vendredi 23 juin 2017

"Cent ans de solitude", un manuel d'histoire de Colombie

L'oeuvre majeure de Garcia Márquez continue à être un manuel d'histoire. Sans ce livre, la Colombie n'aurait, par exemple, pas entendu parler du massacre des bananeraies.

Par Antonio Caballero



On fête les 50 ans des "Cent ans..." et le grand roman est toujours intact comme s'il avait été enterré vivant. Il continue à être le manuel d'histoire de la patrie qui n'existait pas dans mon enfance, quand sévissait le manuel d'histoire chauviniste des frères siamois Henao et Arrubla depuis de nombreuses décennies. Tant est si bien que c'est en lisant les "Cent ans de solitude" de Gabriel Garcia Márquez, que de nombreux colombiens ont découvert avec étonnement que ce pays avait toujours été ensanglanté par les guerres civiles, ravagé par les horreurs commises réciproquement entre libéraux et conservateurs, dévasté par les trahisons des uns et des autres, paralysé par les imbroglios d'avocats vêtus de noir.
Et aveuglé par les mensonges.
En somme, ou pour résumer : Ils ont découvert l'histoire vraie.

Ils ont dû la découvrir dans la fiction du roman. Non pas en l'absence d'une histoire plus véridique que celle des deux jumeaux hissés dans leurs hauteurs académiques plus ou moins inaccessibles. Car, il y a 50 ans, quand ont été publiés les "Cent ans...", des livres plus sérieux et moins enthousiastes avaient succédé à la version édifiante et édulcorée de Henao et Arrubla. Mais la conscience de l'histoire nationale ne nous avait jamais imbibés comme elle le fit, pratiquement du jour au lendemain, grâce à ce roman. Ce fut une révélation. Personne ne savait, pour citer un exemple presque anecdotique mais d'une grande importance symbolique, que la grande tuerie officielle des grévistes des bananeraies de la United Fruit avait eu lieu dans notre beau pays de Colombie. A l'époque, cela avait été dénoncé au Congrès par Jorge Eliécer Gaitán qui y gagna sa réputation de dangereux révolutionnaire, jusqu'à en arriver à être assassiné. Mais le fait avait été escamoté des manuels officiels et on avait accepté sans discussion et pour toujours "ce qui était établi dans les dossiers juridiques et dans les textes de l'école primaire : Que la compagnie bananière n'avait jamais existé" comme l'écrit García Márquez. Je dis que ce fut une révélation, mais assez rapidement, enterrée sous les montagnes de compliments sur l'imagination débordante de l'auteur : Réalisme magique, belles femmes qui montent au ciel accrochées à un drap, spectres des ancêtres qui saluent les visiteurs, vaches qui donnent naissance à des triplés, etc... Car, évidemment, pour les autorités, il n'est jamais bon que l'on sache la vérité.

Il s'est passé un demi-siècle. Que "Cent ans de solitude" soit un livre d'histoire, semble aujourd'hui une évidence. Le président Juan Manuel Santos Calderón et le commandant guérillero Rodrigo Londoño Echeverri l'ont reconnu dans leurs discours à l'occasion des signatures à répétition de la paix, car l'ayant vraisemblablement lu, chacun a cité un passage choisi du roman. Pour l'un, un passage sur l'incarnation de l'Etat et de l'establishment, pour l'autre, un passage parlant de la subversion. Car il y en a pour tous les goûts : C'est un roman qui correspond à la réalité. Pas du réalisme magique : du réalisme réel. De l'hyper-réalisme.

Et il est arrivé à ce livre littéralement "magistral", c'est à dire "destiné à la formation des maîtres", la même chose qu'aux guerres des Aurelianos et aux folles nuits des José Arcadios qui remplissent ses pages : Cela n'a rien enseigné à personne. Car c'est la répétition d'une litanie ou (comme le découvrait encore et encore, et chaque fois avec surprise, la mémorable Ursula Iguarán, matrone quasiment immortelle de la famille Buendia du roman) la démonstration pratique que le temps tourne en rond, comme la Terre autour du soleil. C'est pourquoi "Cent ans..." a pu être utilisé contre l'intention qui fut à son origine (pas au niveau romanesque, mais en matière pédagogique) : Ce n'est plus une dénonciation de la mascarade et de l'ignominie. On l'a converti -lamentablement- en piège commercial pour l'industrie touristique. "Cent ans de solitude" est sans aucun doute comme les contes de fées. Mais comme ils l'étaient à l'origine : un mélange inextricable de fantaisie et de réalité, d'observation et de poésie, sans la niaiserie édifiante qui leur a été ajoutée ensuite. Un conte où le petit Chaperon rouge est vraiment mangée par le loup, comme celle en chair et en os de la légende populaire originelle. Et qu'ils ont voulu transformer en produit des superproductions bien-pensantes de Disney.

