mercredi 12 septembre 2018

Mouvements sociaux en Amérique Latine, un nouveau cycle de luttes

Entretien avec le journaliste et écrivain Raúl Zibechi, auteur de "Mouvements sociaux en Amérique Latine" chez Zambra-Baladre

par Enric Llopis in Rebelión

Le Mouvement des Travailleurs Sans Toit (MTST) du Brésil a impulsé en septembre 2017 l'occupation de Povo Sem Medo -Peuple Sans Peur- à Sao Bernardo do Campo, dans l'état de Sao Paulo, en revendiquant le droit au logement pour des familles à faibles ressources. Le campement s'est organisé avec des tentes et des baraques en plastique sur 60.000 m2 de terrains abandonnés depuis plus de quarante ans par une entreprise de construction. Plusieurs sources parlent d'une présence de 30.000 personnes sur ces terrains occupés.

Raúl Zibechi, journaliste et chercheur uruguayen (né à Montevideo en 1952), met en exergue cette occupation, comme exemple de la poussée populaire en Amérique Latine. Auteur d'une vingtaine de livres - "Décoloniser la rébellion", "Impulser la résistance" ou "Changer le monde à partir d'en haut", entre autres - il vient de publier dans la maison d'Edition Zambra-Baladre "Mouvements sociaux en Amérique Latine. Le "monde autre" en mouvement". "J'ai choisi des petites maisons d'édition afin de tisser un réseau d'amis, j'écris pour les gens du commun, pas pour les grands éditeurs" affirme-t-il. Zibechi collabore actuellement avec des journaux comme La Jornada du Mexique, Brecha de l'Uruguay, Gara et l'Agence de presse Sputnik. Dans le prologue de son dernier livre, il rappelle les 400 usines récupérées en Argentine, les 12.000 aqueducs communautaires qui fonctionnent en Colombie ou les plus de 2000 "entreprises" soutenables développées par des collectifs populaires au Mexique, soit le double de ce qui existait il y a 10 ans.

Ton dernier livre révise un texte publié en 2003 "Les mouvements sociaux latinoaméricains : tendances et défis" (Observatoire Social d'Amérique Latine, CLACSO). Tu affirmes qu'après la victoire électorale d'Hugo Chavez (1998), suivie par d'autres comme celle de Evo Morales (2005), "La stabilisation progressiste a permis que les Etats mettent en oeuvre des politiques sociales qui ont désintégré, fragilisé et démobilisé un nombre important de collectifs". Nous trouvons-nous face à une nouvelle étape dans la bataille des mouvements sociaux ?

J'aimerai qu'il s'agisse d'un nouveau cycle de luttes. Je crois que ça l'est, même si j'affirmerai peut-être dans dix ans que je me suis trompé. La première caractéristique du cycle, c'est qu'il naît sous le modèle "extractiviste", avec une énorme spéculation immobilière, une terrible accumulation due au pillage, la présence des monocultures de soja et l'industrie minière à ciel ouvert. Après, le modèle s'est bloqué avec la chute des prix des matières premières. C'est aussi l'étape des gouvernements "progressistes", particulièrement parce qu'ils ont amélioré la situation des pauvres, mais sans réaliser de changements structurels. 

Une autre caractéristique, c'est la grande participation des jeunes des secteurs populaires et des femmes ; par exemple, au Brésil, le Mouvement Pase Libre pour le transport public gratuit qui a déclenché des luttes en juin 2013. Puis une troisième caractéristique, c'est le surgissement de sujets collectifs qui étaient plutôt tranquilles jusque là, comme les noirs et les secteurs les plus enclavés du monde du travail, les favelas, les palenques et les quilombos, surtout au Brésil, en Colombie et dans les Caraïbes. Au Brésil, il y a eu en mars 2014, une grève des ramasseurs de poubelles -noirs, pauvres et jeunes- pendant le carnaval de Rio. Une quatrième caractéristique est l'approfondissement de l'idée d'autonomie.

Pourrait-on fixer une date de début pour cette nouvelle phase des luttes sociales, avec par exemple, au Pérou, la résistance populaire contre le projet minier Conga, dans le département de Cajamarca, à partir de 2012 ?

