités, nous ne pourrons pas atteindre nos objectifs. Les pays industrialisés se sont engagés à faire une contribution annuelle de 100.000 millions de dollars pour ce que l'on appelle le financement climatique. Mais en deux ans, il n'y a eu l'assignation que de 10% de cette somme. 

Nous voyons avec une grande préoccupation que l'on envisage de transférer cette responsabilité au secteur privé. C'est une erreur historique gravissime. La privatisation de cette responsabilité apportera des conséquences irréversibles.

Frères et soeurs de la presse,

La privatisation est synonyme de capitalisme. On ne peut pas résoudre, avec plus de capitalisme, la crise provoquée par le capitalisme. Prétendre que ce système résolve la crise du changement climatique, c'est comme prétendre donner la responsabilité au renard de veiller sur le poulailler.

Certaines données nous montrent que, uniquement pour atténuer les effets du changement climatique, on doit investir environ 3% du PIB mondial, ce sont des données des Nations Unies. Le financement pour l'adaptation, l'atténuation, la technologie, les forêts, devrait être de 6% du produit national brut des pays développés.

Lamentablement, on dépense plus pour la guerre que pour combattre le changement climatique et ses conséquences. Un exemple clair de tout cela est ce qui arrive avec le principal pollueur de l'histoire de la planète : Les Etats-Unis. Il abandonne l'accord de Paris, méprise la communauté internationale et sa priorité, c'est la guerre, les interventions. Sa dépense militaire pour 2018 arrivera presque à 700 000 millions de dollars.

En tournant le dos à l'accord de Paris et en utilisant tant de ressources pour la guerre, les Etats-Unis ne sont pas seulement en train de construire des murs physiques entre frères, ils construisent le pire des murs dans le monde entier : le mur entre la vie et la mort, le mur qui peut priver nos générations futures de leur droit à la vie. Les Etats-Unis sont la principale menace contre la famille humaine et contre la Mère Terre.

Frères et Soeurs,
C'est pour toutes ces raisons et beaucoup d'autres que nous suggérons les tâches urgentes suivantes, ce sont nos 10 propositions pour cette conférence :

  1. Reconnaître et respecter les droits de la Mère Terre, son droit à exister et à être respectée intégralement, à maintenir ses cycles vitaux et ses processus évolutifs, à la génération, à la restauration et à la protection de ses structures génétiques.
  2. La création du Tribunal de Justice Climatique, contraignant, pour qu'il juge et sanctionne les responsables du dommage climatique.
  3. Reconnaître et solder la dette climatique historique des pays industrialisés envers la planète à cause de la sur-exploitation des ressources naturelles.
  4. Reconnaître les services basiques comme des droits humains : l'eau et l'énergie ne doivent pas être un commerce privé, mais un service public.
  5. Les ressources de la guerre doivent être re-dirigées et utilisées pour l'atténuation et l'adaptation au changement climatique, elles doivent servir à faire face aux graves conséquences des catastrophes climatiques.
  6. Construire un nouvel ordre économique financier mondial, où les relations soient basées sur la complémentarité et la solidarité, et non sur le profit, l'individualisme et l'exploitation.
  7. La reconnaissance des droits des peuples du monde à accéder à égalité de conditions aux avancées de la science et de la technologie.
  8. Nous devons récupérer les savoirs ancestraux des Peuples indigènes pour vivre en harmonie avec la nature.
  9. Nous devons construire une nouveau paradigme de production, de consommation, de développement et de lien avec la Mère Terre : C'est le "Bien Vivre".
  10. Au niveau politique international, notre devoir est de défendre le multilatéralisme, l'égalité, la souveraineté des Peuples, et notre droit à la Paix, la Paix avec justice sociale, avec la dignité et la souveraineté des peuples.
Frères de la presse,

Le temps s'achève pour nous. Si nous voulons remporter ce défi global, notre lutte doit être contre le capitalisme, contre le colonialisme et contre l'impérialisme. L'être humain ne peut pas vivre sans la Mère Terre mais la Mère Terre peut mieux exister sans l'être humain.