Il n'y a rien de plus "réaliste magique", au sens de magie maléfique, que l'utilisation publicitaire de la littérature de Gabriel García Márquez : sa conversion, sa tergiversation, sa perversion en attrait touristique. Un bon exemple en est la reconstruction de la maison natale de l'écrivain à Aracataca, avec un bon paquet de millions d'argent public, mille fois plus luxueuse et sans aucune ressemblance avec l'originale, pour les affaires rentables des autorités locales. Il y a deux ans, quand l'écrivain est mort, un maire du village en est arrivé à l'impudeur extrême de demander qu'on lui fasse cadeau d'un petit peu de ses cendres pour qu'en les exposant, il y ait un afflux de visiteurs comparable à celui des pèlerins de la Grotte de Lourdes, où est apparue la Vierge.

Il y a aussi perversion quand on inverse le sens de la fameuse phrase finale et désolée de l'épopée tragique, le "il n'y a pas de deuxième opportunité sur la Terre", en consigne dynamique consolatrice, en pensée positive digne d'un livre de développement personnel : Ah ! Maintenant, oui, la Colombie va avoir une deuxième opportunité ! On la transforme, on la transmute en phrase aussi vide et aussi faussement joyeuse que celle de l'hymne national composé par le politicard Rafael Núñez, président perpétuel de la Colombie : "Dans les sillons de la douleur, le bien germine déjà" (En surcos de dolores el bien germina ya). La lecture optimiste de la phrase désolée est aussi fausse que celle de l'hymne. Il n'y a toujours pas de deuxième opportunité. Le bien ne germine pas encore et les douleurs continuent à être semées dans les sillons. 

Au début du roman, le village de Macondo se reflète dans "une rivière aux eaux diaphanes". A la fin, quand le flux qui courrait entre des pierres aussi grandes que des oeufs préhistoriques est devenu, comme celui de tous les fleuves de la Colombie d'aujourd'hui, un déversement d'égout, l'entreprise bananière des gringos le déplace plus loin après le cimetière du village, pour qu'il ne gêne pas. Serait-ce à nouveau du "Réalisme magique" ? Ou plutôt l'observation prémonitoire, simple et crue, de la réalité : Le cadavre du romancier ne s'était pas encore refroidi que les multinationales minières Glencore et Bilinton, propriétaires de la mine de Cerrejón, dans la Guajira, ont déplacé le cours de la rivière Rancherias parce qu'elle les gênait là où elle était. Et en même temps, ils l'ont séchée une fois pour toutes.

On oublie manifestement, au milieu des fastes et hommages rendus pour le demi-centenaire du grand livre, que García Márquez est un écrivain subversif.





jeudi 22 juin 2017

Timochenko, le dernier guérillero

Il aura fallu cinq processus de paix et un Accord Final pour que deux colombiens reprennent une conversation suspendue pendant quarante ans. C’était à la « Maison du Peuple » à Quimbaya qu’ils s’étaient vus pour la dernière fois...

Avant que Rodrigo Londoño Echeverry ne prenne un sac à dos et des bottes en caoutchouc, monte à l’arrière d’une vieille camionnette et entreprenne son premier voyage dans les montagnes colombiennes ; et que Jorge Rojas, choisisse de donner forme à ses convictions politiques à travers le journalisme et la défense des droits humains.

Le livre “Timochenko, le dernier guérillero” de 276 pages nous replonge dans cette conversation suspendue pour établir un dialogue franc et polémique autour d’histoires de guerre, de paix, de politique, mais aussi pour parler de l’être humain. Dans ce dialogue, Timochenko expose sa lecture des différents processus de paix : La Uribe, Caracas, Tlaxcala, le Caguán et la Havane. Il narre son enfance, l’influence de son père sur son militantisme politique, celle de sa mère sur la lecture et la réflexion.

Dans la sincérité de ce qui fait l’être humain, le rebelle et le guérillero donne à voir sa vie dans les rangs des FARC-EP, l’histoire de sa fille, sa relation et son apprentissage auprès de Manuel Marulanda. De là naissent la patience et l’analyse, nécessaires dans la confrontation armée.

