dimanche 17 novembre 2019

Le coup d'Etat en Bolivie est raciste, patriarcal, ecclésiastique et entrepreneurial

Image @Jose Nicolini
Entretien avec Adriana Guzmán
Par Claudia Korol
Source : Página 12

Adriana Guzmán est membre du mouvement "Féministes d'Abya Yala" et de "Féminisme Communautaire Anti-patriarcal de Bolivie". Elle s'est reconnue dans cette lutte avec d'autres camarades pendant la guerre du gaz en 2003, elle a l'habitude d'expliquer qu'elle a appris dans la rue ce qu'est le patriarcat et qu'elle y a découvert que le féminisme est un outil fondamental pour créer d'autres formes de vie. En ce moment-même, elle résiste à l'avancée des milices qui ont brûlé sur la place publique la Whipala, le drapeau des peuples originaires. Un geste d'une telle violence symbolique qu'il est difficile d'en parler sans que le cœur ne se brise. Dans ce dialogue, elle caractérise le coup d'état, elle appelle à y faire face et à soutenir les actions de la résistance.

- Comment caractérises-tu le coup d'état en Bolivie ?

Il y a une douleur profonde face au triomphe de ce coup d'état civil, militaire, fondamentaliste, entrepreneurial. Ces mobilisations ont commencé après les élections du 20 octobre, lorsque le processus électoral a été accusé de fraude alors que Evo Morales avait obtenu 10% de voix supplémentaires contre le second candidat, Carlos Mesa. Il y avait un mécontentement dans certains secteurs de la société pour le renouvellement de mandat d'Evo. En tant que féministes anti-patriarcales au sein de la communauté, nous faisons ici une autocritique : nous croyons que nous devrions repenser ce renouvellement de mandat d'Evo. Mais d'un autre côté, il y avait beaucoup d'impositions des autres partis. Par exemple, Carlos Mesa, génocidaire, co-responsable du Massacre du Gaz en 2003, se présentait aussi aux élections en tant que candidat. Si un génocidaire se présente aux élections, comment ne pas se présenter à nouveau même si c'est pour la troisième fois?

-Qui sont les protagonistes du coup d'État?

D'un côté, il y a une opposition dirigée par Carlos Mesa qui, en termes "démocratiques", se serait vue affectée par la prétendue fraude. Il a été vice-président de Gonzalo Sánchez de Losada, il est co-responsable du massacre du gaz, et c'est la dernière carte qu'a dû utiliser l'opposition des partis politiques, une opposition anachronique, sans proposition, sans visages, qui avait été brisée au cours des années du processus de changement. Des partis dont les sigles n'existent même plus, mais qui  se réunissent et prennent Carlos Mesa comme candidat. Ce serait "l'opposition politique". Ce sont les voix qui questionnent le MAS (Mouvement vers le socialisme).

De l'autre côté, il y a le groupe de droite fasciste dirigé par le Comité civique de Santa Cruz, dont le président est Luis Fernando Camacho. C'est une instance inventée par les chefs d'entreprise pour participer aux décisions et à l'élaboration de lois pour défendre leurs intérêts. Le Comité civique représente des hommes d’affaires, des oligarques, des propriétaires terriens et des partenaires transnationaux de l’est de la Bolivie. L’Est bolivien est occupé par les propriétaires terriens qui ont reçu leurs terres comme cadeaux de la dictature et qui y ont soumis les peuples indigènes, les migrants de La Paz et d’autres départements, des migrants Aymara et Quechua contraints à les servir, comme des pions. C'est cette opposition économique qui a conduit le coup d'Etat. Luis Fernando Camacho est également lié aux cartels de la drogue. Il est le fils d'un paramilitaire qui a été au service de la dictature. Voilà ce que représentent ceux qui ont dirigé ce coup d'état.

-Il y a des secteurs politiques qui ne parlent pas de coup d'Etat. Pourquoi le caractérisez-vous de cette façon?

Premièrement, parce que la déstabilisation sociale et politique a été recherchée, on a semé la terreur avec des groupes armés dans différents endroits. Avec des armes à feu, des casques, des boucliers. Elle s'est articulée avec des groupes universitaires, para-étatiques, para-militaires, fascistes et racistes, qui existaient déjà depuis 2008, comme l'Union de la jeunesse de Santa Cruz. Semer la terreur, déstabiliser politiquement, c'est la première caractéristique du coup d'Etat. Puis s'allier avec la police qui se mutine. Puis convoquer les militaires qui sont supposés s'unir pour défendre le peuple. Mais quel peuple ? Le peuple qui porte à sa tête Luis Fernando Camacho. Tout cela, ce sont les caractéristiques d'un coup d'état. Et finalement, nous le voyons aujourd'hui, quand ce n'est pas Carlos Mesa qui rentre dans le Palais du Gouvernement après la démission d'Evo. Mais Luis Fernando Camacho, représentant de ces hommes d’affaires, de l’Église, et du pire fondamentalisme du pays. Il impose le drapeau, la Bible et convoque une junte "civico-militaire", où siègent des militaires et des personnalités "notables", c'est à dire eux-mêmes.

Ce coup d’État a eu d’une part des caractéristiques traditionnelles, comme la présence de l’armée et de la police, mais également d'autres caractéristiques, comme de favoriser la confrontation entre voisins, ce qui a été obtenu grâce à l’approfondissement du racisme. Des voisins se sont manifestés pour dire "Marre du gouvernement des indiens, des voleurs". Nous tous, qui avons un visage indien, on nous stigmatise en tant que membres du MAS. Et particulièrement nous, les femmes d'origines autochtones. Le coup d'État est aussi un coup dur pour les femmes, pour les organisations sociales. A cause de l'intimidation, à cause de l'humiliation. C'est un double coup. Ce n’est pas seulement contre l’État et le gouvernement, c'est aussi contre les organisations sociales.