Voici notre proposition pour cette conférence sur la planète convoquée par le président de France.
Merci beaucoup.

Paris 12 décembre 2017
Traduction : CM




L'assistante sociale / La trabajadora social

Elle reçoit dans son bureau le secret des familles et des personnes.
Elle reçoit les larmes et les questions.
Elle reçoit les histoires et les soifs d'avenir.
Elle reçoit la pauvreté crasse et la bêtise,
    la violence et la fragilité,
    la lutte au quotidien et les envies de vivre.
Elle écoute, elle reformule, elle explique, elle oriente.
Elle passe beaucoup de temps à remplir des évaluations et des formulaires, à rechercher dans quelles cases et quels dispositifs pourront se retrouver les personnes qui osent passer sa porte.

Alors que les associations du secteur social sont de plus en plus en difficulté,
alors que les aides individuelles sont de plus en plus limitées,
alors que les politiques publiques cherchent à faire du chiffre tout en réduisant les droits, 
alors que les bénéficiaires de l'aide et de l'action sociale sont de plus en plus considérés comme de dangereux assistés qu'il convient de contrôler,
la demande sociale ne cesse d'augmenter...

Et elle, l'assistante sociale,
est chargée de vider avec une petite cuillère
la mer des besoins qui frappent de plein fouet la société malmenée.
Si elle supporte ce travail de Sisyphe sans tomber dans l'amertume,
si elle est capable de gérer les conflits en désactivant les bombes relationnelles,
si elle va au-delà des pesanteurs institutionnelles et des contradictions des politiques publiques,
si elle cherche toujours à transformer la demande d'aide en possibilité d'autonomisation, 
c'est qu'elle aime les gens.




En su oficina, ella recibe el secreto de las familias y de las personas.
Recibe las lágrimas y las preguntas.
Recibe las historias y la sed de porvenir.
Recibe la pobreza crasa y la estupidez,
    la violencia y la fragilidad,
    la lucha cotidiana y las ganas de vivir.
Escucha, reformula, explica, orienta.
Pasa mucho tiempo rellenando evaluaciones y formularios, buscando los estratagemas y dispositivos donde se podran encarrilar las personas que se atreven a llamar a la puerta.

Cuando las asociaciones del sector social se encuentran cada vez peor,
cuando las ayudas individuales son más y más limitadas,
cuando las politicas públicas entran en las lógicas de cuotas y reducciones de derechos,
cuando los beneficiarios de la acción social son considerados como peligrosos asistidos que es menester controlar, y que la demanda social no para de aumentar...

... Ella, la trabajadora social,
está encargada de achicar con una cucharadita
el mar de necesidades que azotan la sociedad maltratada.
Si aguanta este trabajo de Sísifo sin caer en la amargura, 
si es capaz de gestionar los conflictos desactivando las bombas relacionales,
si soporta la pesadez institucional y las contradicciones de las políticas públicas,
si busca siempre la transformación del pedido de ayuda en posibilidad de empoderamiento, 
es porque quiere a la gente.






La cuisinière de la crèche municipale / La cocinera de la guarderia municipal

Chaque jour de la semaine, elle prépare les repas des tout-petits à la crèche collective. Elle utilise des produits frais en jouant avec les goûts, les textures et les couleurs des aliments. Elle s'adapte aux âges et aux régimes des bébés. Comme elle sait que Lucille est allergique au lactose et qu'Ahmed ne peut pas manger de poisson, elle tient compte de leur régime spécifique.

Tout en respectant des règles d'hygiène strictes, très contrôlées dans ce cadre professionnel, elle assume le rôle capital d'éveiller la curiosité alimentaire des petits de 0 à 3ans en travaillant au plus près des enfants et de ses collègues de la crèche. Elle n'est pas employée par une grande entreprise de restauration collective ou par une cuisine industrielle qui prépare des milliers et des milliers de plats journaliers.