Une conversation d'où émergent des révélations sur les dialogues à la Havane, les facilitateurs des négociations, le processus de la Uribe - opportunité de paix ayant échoué il y a 20 ans. Une conversation sans langue de bois où il est question de machisme, d’homophobie et où des thèmes politiques du 21ème siècle, tels que le genre ou le changement climatique, ont toute leur place.

Prochainement, nous aurons la chance de rencontrer Jorge Rojas, auteur du livre, de passage à Paris. 

Mardi 4 juillet à 19h00
RV au Lieu-Dit, 6 rue Sorbier (20ème)
Métro Ménilmontant ou Gambetta


jeudi 8 juin 2017

Colombie : Femmes communistes et prise de pouvoir pour la paix

Conférence Nationale des Femmes Communistes à Bogotá

Par Vilma del Carmen Salcedo
Source : semanariovoz.com

Du vendredi 19 mai au dimanche 21 mai dernier a eu lieu à Bogotá la Rencontre Nationale des Femmes Communistes Colombiennes. C'est en provenance de toutes les régions du pays que s'y sont retrouvées ces militantes qui se caractérisent par un travail spécifique sur la femme et le genre, avec une approche qui tend à favoriser la prise de pouvoir des femmes et le développement de leurs capacités de leadership dans la participation directe en politique et dans le travail communautaire et populaire : Avec cette force et cette vitalité qui caractérisent les défenseures de la vie et de l'humanité dans l'espace collectif, avec le renforcement du féminisme comme outil de cohésion et de croissance identitaire pour les femmes communistes.

Le débat a eu lieu ces dernières années, dans le cadre des tensions propres à la culture patriarcale qui prétend s'emparer de manière hégémonique des espaces de la politique. Notre parti s'est confronté à cette situation et s'est transformé grâce à la formation de ses militantes femmes, dont les capacités ont eu une incidence qui se reconnait aujourd'hui dans l'accord de paix et dans tout le travail préalable qui avait eu lieu avec "Femmes pour la paix" et d'autres expériences. Nos camarades communistes ont oeuvré dans les luttes populaires, elles laissent la paix comme un beau fruit et de nouvelles portes vers un futur qui aspire à une mise en oeuvre des accords de paix dans une approche du genre.

Différentes interventions

Parmi les participantes, nous avons écouté l'avis de la camarade Mariyory Ortiz à propos de l'importance de cette rencontre nationale des femmes : "Cela nous a permis d'analyser les contenus de toutes les thèses, de nous rendre compte aussi dans quel langage nous les communistes nous écrivons depuis la gauche, et nous permettre d'inclure cette vision du genre, de l'identité de classe à partir de la perspective du genre, féministe, et d'autres perspectives pour aller vers la transversalité".

A ce propos, Adriana Vanegas, une des organisatrices de la rencontre et membre du Département National des Femmes, nous a présenté son opinion sur l'événement : "Une grande participation des femmes qui travaillent au niveau régional, qui sont engagées au parti, engagées dans la militance communiste et engagées pour l'accord de paix. Je considère que le plus important, c'est l'entrée des femmes dans la vie politique de manière différente, de manière différenciée, en apportant leurs propres mots, leurs méthodes de travail, une nouvelle vision de la vie pour la Colombie, pour l'Amérique Latine et pour le futur de l'humanité".

Approche de genre

Pour conclure à propos de l'approche de genre et de son importance dans la formation des femmes communistes, reconnue comme un des aspects les plus importants des accords de paix de La Havane, Adriana Vanegas a ajouté : "Je parlerais d'une "approche différentielle du genre" qui recueille et qui exprime réellement le cumul des expériences vécues par toutes les femmes qui ont travaillé en Colombie bien avant les accords, et qui ont triomphé dans les accords de paix actuels, en luttant pour la paix, en luttant pour leurs droits et en luttant pour l'égalité. Pas seulement pour l'équité de genre, mais pour aller plus loin, pour une politique en construction, que nous avons appelé une "politique des femmes", qui doit être écoutée, qui doit être acceptée et doit entrer dans la vie du parti. C'est une construction qui n'a pas été facile, mais ce qui le plus beau et je crois que cela marque cette conférence, c'est qu'il y a un parti avec un visage de femme, et il y a un parti qui se féminise, et qui accepte d'être avec les femmes et les diversités sexuelles. Cela implique un parti humain, progressiste, au visage de femme, au visage de nouvelles masculinités et de nouvelles possibilités d'être au monde dans cette crise du capitalisme".