- En tant que Féministes Communautaires Antipatriarcales, quelle évaluation faites-vous du gouvernement d'Evo ?

En tant que féministes communautaires anti-patriarcales, nous avons participé à ce processus de changement, nous l'avons construit. Ce féminisme est né dans le processus de changement. Les principaux débats ont eu lieu à l'Assemblée constituante. La plurinationalité, la reconnaissance des peuples, l'exercice de notre autonomie, de notre autodétermination. Il existe aujourd'hui des autonomies autochtones, indigènes et paysannes. Avec beaucoup de limites, certes, mais elles sont en train de se construire, la route vers la reconstitution du territoire est en cours de réalisation. Ce que nous souhaitions en tant que peuples, c'est ce que dit la Constitution : l’État de base communautaire, l’économie communautaire. L'article 338 qui parle du travail non rémunéré des femmes, qui dispose que le travail domestique produit de la richesse et doit être comptabilisé dans les budgets de l'État. Ces débats ont été traduits en lois, qui se sont traduits en programmes, en possibilités, en actions concrètes.

- Pourtant, il y a aussi des critiques du gouvernement d'Evo Morales concernant l'extractivisme, n'est-ce pas ? 

C'est principalement dans le domaine économique que nous avons les critiques. La matrice capitaliste du système n'a pas été transformée. Les intérêts des entrepreneurs, des éleveurs, des propriétaires des terres et des forêts n'ont pas été affectés. C'est certain. Vrai aussi qu'il y avait des contrats de 100 ans. Aucune décision politique n'a été prise en faveur de la nationalisation, par exemple, dans le secteur minier, alors que c'était une de nos demandes. 

Mais il y a eu de nombreux succès en termes de reconnaissance des peuples autochtones, en matière de construction, de création de notre propre organisation politique, de notre propre éducation. Ce sont des changements que nous avons faits, même au-delà de l'État, et même malgré l'État.

- En tant que féministe, peut-on défendre un président qualifié de machiste?

En tant que féministes, nous avons de nombreuses critiques sur Evo Morales, sur la matrice économique, sur l'extractivisme. Nous avons interrogé son machisme. Mais nous comprenons aussi qu'avoir un président dans lequel on peut se regarder, même s'il s'agit d'un président machiste, n'est pas la même chose que d'avoir un président blanc, homme d'affaires, oligarque... comme Macri. Nous comprenons la différence. Nous la comprenons dans notre corps, pas seulement rationnellement. Pour nous, il était important qu'Evo soit président. C’était parallèle au processus que nous avons fait dans les organisations sociales de transformation quotidienne : pouvoir nous regarder dans le miroir, nous reconnaître, nous nommer. C'est contre tout cela que vient le coup d'État. De là, l'humiliation. De là, l'avertissement. De là, la whipala en flammes.

- Que signifie le racisme en tant que composante structurelle du coup d'État?

Au cours du processus, il y a eu une décolonisation de l'éducation, à travers différentes politiques publiques, au sein de l'État comme au sein des organisations. Non seulement dans la récupération des pratiques ancestrales, mais dans la récupération épistémologique du "penser d'une autre manière", du  "gérer le pouvoir d'une autre manière". Pourtant, malgré cette décolonisation, nous n'avions pas approfondi le racisme. Pourquoi ? Parce que le racisme est un exercice de privilèges. Pour mettre fin au racisme, il fallait mettre fin aux privilèges qui émanent principalement du monde économique. Les privilèges des oligarques, des propriétaires terriens, n'ont pas été affectés comme cela aurait été nécessaire.

-En outre, le racisme est transversal, il ne correspond pas à un espace ni à un parti politique ...

Il y a aussi un échantillon de ce racisme dans les pratiques de la gauche et de certains féminismes. Une gauche coloniale qui suppose que les organisations autochtones, les paysans, servent à jeter des pierres, à bloquer des routes et non à décider comment nous voulons vivre. Cela a été la lutte de l'Assemblée constituante, la lutte entre les féminismes bourgeois, blancs, de classes moyennes et les féminismes communautaires. Et par "blanc", "bourgeois", je parle spécifiquement des féministes qui interviennent à partir de leurs privilèges, de leur classe, de leur maison, de leur travail consolidé, de leur argent, de leur nom de famille. Ces féminismes ont jugé le gouvernement pas seulement pour ses erreurs politiques, mais parce qu'il est indien. À ce stade, ils se sont d'abord prononcés pour dénoncer la fraude, sans toutefois remettre en cause le fait que Carlos Mesa, l'autre candidat, est un génocidaire. Au milieu des mobilisations, ils ont présenté la dispute comme une confrontation entre machos, sans regarder le racisme. Ensuite, ils ont cherché à rendre illégitimes nos allégations de racisme, en affirmant que parler du racisme était une campagne du gouvernement. Comme si ce pays n’était pas un pays colonisé par les Espagnols, envahi et systématiquement violé. Comme si, à ce moment-là, toutes ces années de colonisation et de racisme pouvaient être effacées par un parti, le MAS, 

- Qu'est-ce que les femmes et les gens perdent avec ce coup d'état ?

Que perdons-nous avec ce coup d'Etat contre l'État plurinational qui impose la République catholique et chrétienne? Ce coup est destiné à faire la leçon au gouvernement d'un Indien et certainement à mettre en place une junte composée de militaires et de notables. Voilà le colonialisme. Supplanter l'indien par les militaires et les notables. Ce coup d'état est contre le gouvernement indigène, autochtone, accompagné d'organisations paysannes et de mouvements sociaux. Ils nous font la leçon pour qu'il ne nous vienne plus l'idée qu’il est possible de vivre en dehors du capitalisme et que le bien vivre peut être une possibilité, pour que ne nous vienne plus l'idée de l’autodétermination, l'idée que nous pouvons nous auto-gouverner, nous auto-organiser. Pour que nous acceptions ce système capitaliste, néolibéral, patriarcal, colonialiste. Voilà le message.