Au Brésil, à partir de juin 2013, en pleine coupe des Confédérations de football, 20 millions de personnes ont manifesté dans 353 villes. Avec la répression, la gauche se paralyse, la droite en profite pour monter dans le "train" des mobilisations et s'empare de la rue. Mais en Bolivie, le point de départ se situerait en 2011, avec la Marche en défense du Territoire Indigène et du Parc National Isiboro-Secure (TIPNIS) où le gouvernement national projetait de construire une route qui traversait cet espace protégé. En Argentine, le point de départ est l'occupation du Parc Ibéroaméricain de Buenos Aires en 2010, pendant la présidence de Cristina Kirchner où des secteurs populaires urbains se sont mobilisés dans ce parc énorme pour le droit au logement et contre l'insuffisance des politiques sociales.

Pour le cas spécifique de l'Amérique Latine, tu préfères l'idée de "mouvement social" ou celle de "sociétés "autres" en mouvement" ? Tu parles dans ton livre, entre autres, de la population de Cherán (Michoacán de Ocampo, au Mexique) qui est revenue à des systèmes d'organisation p'urhépechas quand elle s'est mobilisée en 2011 contre les mafias qui taillaient les bois communaux.

Le concept de "mouvement social", très utile, a surgit en Europe et en Amérique du Nord pour expliquer l'émergence, dans les années 60 du XXème siècle, de mouvements comme celui des femmes, la lutte pour les droits civils aux Etats-Unis, contre l'OTAN, pour le pacifisme et l'écologie. Tous ces mouvements exigeaient certains droits aux Etats.

Mais, en Amérique Latine, les mouvements sont enracinés dans des territoires et cette "territorialisation" est une marque d'identité qui fait la différence. Dans tous ces espaces, que ce soit le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terres (MST) du Brésil, le zapatisme au Mexique ou les mapuches au Chili, ils créent de nouvelles sociétés, qui incluent de la production, des soins de santé et dans certains cas, certains organes de pouvoir non étatiques, comme les Juntes de Bon Gouvernement du zapatisme, qui est le cas le plus connu et le plus développé. L'exemple zapatiste est remarquable avec les centaines de communautés regroupées sur plus de 30 municipalités dans 5 régions, avec des écoles, des cliniques et des cultures sans produits agrochimiques. Il y a également le cas des conseils indigènes de la population nasa dans les réserves du Sud de la Colombie. A une autre échelle, le MST a récupéré près de 25 millions d'hectares appartenant aux grands propriétaires, elle a organisé 5000 occupations où vivent deux millions de personnes, avec 1500 écoles, des coopératives de production et de distribution dans les foires.

Pourquoi expliques-tu que ces sociétés "autres" ont besoin de se mobiliser et même de se renouveler ? C'est ce qui est arrivé avec les peuples des basses terres de Bolivie, où il y a eu un processus d'unification dans des assemblées et de reconstitution de leurs territoires depuis le début des années 80 du siècle dernier, et qui ont fini par participer de manière décisive à la Marche en Défense du TIPNIS en 2011.

Parce que s'ils ne le font pas, ces territoires qui sont comme des îles, se retrouvent encerclés et finissent étouffés et réprimés par le Capital. Ils ont besoin de lutter et de créer des liens avec d'autres, de s'étendre pour survivre. Il y a par exemple, le soulèvement en juin 2009 des indigènes wampis et awajún à Bagua, dans la Selva de l'Amazonie péruvienne : Huit ans après les affrontements avec la police armée qui se sont soldés par des centaines de morts, plus de 80 communautés wampis ont proclamé leur auto-gouvernement pour défendre 1.3 millions d'hectares de forêt contre les multinationales. Il y a aussi le cas des Nasa, qui avaient depuis longtemps un espace consolidé dans le département colombien du Cauca. En octobre 2008, environ 10.000 indigènes ont commencé la Minga Sociale et Communautaire, qui est passée par des villes comme Calí pour arriver jusqu'à Bogotá. Pendant le parcours, ils ont été rejoints par les coupeurs de canne à sucre, les noirs, les étudiants et d'autres collectifs urbains. Et c'est après cette grande marche, en 2010, qu'a été fondé le Congrès des Peuples qui rassemble de nombreux mouvements populaires.