Traduction : CM


mardi 6 juin 2017

Rêves en désordre. Sueños en desorden. Bachir Hadj Ali


Sueños en desorden

Sueño con islotes risueños y calas umbrías
Sueño con verdes ciudades de noche silenciosas
Sueño con caseríos blanquiazules sin tracoma
Sueño con rios profundos tranquilos y perezosos
Sueño con una protección de los bosques convalecientes
Sueño con fuentes anunciadoras de cerezos
Sueño con olas rubias que salpican las torres de alta tensión
Sueño con plataformas petrolíferas color primero de mayo
Sueño con encajes lánguidos sobre las sendas quemadas
Sueño con fábricas afiladas y manos hábiles
Sueño con bibliotecas cósmicas bajo el claro de luna
Sueño con comedores de murales mediterraneos
Sueño con tejados rojos en la cumbre del Chelia
Sueño con cortinas corrugadas en las ventanas de mis tribus
Sueño con un interruptor de marfil en cada cuarto
Sueño con un cuarto claro para cada niño
Sueño con una mesa transparente para cada familia
Sueño con un mantel florido para cada mesa
Sueño con poderes adquisitivos elegantes
Sueño con novias que no se preocupan por las negociaciones secretas
Sueño con parejas harmoniosamente acordadas
Sueño con hombres equilibrados en presencia de la mujer
Sueño con mujeres cómodas en presencia del hombre
Sueño con bailes rítmicos en los estadios
y campesinas espectadoras con zapatos de cuero
Sueño con campeonatos geométricos inter-liceos
Sueño con torneos oratorios entre los picos y los valles
Sueño con conciertos de verano en unos jardines colgantes
Sueño con mercados persas modernizados para cada cual segun sus necesidades
Sueño con mi pueblo valeroso cultivado bueno
Sueño con mi país sin torturas sin carceles
Miro con mis ojos miopes mis sueños desde mi celda

Bachir Hadj Ali in "Que la dicha perdure"

Bachir Hadj Ali (1920-1991), poeta argelino y activista político.
Nace en la Casbah de Argél el 10 de diciembre de 1920 en el seno de una familia modesta de Aït Hammad (Azeffoun) en Cabilia. Asiste a la escuela coránica y a la escuela francesa, pero en 1937 renuncia a entrar en la escuela normal de maestros para ayudar a su familia. Después de la desmovilización en 1945 entra en el Partido Comunista de Argelia (PCA). En 1948 se convierte en editor del periódico "Libertad", el órgano central del PCA, entra en su secretariado en 1951 y en 1953 los tribunales coloniales le condenan a dos años de prisión por delitos contra la seguridad del Estado. 

En clandestinidad durante la guerra de liberación nacional, Bachir Hadj Ali negocia con Sadek Hadjerès en 1956 la integración  individual al ELN (Ejercito de Liberación Nacional) de los "Combatientes de la liberación", organización militar de los comunistas argelinos creada en 1954, de la cual era responsable. Es nombrado dirigente del PCA.

Después de la independencia, el presidente Ben Bella prohibe el Partido Comunista Argelino en noviembre de 1962. Después de la toma del poder por Houari Boumediene el 18 de junio de 1965,  Bachir Hadj Ali crea con la izquierda del FLN, Hocine Zahouane y Mohammed Harbi, la "Organización de la Resistencia Popular" (ORP). Es detenido en septiembre y torturado en los calabozos de seguridad militar de Argél. Transferido en noviembre a la cárcel de Lambaesis, escribe "Lo  Arbitrario" en una hojas de papel higiénico que logra hacer llegar disimuladas en unos cigarrillos, a su mujer Lucette Laribere durante sus visitas. El texto describe las torturas que sufrió, y de las cuales guardará secuelas importantes. El texto es publicado en 1966 por las Ediciones de Minuit. Liberado en 1968, Bachir Hadj Ali se encuentra bajo arresto domiciliario en Saida y luego en Ain Sefra. Habiendole prohibido permanecer en las principales ciudades de Argelia, regresa a Argél tan solo en 1974.

Escribiendo poemas y ensayos, Bachir Hadj Ali funda en 1966 el Partido de la Vanguardia Socialista
(PAGS) y desarolla una actividad intensa, interrumpida en 1980 a causa de la pérdida progresiva de la memoria. Muere en Argél el 8 de mayo de 1991.