- Comment penses-tu que la vie des communautés autochtones indigènes peut changer? Et spécialement celle des femmes.

Il y aura un recul absolu dans tous les droits que nous avons obtenus. On dit déjà que des lois vont être abrogées, comme la loi 348 qui garantit une vie sans violence et qui reconnaît le féminicide, c'est une loi que les fascistes n'ont jamais accepté. On va aller contre les droits conquis, toutes ces réalisations symboliques et réelles. Les universités autochtones seront également attaquées. C'est dans ce processus de changement et dans aucun autre, que, grâce à la lutte des organisations sociales, nous avons des universités autochtones où vont des jeunes qui étudient ce dont a besoin leur communauté et qui, après l'avoir étudié, retournent servir leur communauté. Ce ne sont pas des universités qui produisent des chefs d'entreprise et des déclassés pour le monde, comme les universités des villes. 

Ce que nous perdons, c’est la possibilité de conduire ce processus de transformation avec l’accompagnement de l’État. Mais nous ne perdons pas espoir. Nous ne perdons pas notre conviction, nous ne perdons pas nos rêves, nous ne perdons pas le désir de construire un autre monde possible. C'est beaucoup plus difficile dans un État fasciste, mais nous toutes et tous, nous continuerons à le faire.

- Quelle est la situation en ce moment, alors qu'Evo Morales est déjà hors de Bolivie?

Les putschistes sont en train de s'emparer des canaux de communication. Les radios communautaires sont prises. Dans les médias tous repris par les conspirateurs, on parle de pillages qui sèment la terreur au nom du MAS. On dit que ce sont des soeurs et des frères qui viennent des communautés, alors que ce n'est pas le cas. Ils font ces annonces pour délégitimer notre résistance. Les organisations sociales ne pillent pas, elles font partie du peuple en résistance. Ils veulent discréditer notre résistance. Les organisations sociales ont appelé au siège de La Paz, l'eau a été coupée à La Paz. Nous allons récupérer La Paz et nous allons nous réorganiser.

- De quoi le peuple en résistance a-t-il besoin de la part des peuples des autres territoires? De quoi avez-vous besoin de la part des féminismes transnationaux ?

Notre appel, sœurs et camarades d'au-delà des frontières, le voilà : nous nous connaissons, nous nous sommes reconnus. Nous vous appelons d'abord à confier dans notre parole alors que l'information qui circule dit qu'il n'y a pas de coup d'état ici et que tout va bien. La vérité, c'est qu'il y a des militaires et des policiers qui soutiennent les conspirateurs du coup d'Etat, en intimidant les organisations. C'est un coup d'état. Nous avons besoin de vous pour le dire. Nous avons besoin que vous partagiez notre indignation, notre douleur et aussi notre peur face à ce que ces groupes armés génèrent. 

Notre appel est aussi de nous interroger en tant que féministes. Cette analyse qui se réduit à penser qu'ils sont tous les mêmes, qu'Evo était pareil aux autres, ou qu'il ne s'agit que d'un différend entre hommes, ne laisse pas voir comment le patriarcat, le capitalisme, se disputent les variables économiques et coloniales du système. Cela ne nous laisse pas voir que le fascisme ne dialogue pas. Le fascisme n'écoute pas. Le fascisme ne recule pas. Le fascisme élimine. Avec des humiliations, ils essaient d'éliminer nos luttes. Nous vous appelons à dénoncer cela et à construire un féminisme communautaire, populaire, en lutte, à partir de ces territoires, un féminisme qui ne soit pas au-delà du bien et du mal et qui, finalement, ne soit pas au service de la droite.




samedi 16 novembre 2019

L'enfer et le coup d'état en Bolivie.


Par Marco Teruggi
Source : Telesur

"Tu pars et je reste dans cet enfer" a déclaré le chauffeur de taxi lorsqu'il m'a quitté à l'aéroport d'El Alto au petit matin, sous une pluie verglaçante, après avoir fait des détours dans les labyrinthes d'une ville insurgée. Ce n'est pas une métaphore : le premier jour, lundi, était apocalyptique.

C'étaient des dizaines de pâtés de maison entourés de fils barbelés, des groupes avec des bâtons à chaque coin de rue, des colonnes qui venaient de différents districts, des foules avec des barres de fer, des pierres, des frondes, des commissariats de police en flammes. De la rage, tant de rage que j'en ai rarement entendue autant dans ma vie. Et du sang, beaucoup de sang sur le sol, dans les vidéos, dans les mots.

Depuis ce lundi, les drapeaux Whipalas sont dans toutes les rues d’El Alto et descendent jour après jour vers La Paz. Chaque nuit, il y a des veillées, des incendies, une décision inébranlable : ils ont activé la mémoire historique, la mémoire aymara antique et aussi la mémoire récente du soulèvement de 2003, où soixante personnes ont été tuées. "Mesa, bâtard, Octobre n'est pas oublié" : voilà le souvenir de El Alto contre les balles et pour la démission d'un gouvernement.

Ceux qui dirigent le coup d’état ont commis une erreur si profonde qu’il n’y a plus de mise en scène conciliatrice permettant d’arrêter l’escalade qui monte des quatre coins du pays vers la ville de La Paz, centre du pouvoir politique. Plusieurs demandes croisées qui convergent vers un ennemi commun synthétisé en quatre parties: Fernando Camacho, Carlos Mesa, Jeanine Añez et la Police nationale bolivienne.