Tu te réfères également à l'Education Populaire "en mouvement", avec deux grands modèles : le développement de l'ELN zapatiste et le MST brésilien...

Le MST part de l'éducation populaire de Paulo Freire. Dans les occupations des "Sans Terre", ils l'approfondissent et la développent jusqu'à arriver à la "pédagogie de la terre" qui pourrait basiquement se définir par "se transformer en transformant". Ainsi, le mouvement comme les sujets du mouvement se transforment "en faisant", et les 1.500 écoles appliquent une pédagogie qui cherche à enraciner le sujet paysan dans la terre. Ils travaillent aussi la relation entre l'enseignant et les élèves, pour qu'elle soit moins verticale et plus participative. C'est surtout un champ d'éducation des adultes, où on cherche une méthode pédagogique dans lequel le rôle du maître est plus circulaire et tous deviennent des évaluateurs. Ils ont développé également un concept qui est très important pour moi : Transformer le mouvement - sur tous les temps et dans tous les espaces - en temps et espaces pédagogiques. Tout ce qui se fait doit avoir un contenu et un résultat pédagogique : si on participe à une campagne de lutte ou à des actions, cela doit servir aussi à discuter de la réalité et à autonomiser les gens.

Dans "Mouvements sociaux en Amérique Latine", tu cites d'autres expériences comme le Réseau Cecosesola, fondé il y a 50 ans dans l'état de Lara au Venezuela. Ils affirment "Notre processus éducatif est présent dans tout ce que nous faisons". Les coopératives agricoles, de santé, d'épargne, de prêt et de production industrielle à petite échelle de Cecosesola comptent 20.000 sociétaires et plus de 50 organisations populaires.

Je voudrais également signaler les Baccalauréats Populaires d'Argentine. Ils ont surgi au début des années 2000, sur les territoires et les espaces du mouvement piquetero et fonctionnent dans les fabriques récupérées par les travailleurs, les syndicats et les organisations territoriales des quartiers populaires. Les gens, adultes qui n'avaient pas terminé l'enseignement secondaire, viennent dans les "Baccalauréats" et étudient la période qui leur manque. Ils fonctionnent comme des espaces "en mouvement" et il y en a plus d'une centaine en Argentine, surtout dans les villes. Les "Baccalauréats" organisent une grande assemblée initiale où, collectivement on commence à travailler le programme, qui n'est pas celui de l'Etat mais celui qui est défini par les collectifs, les enseignants et les étudiants. A partir de ce programme, commencent trois ans de formation, qui aboutissent à des avancées sur le terrain pédagogique, l'acquisition de connaissances, l'habilité à parler en public, avec des étudiants qui sont des militants et même des leaders dans les mouvements. Cette pédagogie est en lien avec celle de Paolo Freire, elle prend racine dans la réalité concrète et elle est destinée à des hommes et des femmes de quartiers très pauvres.

Tu es allé plusieurs fois au Chiapas et tu as découvert "l'Escuelita" (la petite école) Zapatista. "Face au monde occidental et académique, abstrait et général, les zapatistes des bases de soutien ont la vertu du concret et la simplicité de l'exposé", c'est la conclusion de ton livre. Ainsi, la pensée critique de l'EZLN qui surgit de la praxis quotidienne dans les bases de soutien, se reproduit dans des centaines d'écoles.