Rêves en désordre

Je rêve d’îlots rieurs et de criques ombragées
Je rêve de cités verdoyantes silencieuses la nuit
Je rêve de villages blancs bleus sans trachome
Je rêve de fleuves profonds sagement paresseux
Je rêve de protection pour les forêts convalescentes
Je rêve de sources annonciatrices de cerisaies
Je rêve de vagues blondes éclaboussant les pylônes
Je rêve de derricks couleur de premier mai
Je rêve de dentelles langoureuses sur les pistes brûlées
Je rêve d’usines fuselées et de mains adroites
Je rêve de bibliothèques cosmiques au clair de lune
Je rêve de réfectoires fresques méditerranéennes
Je rêve de tuiles rouge au sommet du Chélia
Je rêve de rideaux froncés aux vitres de mes tribus
Je rêve d’un commutateur ivoire par pièce
Je rêve d’une pièce claire par enfant
Je rêve d’une table transparente par famille
Je rêve d’une nappe fleurie par table
Je rêve de pouvoirs d’achat élégants
Je rêve de fiancées délivrées des transactions secrètes
Je rêve de couples harmonieusement accordés
Je rêve d’hommes équilibrés en présence de la femme
Je rêve de femmes à l’aise en présence de l’homme
Je rêve de danses rythmiques sur les stades
Et de paysannes chaussées de cuir spectatrices
Je rêve de tournois géométriques inter-lycées
Je rêve de joutes oratoires entre les crêtes et les vallées
Je rêve de concerts l’été dans des jardins suspendus
Je rêve de marchés persans modernisés
Pour chacun selon ses besoins
Je rêve de mon peuple valeureux cultivé bon
Je rêve de mon pays sans tortures sans prisons
Je scrute de mes yeux myopes mes rêves dans ma prison

Bachir Hadj Ali in "Que la joie demeure"
Lire L'élan de Bachir Hadj Ali in L'Humanité 


vidéo de l’artiste algérien Ammar Bouras sur un texte de Bachir Hadj Ali 
 
 

mercredi 31 mai 2017

Colombie : Tout nous arrive tard... Même la paix.

... De la "bienheureuse" coutume de tout laisser pour le dernier moment.

Communiqué N° 2 de l'Observatoire de Suivi de la Mise en Oeuvre de l'Accord. OIAP

Le gouvernement avait toujours insisté sur les dates limites de temps accordé pour le processus de paix avec les FARC-EP, mais ces délais n'ont pas été respectés sauf de très rares exceptions. Alors que l'Accord avait fixé le 30 mai comme jour J+180 pour que se termine le processus de dépôt des armes, ce délai a maintenant été étendu 20 jours de plus. Par ailleurs, la réincorporation à la vie civile qui devait terminer aujourd'hui, va être prolongée de 60 jours. Ainsi, à partir d'aujourd'hui, le Gouvernement est sensé faire en huit semaines ce qu'il n'a pas pu faire en six mois. Ce qui ressemble fort à une manœuvre dilatoire.

Il y a deux aspects centraux dans les décisions adoptées suite à l'annonce du jugement de la Cour Constitutionnelle sur le Fast Track : d'une part, l'urgence du désarmement, la réincorporation et la transition des FARC-EP de la guérilla à un parti qui fait de la politique sans armes, et d'autre part, les mesures fondamentales qui peuvent permettre la redistribution des terres, la substitution des cultures, la réalisation des droits sociaux des communautés affectées par la guerre.

En ce qui concerne le premier point, il est indispensable d'avancer sur la sécurité juridique, l'amnistie et les mesures de sécurité pour que le passage de la guerre à la vie civile se fonde sur des faits réels qui construisent la confiance. Or, il est surprenant de constater que le nouveau jour J pour le dépôt des armes soit le 20 juin alors que ce n'est que le 5 juin que débutera la formation des nouveaux membres du corps de sécurité de l'Unité Spéciale de la UNP. C'est à dire qu'on cherche à mettre en marche en seulement 15 jours, une unité dont la discussion administrative dure depuis le 1er décembre 2016.

Pour le deuxième point, des décisions politiques de fond sont nécessaires : on vient maintenant de connaître en vrac la liste de décrets et mesures législatives que le Gouvernement a annoncé alors que se terminent les facultés extraordinaires accordées au Président de la République pour mettre en œuvre l'Accord.

Espérons que la précipitation de la présentation de ces décrets ne fasse pas ressurgir de "cavaliers législatifs" qui affectent l'essence de ce qui a été pacté. Espérons également que les FARC-EP en tant que signataires et les lanceurs d'alerte de la veille citoyenne, pourront faire l'analyse comparative qui permette de sauvegarder l'esprit de l'Accord du Théâtre Colón.