Par sa pratique quotidienne, elle est un bel exemple du caractère qualitatif que doit porter l'intérêt général : A travers elle, le service public donne le meilleur en notre nom à nos enfants en faisant le choix de privilégier une organisation de proximité, de se placer délibérément hors de la concurrence et de ne pas surévaluer les logiques financières.


Cada dia de la semana, ella prepara la comida de los pequeñitos acogidos en la guarderia colectiva. 
Utiliza productos frescos, juega con los sabores, las texturas y los colores de los alimentos, se adapta a las edades y a las dietas de los bebés. Como sabe que Lucila es alérgica a la lactosa y que Ahmed no puede comer pescado, tiene en cuenta sus regímenes específicos.

Respectando estrictamente unas normas de higiene muy controladas en ese marco profesional, ella asume el rol capital de despertar los paladares de los pequeños humanos de 0 a 3 años. No es empleada por una gran empresa de restauración colectiva o una cocina industrial que prepara miles y miles de platos diarios. No. Ella trabaja en su cocina situada en la guarderia y conoce de cerca a los niños y a sus colegas.


En su práctica cotidiana, es un ejemplo bello del carácter cualitativo que conlleva el interés general: a través de la cocinera de la guarderia, el servicio público local quiere dar lo mejor en nuestro nombre a nuestros hijos y a nuestras hijas. Privilegiando la proximidad, se situa deliberadamente fuera de la lógica de la competencia y no sobrevalora los aspectos financieros.



Les employés de l'Etat-Civil / Los empleados del Registro Civil

En France, depuis la Révolution, ce sont les employés de l'Etat Civil qui saisissent et conservent systématiquement les traces de la vie des personnes sur le territoire de la commune, en lieu et place des autorités religieuses qui rédigeaient et conservaient les registres des baptêmes, mariages et sépultures.

En enregistrant les naissances, la filiation, le prénom et le nom, les décès ou les mariages, ces scribes éditeurs de vie identifient les citoyens et citoyennes. Ils inscrivent dans des registres que la vie, la mort et les amours humaines n'ont pas parties liées avec les dieux. Ce faisant, ils font oeuvre laïque : Quand ils ou elles rédigent un acte de naissance, ils sont témoins de la transmission de la vie de génération en génération. Quand ils communiquent les autorisations de fermeture de cercueils ou éditent un acte de décès, ils marquent le caractère éphémère du passage d'un individu sur terre et inscrivent son trépas dans le temps. Quand ils accompagnent les couples pour les mariages, ils et elles contribuent à la socialisation des amours humaines.

Le caractère public et gratuit de tous ces actes est un gage d'accessibilité.
En ces temps de marchandisation du vivant et de la mort : Gardons-nous bien contre la privatisation !

Auparavant écrits en pleins et déliés, tous ces actes sont maintenant digitalisés.
Les registres informatisés ont succédé aux registres en papier.
En ces temps de bataille pour le contrôle de l'information : Veillons à ce que ces bases de données personnelles soient bien protégées !


En Francia, desde la Revolución, son los empleados municipales del Registro Civil quienes escriben y conservan las trazas de la vida de las personas, en lugar de las autoridades religiosas.

Al registrar los nacimientos, la filiación, el nombre y el apellido, los fallecimientos o los matrimonios, esos escribanos editores de vida identifican las ciudadanas y los ciudadanos. Inscriben en unos registros que la vida, la muerte o los amores humanos no estan vinculados a los dioses. Son obreros de la laicidad: cuando redactan una partida de nacimiento, son testigos de que la vida se transmite de generación en generación. Cuando comunican las autorizaciones de cerrar los féretros o editan un certificado de defunción, marcan el carácter efímero del paso de un individuo sobre la tierra e inscriben su muerte en el tiempo. Cuando acompañan las parejas en los matrimonios, contribuyen a la socialización de los amores humanos.