La principale exigence est la démission d'Añez, qui s'est autoproclamée. Et au vu du caractère excluant et anti-autochtone du coup d'État, les revendications se condensent avec radicalité pour dénoncer le manque de respect des Whipalas et les agressions contre les femmes qui utilisent des jupes bouffantes, c'est-à-dire les autochtones.

Ces trois slogans reviennent dans chaque mobilisation qui arrive à La Paz depuis El Alto, avec les habitants de cette ville, ceux des hauts plateaux, des tropiques, des mines et des forêts, les yungas. Ils arrivent par l'avenue El Prado jusqu'à la Plaza Murillo, le lieu où le coup d'État s'est matérialisé concrètement et symboliquement.

Les auteurs du coup d'État se sont trompés et ont déclenché une réaction à un tel niveau, que cela ne faisait pas partie de leurs plans. La première réaction à l'escalade a été celle des forces armées boliviennes (FAB) qui ont envahi les rues en installant un état de siège de facto. Des avions militaires, des hélicoptères, des chars équipés maintenant du whipala ont commencé à circuler à La Paz, à El Alto, sur les routes du pays.

Quel est le plan de ceux qui ont conduit le renversement du gouvernement ? C'est la question centrale. Il y aurait trois étapes. La première, réalisée, consistait à renverser le gouvernement dirigé par Evo Morales et Álvaro García Linera. La deuxième, partiellement consommée, à construire une fiction institutionnelle concrétisée par l'auto-proclamation d'Añez, la nomination de ministres et d'officiers supérieurs de l'armée et de la police.

Cette deuxième étape a un point non résolu : le pouvoir législatif, bicaméral, est aux mains du Mouvement pour le socialisme (MAS) qui détient la majorité des deux tiers et élit de nouvelles présidences. L'architecture du coup d'état doit résoudre ce problème : soit annuler le pouvoir législatif par un coup d'Etat consommé, soit rechercher un accord avec le MAS.

Cet accord concerne la troisième étape, l’appel aux élections. La stratégie du coup d'Etat semble avoir envisagé cette solution depuis le départ : ce n'est pas un coup d'Etat qui proclame un commandant général ou une junte pour une durée indéterminée, mais qui cherche plutôt à se présenter comme constitutionnel en promettant des élections dans un délai bref.

Cela signifie donc ouvrir la voie électorale en ayant réuni les conditions nécessaires pour cette date. Ils ont commencé à chercher à les réunir avant le renversement de Morales, avec les persécutions, les meurtres, les massacres, auxquels s'ajoutent désormais les détentions dans le cadre d'une violation de l'état de droit et une l'impunité absolue. Le ministre de l'intérieur nommé par "l'auto-proclamée" l'a dit clairement : la "chasse à l'homme" a commencé.

Plusieurs points ne sont pas encore résolus et l'évolution dépendra, entre autres facteurs, de la pression dans les rues, ainsi que de la stratégie politique et parlementaire du MAS. Une des questions est de savoir si le plan du coup d'Etat - hétérogène et en conflit interne - cherchera à interdire le MAS ou à lui permettre de se présenter aux élections tout en persécutant ses cadres et ses dirigeants.

L'autre question centrale est : quelle est la stratégie de résistance au coup d'état ? On trouve quelques réponses dans la manière dont s'est développée l'affrontement pour faire face à l'escalade golpiste. Avec un manque de clarté de commandement pour réussir à ordonner un schéma articulé, en particulier ces derniers jours. Les mobilisations massives dans la phase de l'escalade ont reporté le résultat sans pouvoir l'arrêter, tandis que les piliers intérieurs du soutien au gouvernement se sont effrités jusqu'à arriver aux Forces Armées Boliviennes (FAB).

Il y a eu des appels à la mobilisation d'Evo Morales sans effets immédiats et coordonnés, avec une perte de la rue au moment de l'assaut final. Répondre à la question implique de se demander, au delà des rythmes internes des mouvements, où en était le processus de changement à l'heure du coup d’État.

On peut en voir un exemple avec la situation à El Alto, où la principale organisation, la Fédération des Conseils de Voisins (Fejuve), s’est scindée en deux : l’une liée au gouvernement, l’autre en opposition, et avec la mairie aux mains de l’opposition. Mercredi, un conseil s'est réuni pour tenter de former une nouvelle direction unifiée - les précédentes étant fortement remises en question - mais cet objectif n'est pas encore atteint.

Il y a trois aspects centraux. D'abord, que le personnage d'Evo Morales, sa défense et son retour, n'est pas une exigence fédératrice, du moins pour le moment. Deuxièmement, que les dirigeants des mouvements subissent, dans de nombreux cas, des situations d'usures et de divisions. A El Alto, cela se traduit par une grande puissance et une forte radicalité qui manque, pour le moment, d'une ligne et d'une direction capable de conduire le mouvement.

Troisièmement, élaborer une stratégie qui articule, dans le cadre d'un plan commun, les mouvements (comme ceux qui font partie de la Coordination Nationale pour le Changement), la Centrale syndicale des travailleurs boliviens (COB) et l'espace parlementaire. C'est une tâche aussi essentielle que complexe. 

De nombreuses questions demeurent. Il s'agit de l'offensive d'un coup d'État qui a besoin de se consolider, qui mesure les réponses face à la répression et à la militarisation du pays et qui bénéficie du soutien central de la grande majorité des médias du pays. 

La censure de l'information en Bolivie est excellente, chaque personne interviewée remercie la presse internationale d'être là. Les journalistes boliviens qui ne s'alignent pas sur le coup d'État sont menacés chez eux, au téléphone et au travail. La ministre de la Communication de facto a annoncé qu'elle persécuterait les "journalistes et pseudo-journalistes" pour "sédition". Chaque dictature a besoin de moyens qui reproduisent le récit. Besoin aussi d'une chape de silence.