Il y a un antécédent récent qui montre que dans le Gouvernement (et pas seulement au Congrès ou à la Cour Constitutionnelle), certains veulent profiter de la mise en œuvre de l'Accord pour le "retoucher". En effet, le projet de décret sur les programmes de développement territorial (PEDET) et le Fond des Terres, contenait des aspects clairement contraires à l'Accord en cherchant à concilier l'impossible, le modèle ZIDRES de cession de terrains à de gros exploitants agricoles avec la mise en œuvre de l'Accord de Paix dont l'objectif est la distribution équitable de la terre et la création des conditions du bien vivre pour la population rurale.

Il est évidemment nécessaire de saluer les nouveaux délais et de soutenir le processus de transition et de normalisation qui a lieu dans les Zones de Regroupement. Il faut également saluer le nouveau paquet de décrets administratifs permettant d'avancer dans la concrétisation. Et c'est bien que le Président de la République assume, même à la dernière heure, la conduite du processus de mise en œuvre en tant que Chef d'Etat.

Mais l'Accord n'est pas qu'une question de désarmement. Si l'on veut vraiment finir une guerre et commencer la construction d'une paix stable et durable, l'Etat doit respecter les aspects centraux de la question agraire et garantir l'investissement dans les zones de conflit, pour réaliser les droits ajournés des paysans qui se projettent comme la base sociale de la paix rurale que nous voulons.

Source : OIAP





mercredi 3 mai 2017

La POLITIQUE... C'est pour les pourris et les nantis, ou c'est notre affaire ?



De temps en temps, certains syndicalistes affirment avec un ton de voix à vouloir ne pas se salir les mains : "Moi, je ne fais pas de politique". Ils ou elles se font par ailleurs largement écho du "Tous pourris" ambiant qui fait la une des journaux et le quotidien des conversations de comptoir. Comme si la politique n'était que l'apanage de ceux qui se gavent, comme si elle ne pouvait envisager que le bien de ceux qui gouvernent, comme si la corruption était inéluctable.

Il faut ici rappeler que du local au global, la politique est avant tout construction du vivre ensemble qui se décline à travers des mesures concrètes pour répondre aux besoins des populations et des territoires.

Au niveau municipal, par exemple, le maire peut décider d'employer plus ou moins de personnels dans les crèches. Sa décision aura des conséquences sur la qualité de l'accueil des enfants et des familles, et sur les conditions de travail des auxiliaires de puériculture. Quand, prenant en compte la réalité du travail des salarié-e-s et des usagers du service, des syndicalistes se mobilisent pour construire un rapport de force et gagner plus de postes de professionnels pour s'occuper des enfants, ils ou elles font de la politique : Ils ou elles interviennent sur la décision politique en vue d'améliorer le Bien-Vivre collectif concret.

Il en va de même au niveau national. Quand avec la CGT, nous nous battons pour conserver la retraite à 60 ans, obtenir un SMIC à 1800€, gagner la semaine de 32 heures ou l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, nos revendications sont politiques, elles choisissent leur camp de manière claire et déterminée : Pour le travail et contre la spéculation financière, pour le partage des richesses, la défense de l'intérêt des salariés et le développement humain durable, contre l'individualisme délétère de la concurrence de tous contre tous.

De même au niveau international, quand avec la CGT, nous signons contre la ratification par la France du traité sur le commerce et l’investissement entre l’Union européenne et le Canada : le CETA  ou que nous militons pour le droit humain à l'eau et à l'assainissement, nous nous engageons dans des campagnes concrètes pour l'avancée des droits sociaux et du travail, la sauvegarde de l’environnement et du climat. Il s'agit là d'actions collectives plus globales qui ont des conséquences politiques concrètes sur nos vies quotidiennes partout sur la planète.

Ainsi donc, à celles et ceux qui sont malheureux après les résultats des élections présidentielles en France, nous disons : Venez MILITER A LA CGT ! La politique, c'est notre affaire. On a les outils pour résister et pour construire.





mercredi 19 avril 2017

Accords de Paix en Colombie : Quelque chose ne tourne pas rond



Source : Semana

La communauté internationale est préoccupée par la mise en œuvre de ce qui a été accordé à La Havane avec la guérilla. Au gouvernement, il conviendrait que quelqu'un écoute cette sonnette d'alarme.