El carácter público y gratuito de todos esos actos es una garantía de accesibilidad.
En esos tiempos de mercantilización de lo vivo y de lo muerto : cuidemonos contra la privatización!

Anteriormente, todos esos actos estaban escritos a trazos finos o trazos gruesos. Ahora son digitalizados. Los registros informatizados han sucedido a los registros de papel.
En esos tiempos de batalla por el control de la información: 
Alerta sobre la protección de esas bases de datos personales!



Le gardien du cimetière / El guardia del cementerio

Le cimetière est un jardin pour les vivants où reposent les morts.
Le gardien du cimetière est jardinier.

Chargé d'ouvrir et fermer la porte, d'accueillir et renseigner les familles endeuillées, 
d'accompagner les pompes funèbres, 
il entretient le cimetière, ses allées et ses arbres. 
Témoin des saisons et du temps qui passe, il reçoit aussi les larmes et le souvenir.

Il cultive et soigne cet espace que les anciens appelaient "sacré",
ce lieu du culte des morts, caractéristique de l'espèce humaine,
lieu éminemment collectif où tous les trépassés sont égaux devant la mort
et tout à la fois, lieu de l'intime où la dernière trace d'histoire individuelle est enfouie sous la terre.

Agent public, il affronte depuis une vingtaine d'années la suppression du monopole communal et le contexte concurrentiel du marché de la mort.




El cementerio es un jardín para los vivos, donde descansan los muertos.

El guardia del cementerio es jardinero.
Encargado de abrir y cerrar la puerta, de acoger e informar a las familias enlutadas, de acompañar a las funerarias, él cuida del cementerio, sus alamedas y sus arboles. Testigo de las estaciones y del paso del tiempo, recibe las lágrimas y los recuerdos.
Cultiva y cuida este espacio que los ancianos llamaban "sagrado",
este lugar de culto a los muertos, característico de la especia humana,
lugar eminentemente colectivo, donde todos los fallecidos son iguales delante la muerte.
Y tambien, lugar de lo íntimo donde la última traza de historia individual está ocultada bajo tierra.
Agente público, enfrenta desde hace unos veinte años la supresión del monopolio municipal y el contexto competitivo del mercado de la muerte.




mardi 26 décembre 2017

Le balayeur / El barrandero

Il passe chaque jour. Avec son chariot, son bras mécanique, son balai et ses sacs poubelles.
Chaque jour. Méthodiquement, patiemment, scrupuleusement.
Il ramasse les papiers gras,
les canettes de bière vides,
les vieux briquets,
les cartons oubliés,
les aliments jetés,
les mégots.
Il ramasse les scories, la matière inutile au rebut.
Chaque jour.
Au soleil ou sous la pluie.
Chaque jour.
Qu'il gèle ou qu'il grêle.
Chaque jour d'automne à ramasser les feuilles rousses et à se battre avec les vents.
Il remplit sa part de la fonction éminemment marchande du traitement des déchets et celle d'occuper humainement l'espace public en tant qu'agent de l'intérêt général. Fonction éminemment volatile.


Pasa cada día. Con su carretilla, su brazo mecánico, su escoba y sus bolsas de basura. 
Cada día. Metódicamente, pacientemente, escrupulosamente. 
 Recoge los papeles grasos, 
 las latas de cerveza vacias, 
 los mecheros usados, 
 los cartones olvidados, 
 los alimentos esparcidos, 
 las colillas. 
 Recoge la escoria, la materia inútil tirada. 
 Cada día. 
Con el sol o con la lluvia. 
 Cada día. Con el hielo y la granizada. 
Cada día. Con las hojas del otoño. Otra materia inútil tirada. 
 En general, pasa desapercido. 
 Solo su ausencia revela su eficacia, 
cuando en los dias de huelga, se acumula públicamente la basura. 
 Cumple su parte de la función eminentemente mercantil del tratamiento de los residuos. 
Pero cumple también una función volátil : 
la de ocupar humanamente el espacio público como agente del interés general.