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Vendredi après-midi: des images arrivent du massacre à Cochabamba, il y a cinq morts jusqu'à présent. 

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Nous sommes dans la phase offensive du coup d’État, où les répressions, les persécutions et les meurtres sont accélérés et massifiés. Il y a beaucoup de camarades menacé.e.s, dans des ambassades, avec un état d'exception sans autre loi que celle dont le coup d'État a besoin en ce moment central.

Son objectif est de décapiter, décimer et diviser les forces du processus de changement et d'empêcher l'unification d'un front de résistance ainsi que l'articulation d'une alternative électorale à venir.

"Vous partez, je reste dans cet enfer", je le répète, en vérifiant les dates et en me demandant ce qui va se passer samedi au Venezuela, d'où j'écris ces lignes. La droite a annoncé des mobilisations et, on le sait, l'enjeu n'est pas Juan Guaidó, mais ceux qui sont aux commandes des stratégies et des finances, au Venezuela comme en Bolivie, et à l'échelle continentale où ils sont en phase offensive.

Ce qui se passe dans le pays d'où Evo Morales a dû partir en recherche d'asile n'est pas un événement isolé, c'est un projet en développement pour plusieurs pays. L'enfer est une carte qu'ils nous ont réservée.

Traduction : CM



mardi 12 novembre 2019

Lutter, vaincre, tomber, se relever. Alvaro Garcia Linera



"Des temps difficiles s'approchent mais les temps difficiles, c'est l'air des révolutionnaires.
C'est ce dont nous vivons, les temps difficiles.
C'est ce dont nous nous alimentons, les temps difficiles.
Ne venons-nous pas d'en-bas ?
Ne sommes-nous pas les persécutés, les torturés, les marginaux des temps néolibéraux ?
La décennie d'or du continent n'était pas gratis.
Elle a été votre lutte, celle d'en-bas, des syndicats, de l'université, des quartiers,
celle qui a donné lieu au cycle révolutionnaire.
Cette première vague n'est pas tombée du ciel.
Dans nos corps, il y a les traces et les blessures des années 80 et 90.
Et si aujourd'hui, provisoirement, temporairement,
nous devons retourner à ces luttes des années 80, 90 et 2000 :
Bienvenue !
C'est fait pour ça, un révolutionnaire.
Lutter, vaincre, tomber, se relever,
lutter, vaincre, tomber, se relever.
Jusqu'à ce que se termine la vie, voilà notre destin".

Alvaro García Linera
Ex Vice-Président bolivien


"Tocan tiempos difíciles, pero para un revolucionario los tiempos difíciles es su aire.
De eso vivimos, de los tiempos difíciles,
de eso nos alimentamos, de los tiempos difíciles.
¿Acaso no venimos de abajo,
acaso no somos los perseguidos, los torturados, los marginados, de los tiempos neoliberales?
La década de oro del continente no ha sido gratis.
Ha sido la lucha de ustedes, desde abajo, desde los sindicatos, desde la universidad, de los barrios, la que ha dado lugar al ciclo revolucionario.
No ha caído del cielo esta primera oleada.
Traemos en el cuerpo las huellas y las heridas de luchas de los años 80 y 90.
Y si hoy provisionalmente, temporalmente,
tenemos que volver a esas luchas de los 80, de los 90, de los 2000,
Bienvenido.
Para eso es un revolucionario.
Luchar, vencer, caerse, levantarse,
luchar, vencer, caerse, levantarse.
Hasta que se acabe la vida, ese es nuestro destino".

Alvaro García Linera 
Ex Vice-Presidente boliviano


dimanche 10 novembre 2019

Coup d'état en Bolivie #EvoNoEstáSolo


Mobilisation mondiale pour la vie et la liberté d'Evo Morales et des militants de la justice sociale et de la souveraineté nationale en Bolivie
#EvoNoEstáSolo

Evo Morales démissionne pour préserver la paix du pays : "Nous démissionnons pour que nos frères les plus humbles cessent de recevoir des coups de pieds, nous ne voulons pas d'affrontements" a déclaré Evo Morales.

Le président bolivien, Evo Morales, a annoncé dimanche sa démission après la vague de violence perpétrée par des groupes d'opposition qui ne veulent pas reconnaître les résultats des élections du 20 octobre. Suite aux fortes violences contre les militants et les dirigeants du Mouvement pour le socialisme (MAS), l'intimidation de journalistes, l'incendie de résidences, la trahison d'alliés politiques et de membres de la police nationale, le pays traverse une grave crise politique. "J'ai décidé de démissionner de mon poste pour que Carlos Mesa et Luis Camacho, cessent de maltraiter et de blesser des milliers de frères (...) J'ai l'obligation de rechercher la paix et voir comment nous nous affrontons entre boliviens fait très mal. C'est la raison pour laquelle j'envoie ma lettre de démission à l'Assemblée plurinationale de Bolivie "a déclaré l'ancien président Evo.

Dans un communiqué, les forces armées boliviennes ont indiqué que pour rétablir la stabilité de la nation, un changement de la présidence était nécessaire. "Nous suggérons que le président démissionne de son mandat pour permettre la pacification et le maintien de la stabilité de la Bolivie" a déclaré le commandant en chef des forces armées, William Kaiman. "Nous démissionnons pour que nos humbles frères cessent de recevoir des coups de pied ... des familles pauvres, humiliées, nous ne voulons pas de confrontations. Nous avons décidé de renoncer à notre victoire électorale, pour préserver la Bolivie. Tout pour la patrie" a déclaré Morales. 