Comme toujours, le célèbre intellectuel James Robinson a mis le doigt là où ça fait mal. Il y a quelques semaines (à Bogotá), au cours de la réception du titre de Docteur Honoris Causa que lui a remis l'Université des Andes, il a fait un discours peu complaisant sur le gouvernement et les Farc. Selon lui, les accords de La Havane n'ont pas traité un thème central : celui de la manière dont l'Etat fonctionne - ou pas. Il a considéré qu'un certain effondrement de ce dernier était comme "un éléphant dans la pièce". Sa majeure préoccupation étant que cet Etat, pas totalement défaillant mais pas non plus totalement capable, doive s'occuper de mettre en œuvre les accords et de construire la paix, sans que l'on ne sache s'il sera dépassé par la tâche. 

Ce que Robinson a exprimé devant un auditoire universitaire coïncide avec la perception de nombreux ambassadeurs et membres de la communauté internationale qui travaillent en Colombie et cherchent à faire en sorte que la transition de la guerre à la paix soit un succès. Leurs préoccupations, nombreuses, ne sont pas toujours bien reçues par le gouvernement. SEMANA a parlé avec nombre d'entre eux qui, d'Europe et d'Amérique, ont exprimé leurs inquiétudes. 

En premier lieu, la communauté internationale reconnait généralement que l'accord de paix auquel a abouti la Colombie est excellent. C'est la raison pour laquelle elle mise sur une mise en œuvre de même type, qui pourrait être un exemple dans la conjoncture mondiale actuelle, particulièrement sombre. Mais parallèlement, il y a la conscience que l'accord est très ambitieux. Des chapitres comme ceux de la justice transitionnelle sont sophistiqués et complexes à l'heure de les mettre en pratique. Des défis comme celui de substituer plus de 100.000 hectares de coca par des cultures licites demandent trop de ressources. Et résoudre le problème historique de la terre est pratiquement impossible sans le concours des élites agraires, qui ne peut que difficilement avoir lieu.

Tous sont d'accord pour dire que la Colombie a amélioré radicalement sa situation si on la compare avec les décennies passées, quand le pays était au bord de la faillite et dans un bain de sang. Il y a également un consensus sur le fait que le pays a de grandes capacités institutionnelles. C'est justement la raison pour laquelle il est alarmant que la mise en œuvre des accords sur des aspects apparemment faciles ou très concrets comme l'installation des zones de regroupement pour le désarmement des Farc, la mise en place de la Loi d'Amnistie ou la réincorporation de 7.000 guérilléros, semble si difficile.


L'incertitude politique

On peut dire que la première grande préoccupation concerne les délais. L'expérience des processus de paix dans le monde a démontré que les premiers 18 mois après la signature d'un accord sont cruciaux pour qu'il soit durable et irréversible. C'est particulièrement vrai en Colombie car dans un an, il y aura des élections présidentielles et que parmi les candidats avec le plus de possibilités pour succéder à Santos, aucun n'a l'enthousiasme ni l'engagement du président actuel."La construction de la paix sera l'affaire des trois prochains présidents de la Colombie. S'ils ne l'assument pas comme une tâche principale, on aura perdu une grande opportunité" dit un ambassadeur européen. C'est pourquoi on se demande comment faire en sorte que la paix soit réellement un objectif national et qu'il y ait une réconciliation politique. L'extrême polarisation sur la question de la paix surprend les étrangers. Dans de nombreux pays, il y a eu des résistances ou des critiques quand des accords ont été signés, mais en Colombie, cette situation semble particulièrement exotique au vu des bénéfices très clairs que la fin de la guerre a signifié pour le pays en seulement quelques mois.


Un pays santanderiste

"En Colombie, il y a trop d'avocats" ont répété plusieurs ambassadeurs à SEMANA. Alors que la majorité d'entre eux reconnait que le "fast track" a été une bonne formule, la quantité de lois et de décrets requis pour mener à bien l'application de l'accord les déconcerte. Bien que cela soit un trait propre à la société colombienne, comme à l'Amérique Latine, ils sont préoccupés de voir que faire avancer les lois soit devenu l'effort principal, non seulement de la Commission de Suivi, Développement et Vérification de l'Application de l'Accord de Paix (CSIVI), mais aussi des membres clés du gouvernement. Au cours des sessions pour approuver la Juridiction Spéciale pour la Paix, par exemple, il n'y a pas eu que le ministre de l'intérieur, Juan Fernando Cristo, à travailler pour convaincre chaque parlementaire, même au sein de la coalition de la majorité gouvernementale, de participer pour atteindre le quorum et voter favorablement. Le Haut Commissaire Sergio Jaramillo, le Haut Conseiller pour le post-conflit, Rafael Pardo, et même le ministre de la Défense, ont dû aussi s'y mettre. Et la mise en application dans les régions, où l'accord devrait réellement avoir un impact, ne se sent pas encore.