Il a également dénoncé des rumeurs divulguées par des groupes d'extrême droite sur son éventuel départ du pays: "Je n'ai pas à m'échapper, je n'ai rien volé, si quelqu'un pense que nous avons volé qu'il en présente la preuve", ajoute-t-il. De son côté, l'ancien vice-président, Álvaro García, a déclaré que le gouvernement démissionnait pour faire cesser les violences alors qu'il avait travaillé au rétablissement de la souveraineté nationale et la dignité des droits : "Nous sommes le gouvernement qui a nationalisé les hydrocarbures, le gouvernement qui a sorti de la pauvreté plus de 3 millions de citoyens".

Evo a subi l'effondrement de son cabinet après plusieurs démissions comme celles du vice-ministre du Tourisme, Marcelo Arze; la présidente du Tribunal électoral, María Eugenia Choque, la ministre de la Planification, Mariana Prado; ainsi que le sénateur élu pour le Potosí, René Joaquino; Le gouverneur Juan Carlos Cejas et le maire Williams Cervantes. Bien que l'ancien président bolivien ait appelé les organisations internationales telles que les Nations unies (ONU) et l'Organisation des États américains (OEA) à vérifier les résultats des élections et convoqué tous les secteurs sociaux à une table de dialogue, des groupes d'extrême droite se sont déployés dans les rues pour attaquer la population.

Morales laisse un pays avec des taux de développement humain élevés, qui garantit les droits fondamentaux de la population et affiche une croissance économique de 4,5%, selon la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL). "Ce n'est pas une trahison des mouvements sociaux, la lutte continue, nous sommes le peuple. Nous avons libéré la Bolivie, nous laissons une patrie libérée, en développement, et dont les générations ont beaucoup d'avenir", a conclu Evo.

Source : Telesur

iVOLVEREMOS!



vendredi 18 octobre 2019

Le bonheur, c'est de garantir du temps pour cultiver ses amours


José "Pepe" Mujica a participé la semaine dernière à une rencontre organisée par le centre des étudiants du Collège National de Buenos Aires. "Etre militant c'est dédier une partie importante de notre vie au sort des autres, avec l'utopie et le rêve que l'on peut construire un monde un peu meilleur que celui où il nous a été donné de naître. Le bonheur, c'est aussi un peu de solidarité" a-t-il affirmé face à des centaines de jeunes. Voici la traduction du discours complet de l'ex-président uruguayen

Source : Nuestras Voces

Ici, la majorité d'entre vous pourraient être mes petits-enfants, mais à votre âge, c'est naturel que les être humains fassent germer des utopies, qu'ils aient des rêves de monde meilleur. Le défi que vous allez devoir affronter tout au long de votre vie, c'est d'arriver à maintenir le feu sacré alors que la peau se ride, que les jambes ralentissent, que la vie se remplit de responsabilités et de défis, quand il faut payer les factures en fin de mois, quand tu fais des œdèmes en travaillant pour une multinationale et que tu regardes comment s'effilochent tes rêves au long de ta vie. Parce que l'histoire humaine est un cimetière d'utopies, mais que grâce à ça, nous avançons. Parce que nous avons toujours une bien plus grande capacité de rêver que de capacité à concrétiser. Mais comment vivre sans rêves ? Comment ce serait que d'être une brique, une pierre et de ne pas avoir de sentiments, d'émotions et d'engagements ?

Eh oui, les enfants, l'unique miracle qu'il y a sur cette terre pour chacun d'entre vous, c'est d'être né, c'est quelque chose de si quotidien pour chacun qu'on ne s'en rend pas compte. Il y avait quarante millions de probabilités que ça tombe sur quelqu'un d'autre et c'est tombé sur toi. Mais la vie s'en va plus vite que ce qu'il n'y parait. Et cette particularité n'est pas simplement humaine, c'est commun au monde vivant. Le monde vivant a quelque chose de différent du monde inerte, il a des sentiments et des émotions. Parce qu'une tortue qui pond des oeufs a des émotions, comme la poule qui prend soin de ses poussins. Et l'herbe qui se reproduit, avant de mourir, se fait graine pour se semer. C'est sa manière de sentir. La différence humaine, c'est que nous sommes conscients. En plus de vivre, nous pouvons nous refléter dans une conscience. Et puisque naître t'est tombé dessus, la question est : Que fais-tu de ta vie ? Ta vie sera-t-elle celle d'un sujet débiteur de comptes, qui confond être et avoir et à qui le marché finit par organiser le coeur, les relations humaines et tout le reste ? Ou bien, ta vie, tu seras capable de lui donner un contenu et d'être en partie auteur de sa trajectoire ?

Nous sommes ici par la solidarité des générations qui ont fait possible une accumulation de connaissances, transmises de génération en génération. D'autres viendront et vous, vous allez avoir d'autres défis, des grands défis. Nous sommes en train d'organiser dans ce monde une gigantesque marmite pour frire les choses vivantes et vous, vous allez devoir vous battre contre cet égoïsme qui nous menace d'un holocauste écologique. Vous êtes d'abord argentins, mais vous êtes aussi latino-américains, et frères de tous les peuples pauvres qui sont en Amérique. Vous avez la vie devant vous, ne trahissez pas cette belle étape de votre vie. Appliquez ou transformez consciemment les moments, et prolongez ce bel âge qui vous est donné de vivre. Et ça, ça ne dépendra que d'une chose qui s'appelle la volonté.

La vie militante, ce n'est pas une récompense, c'est une aventure. C'est avoir une raison de vivre et pas seulement vivre parce qu'on est né. Etre militant, c'est dédier une partie importante de notre vie au sort des autres, avec l'utopie et le rêve que l'on peut construire un monde un peu meilleur que celui où il nous a été donné de naître. Ce qui est passionnant et très important, le fond de la question, c'est de poursuivre cette aventure tout au long de la vie.

Nous sommes plongés, nous vivons dans un système qui engendre une culture qui a besoin de faire de nous des acheteurs compulsifs. Parce que sinon, tout se bloque. Alors nous avons tendance à confondre le bonheur avec le fait d'avoir des objets neufs, et quelquefois, nous abandonnons les choses les plus sacrées, ce peu de choses qui sont toujours les mêmes et qui nous entourent. Ou bien tu apprends à être heureux avec les choses élémentaires de la vie, ou tu ne seras jamais heureux.

Qu'est ce que ça a à voir avec tout ça ? Je sais bien que mon discours est un peu celui d'un vieux rat. Mais enfin, les gamins, le défi que vous allez affronter est précisément la spirale de la culture engendrée par notre temps. Et il faut bien comprendre que ce qui peut s'appeler bonheur, c'est de se garantir du temps pour cultiver les amours, cette différence de la vie et des sentiments. Travailler, bien sur il faut travailler, parce que si tu ne travailles pas, tu vis au crochet de quelqu'un qui le fait. On ne doit pas être un parasite. Mais la vie, ce n'est pas seulement travailler : il faut se garantir du temps pour les relations humaines, les enfants, l'amour, pour celles et ceux qui viendront, parce que la vie s'en va. Ne vous laissez pas voler la liberté, parce que tu es libre seulement quand tu passes le temps de ta vie à ces choses qui te motivent sans emmerder l'autre. Le bonheur, c'est aussi un peu de solidarité.

Les enfants, je ne sais pas la voie que va prendre l'Argentine, je sais qu'elle va sortir de son angoisse, elle en est sortie mille fois. C'est un pays richissime et c'est peut-être là qu'est son malheur, dans son excès de richesses. Vous êtes responsables de ce qui va venir, consacrez votre existence à la cause humaine, n'oubliez pas celles et ceux qui ne peuvent pas venir à l'université, celles et ceux qui sont toujours courbés dans la solitude des champs et des montagnes, dans les galeries des mines. Etre universitaire n'est pas un privilège, c'est une exigence, celle de servir son peuple et de ne pas l'opprimer. Voilà. Bonne chance et à bientôt.



vendredi 30 août 2019

Le futur de la Colombie ne peut pas être la guerre



Bogotá, 29 août 2019
Communiqué PCC-UP
Source : Pacocol

L'annonce faite aujourd'hui par un groupe d'ex-dirigeants des FARC-EP de leur persistance dans la clandestinité et la lutte armée constitue un fait politique avec de graves conséquences pour le processus de mise en œuvre de l'accord de paix et pour la perspective de lutte démocratique dans le pays.

Il est évident et indiscutable que des aspects substantiels de l'accord signé ne sont pas respectés, que les intentions réelles de l'extrême droite, du gouvernement actuel et des secteurs de la classe dominante sont de le détruire et de revenir à la politique de la guerre et de la peur pour justifier leur orientation réactionnaire et empêcher toute réforme et ouverture démocratique. Mais c'est par une stratégie politique qui appelle et mobilise la participation la plus large et l'intervention citoyenne dans les villes et les campagnes de Colombie que cela doit être dépassé. L'attitude du gouvernement qui relie la décision des ex-dirigeants au Venezuela est infâme.

Conformément à la tradition politique du Parti Communiste Colombien et de l'Union Patriotique qui ont toujours défendu la solution politique négociée, nous appelons tous les secteurs engagés pour la paix, le mouvement social et la communauté internationale à défendre l'Accord de Paix et sa pleine mise en œuvre, à protéger la vie des leaders socio-politiques et des ex-combattants en processus de réincorporation civile, et à ne pas renoncer à la conquête de la paix avec justice sociale.

Parti Communiste Colombien - Union Patriotique


lundi 12 août 2019

Colombie. Assassinats des leaders sociaux = Crise humanitaire


Le Gouvernement de Colombie refuse d'admettre que les assassinats des leaders sociaux, continuels et systématiques, engendrent une crise humanitaire : "Le discours officiel minimise les assassinats en Colombie. Il y a une méconnaissance profonde, ils ne voient pas que ce qui est en train de se passer avec les leaders sociaux, c'est une crise humanitaire. Alors que chaque semaine, nous voyons comment les gens sont assassinés, le gouvernement refuse d'agir efficacement" dit Shirley Muñoz, membre de l'Association Minga, coordinatrice de la communication du Programme Somos Defensores. 

Entre la signature de l'Accord de Paix en novembre 2016 par l'Etat et les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC) et le 20 juillet dernier, 627 leaders sociaux et défenseurs des Droits Humains ont été assassinés, selon un rapport publié ce 26 juillet 2019 par INDEPAZ, Institut pour le Développement et la Paix (non gouvernemental). Annuellement, cela correspond à 21 assassinats en 2016, 208 en 2017, 282 en 2018 et 116 depuis le début de l'année 2019. Parmi les victimes, 92 étaient des femmes et 535 étaient des hommes. En ce qui concerne leur origine, 142 étaient indigènes, 55 afro-descendants et 245 étaient des paysans défenseurs de l'environnement,  coordinateurs communaux ou acteurs du Plan National Intégral de Substitution des cultures illicites. Le rapport d'INDEPAZ indique que, en plus, 138 ex-guérilleros des FARC qui avaient adhéré au processus de paix ont été assassinés pendant ce laps de temps.

Un rapport du Défenseur du Peuple indique que 196 leaders sociaux ont été assassinés entre mars 2018 et mai 2019 et que, pendant cette période, 1608 conduites qui portent atteinte aux droits humains des activistes ont été enregistrées dont 1351 menaces et 44 attentats.