Todd Howland, le représentant du Bureau du Haut Commissariat aux Droits Humains de l'ONU, a signalé publiquement cet excès de charge politique. Il considère que, pendant que tout le gouvernement se lance à fond pour obtenir des majorités au Congrès, les effets de la paix n'atteignent toujours pas les territoires où les dirigeants sont assassinés et où le crime organisé pousse comme de la mauvaise herbe.


Une coordination médiocre

La communauté internationale a bien reçu l'arrivée à la Vice-présidence du général Óscar Naranjo, car elle espère qu'il remplira le rôle d'articulation de toutes les institutions et fonctionnaires de l'Etat engagés dans l'application de l'accord, ce que jusqu'à maintenant personne ne faisait. Au cours de ces derniers mois, il n'y a pas seulement eu des jalousies et des différends qui ont rendu la prise de décision difficile, il a eu également une culture du "pré carré" dans de nombreux ministères et gouvernements locaux.

Manifestement, le choc entre les différents ministères est plus grave en ce qui concerne la mise en application du point quatre de l'accord de La Havane sur la substitution des cultures. Alors que l'Armée et la Police se sont donné l'objectif d'éradiquer de manière forte 50.000 hectares, le Ministère du Post-Conflit se positionne sur la substitution. Le problème est que la stratégie du baton (l'éradication) compte avec des ressources et montre des résultats immédiats, alors que celui de la carotte (la substitution) marche lentement et n'a pas des ressources sures. C'est un thème sensible pour le gouvernement des Etats-Unis qui, même s'il respecte l'accord de La Havane en la matière, est sceptique sur ses résultats.

La coordination est aussi particulièrement critique en ce qui concerne les assassinats de leaders communautaires et politiques. Le Gouvernement, le Parquet, le bureau du Procureur et le Défenseur du Peuple ont des lectures différentes sur ce qui est en train de se passer et sur la manière d'affronter le problème de la violence résiduelle et les nouvelles violences.


Et la coopération ?

Pour nombre de personnes en dehors de Colombie, et aussi à l'intérieur du pays, il est difficile de comprendre pourquoi le budget de cette année comporte des ressources si faibles pour mettre en œuvre les accords. A ce propos, dans son dernier rapport devant le Conseil de Sécurité, le secrétaire général de l'ONU a dit que "les tâches prévues dans l'accord de paix exercent une pression extrême sur les ressources et les capacités pour qu'elles soient respectées dans un délai si limité".

De nombreux délégués de la communauté internationale sont surpris que le gouvernement espère que cette année, les ressources proviennent de la coopération, alors qu'il n'y a pas suffisamment de clarté sur la teneur des projets d'envergure qu'elle devrait soutenir, et que d'une certaine manière, on est en train de faire les choses par petits bouts. Tous affirment avoir un grand intérêt à contribuer sur le long terme. La question est : Y-a-t-il un plan ? Ou est-ce que le gouvernement met la main sur la coopération parce que le système interne de passation des marchés est si complexe qu'il ne permet pas de faire les investissements immédiats nécessaires ?

Bien que les ambassadeurs ne considèrent pas ces difficultés comme catastrophiques, il est clair pour eux que la Colombie a besoin de soutien pour un certain temps, particulièrement pour que le processus de paix devienne irréversible. C'est pourquoi quasiment tous soutiennent l'idée qu'une deuxième mission de l'ONU veille sur le respect des accords.

La mission qui est actuellement dirigée par Jean Arnault, délégué du secrétaire général de l'ONU, se terminera avec le désarmement des Farc, c'est à dire en juin prochain. Une deuxième mission est envisagée dans l'accord mais sa portée n'est pas encore claire. Logiquement, le gouvernement n'est pas très favorable à une permanence importante et prolongée de l'ONU, car il ne la considère pas nécessaire, en tant qu'elle porte atteinte à la souveraineté. Mais les ambassadeurs la considèrent plus que nécessaire au vu de l'incertitude politique qui règne aujourd'hui dans le pays.

Source : Semana
Traduction : CM