"Il se produit un génocide continu et systématique contre toutes les communautés. Tous les acteurs légaux ou illégaux ont quelque chose à voir dans les assassinats. Bien que nous soyons supposément en temps de paix, il n'y a pas de garanties réelles pour protéger la population" a expliqué à Sputnik le politologue Oscar Montero, kankuamo assesseur de l'ONIC Organisation Nationale Indigène de Colombie.


Le discours officiel

Le président de la Colombie, Iván Duque, a affirmé ce 3 août qu'il y a eu "une réduction de 35% de ces assassinats comparé à la période antérieure immédiate" et que la Justice "a éclairci près de 56% de ces assassinats".

Mais Shirley Muñoz et Oscar Montero expliquent que le discours gouvernemental cherche constamment à "dissimuler la gravité" de ce qui se passe. Les autorités attribuent la responsabilité de ces crimes à la guérilla de l'ELN (Armée de Libération Nationale), aux paramilitaires du Clan du Golf, les Caparros, Pachenca et Pachelly, ainsi qu'aux dissidents de la FARC. Mais alors que les services du Procureur Général de la Nation affirment qu'ils avancent dans leurs enquêtes, la militante S.Muñoz rétorque que "ce n'est pas vrai". Et elle insiste : "Nous avons constaté une impunité supérieure à 90% dans les assassinats des leaders sociaux. Le Ministère Public dit que non, qu'ils ont eu un taux d'élucidation beaucoup plus haut, d'environ 50%, mais nous voyons bien que cela ne correspond pas à la réalité".

Pour sa part, Oscar Montero dit que le Gouvernement "minimise les assassinats" et agit comme si c'était "une farce".  Il ajoute : "Nous, les peuples indigènes de Colombie, nous savons mieux que personne que dans ce pays, les assassinats n'ont pas diminué. Après la signature de l'accord de paix, il y a eu 158 compagnons indigènes assassinés, et dans le seul cadre du Gouvernement de Iván Duque, 94 compagnons indigènes ont été assassinés. Les chiffres sont en augmentation et il n'y a pas de réponse officielle". Selon lui, les autorités cherchent à "rendre invisibles les victimes" et à lier les morts à des vengeances, des problèmes personnels ou des crimes passionnels.

S.Muñoz lamente que le Gouvernement n'applique pas l'accord de paix et ajoute : "Reconnaître ce qui se passe dans les territoires, ce serait reconnaître l'existence du conflit armé. Face à la communauté internationale, on veut donner une image d'efficacité, faire croire qu'on se préoccupe des gens".


Des assassins et des intérêts

Selon elle, "les morts violentes mettent en lumière les conflits dans les territoires et principalement celui de l'accès à la terre".  Pour les deux militants, dans ces disputes, les forces armées jouent un rôle "important", de même que les projets miniers et énergétiques. La majorité des leaders assassinés vivent dans des zones rurales et jouent un rôle dans la défense de la terre et des ressources naturelles.  Et elle argumente : "Nous ne pouvons pas dire que dans les lieux où il y a des méga-projets, les responsables (des assassinats) sont directement les entreprises ou les personnes liées à ces projets, il y a toujours des acteurs armés qui apparaissent comme responsables. Mais quand on analyse où se trouvent les zones de risque, cela coïncide souvent avec les intérêts de ces entreprises".

Elle explique que dans la majorité des cas, les responsables sont les groupes paramilitaires, il y a également des acteurs inconnus, des dissidents des FARC, la force publique et la guérilla de l'ELN. Ces faits ont lieu dans le contexte de vide de pouvoir lié au fait que, quand les FARC ont signé la paix, ils ont petit à petit abandonné les territoires qu'ils avaient contrôlé pendant des décennies. Elle explique : "Ils apparaissaient comme l'acteur dominant, ils étaient presque un Gouvernement pour beaucoup de gens. Là où il n'y avait pas de présence de l'Etat, la guérilla jouait ce rôle. C'était un acteur armé qui agissait par la force mais qui établissait aussi un certain ordre dans le territoire. Quand ils sont sortis de ces territoires, c'est resté vide parce que l'Etat n'est pas arrivé jusque là". En l'absence d'Etat, les paramilitaires sont arrivés, ainsi que des bandes résiduelles d'ex-FARC et des groupes liés au narcotrafic, qui exploitent la possibilité de contrôler des zones "stratégiques" pour le transport des drogues ou les plants de cultures illicites.

Selon O.Montero, "Il y a un réarrangement des groupes armés légaux et illégaux dans le pays. Là où il y avait les FARC, il y a maintenant l'armée et les groupes paramilitaires qui veulent se positionner dans les lieux stratégiques. Cela engendre une confrontation armée sanglante pour la poursuite du commerce de l'exploitation minière et du narcotrafic".

Il affirme qu'il y a également une responsabilité des "forces de l'Etat Colombien, notamment les polices et l'armée. Il est évident pour nous avec ce genre d'assassinats dans les communautés indigènes, que quand l'armée est proche, cela se traduit ensuite par de l'exploitation illégale des ressources minières. Et donc, il se pourrait qu'ils coopèrent avec des intérêts privés et des entreprises multinationales. Il est évident qu'ils cherchent à exploiter les ressources naturelles du pays sur le dos des communautés". 

Le programme Somos Defensores a dénoncé que 2018 a été "une des pires années" en matière de droits humains des militant.e.s et leaders sociaux : Les agressions ont augmenté de 43.7% par rapport à 2017, 805 agressions ont été comptabilisées dont 155 assassinats. Au premier trimestre 2019, 245 agressions ont été enregistrées, ce qui représente une augmentation de 66% par rapport à la même période en 2018.

Source : Sputnik
Traduction : CM