Les zapatistes ont une particularité. C'est la communauté en assemblée qui élit les enseignants, non pas parce qu'ils en sont plus ou moins capables, mais parce que c'est leur tour. De plus, les enseignants ne perçoivent pas de salaire, ils doivent s'occuper à temps complet de leurs élèves et c'est la communauté qui pourvoit à leurs besoins et qui, par exemple, leur cultive la milpa. Il y a une différence claire entre les écoles de l'Etat et les écoles zapatistes. De plus, dans certaines régions, quand le zapatisme a commencé à installer des écoles "secondaires" ou "primaires", l'Etat en a également implanté -alors qu'auparavant il n'y en avait pas- pour s'opposer aux écoles zapatistes. Dans ces dernières, les parents collaborent, les élèves et les enseignants nettoient l'école ; de fait, ils la gèrent ensemble. Alors que dans les écoles de l'Etat, l'enseignant est un métis ou un blanc qui arrive de la ville en voiture. Dans les écoles zapatistes, ce sont les gens de la communauté elle-même qui enseignent.

Parmi les penseurs "récupérés", il y a entre autres le philosophe et psychiatre de la Martinique, Frantz Fanon, et le philosophe anthropologue Rodolfo Kusch. Pourquoi proposes-tu une rupture épistémologique face à l'eurocentrisme et défends-tu les pensées "propres" des peuples indiens, noirs et des secteurs populaires ? Y-a-t'il en Amérique Latine une dépendance aux modèles -de faire et de penser- européens et étatsuniens ?

Oui, surtout dans les milieux académiques et universitaires. Les auteurs, la forme de travail et d'étude, le rôle des étudiants et des universités est très eurocentré. Par exemple, pour l'étude sur les mouvements sociaux, on fait appel à des auteurs que j'aime beaucoup comme Marx, Foucault, Alain Touraine ou Sidney Tarrow. Mais il y a, pour les mouvements, la nécessité de chercher une autre pédagogie dans leurs traditions. C'est ici que je parle d'une rupture épistémologique.

Dans le livre, j'explique l'expérience de la Communauté d'Histoire Mapuche. Elle naît en 2004 à Temuco, au sud du Chili. La majorité des 23 membres de la Communauté proviennent de l'Université de La Frontière, dans la ville de Temuco. Il s'agit de professeurs d'université et du "secondaire", de travailleurs sociaux, de journalistes, artistes et écrivains ; certains vivent en communauté et beaucoup se définissent comme des activistes des organisations mapuches. Ils accompagnent aussi des processus judiciaires contre les détenus politiques, les processus de défense territoriale contre l'extractivisme et ils participent à la lutte de revitalisation du mapudungun (langue mapuche). Ils ont fait la lumière sur des épisodes historiques qui étaient dans l'obscurité, comme l'exposition en 1883 d'un groupe de 14 mapuches dans un zoo humain au Jardin d'Acclimatation de Paris, ou encore les défaites infligées aux conquistadores espagnols au XVIème siècle.

Une autre idée centrale est la "décolonisation" des méthodes d'investigation et l'opposition à l'hégémonie des spécialistes. A ce niveau-là, des initiatives comme l'Atelier d'Histoire Orale Andine (THOA) sont à relever : Qu'est-ce que c'est ?

C'est une expérience dirigée par l'anthropologue bolivienne Silvia Rivera Cusicanqui. Elle souligne la nécessité d'un "exercice collectif de désaliénation" où le rôle de l'Histoire Orale et des communautés est déterminant. L'atelier a été créé en 1983, quand Silvia Rivera était professeure de Sociologie à l'Université Mayor de San Andrès, à La Paz. La condition pour faire partie du groupe était de savoir parler aymara ou quechua. Le premier travail des étudiants consistait à raconter leur histoire de vie. C'est là qu'ils se sont rendus compte qu'ils souffraient, en plus de la répression externe, une auto-répression très forte en ce qui concerne leur langue, leur culture et leurs traditions, bien que dans le processus d'introspection ils aient commencé à se libérer. Il s'agit d'étudiants des communautés aymaras ou urbains -qui proviennent des communautés- déjà alphabétisés et qui vont à l'université.

Invités par les ayllus (les communautés), les membres du THOA ont développé des ateliers et pour les recherches, des équipes mixtes ont été créées, conduites par des gens de base, avec qui les objectifs, les tâches et les formats de recherche ont été définis. L'Histoire Orale est ce qui leur permet de se découvrir, et ce qui permet aux personnes subordonnées de devenir des sujets. De plus, ce sont les communautés en assemblées qui décident comment doit avoir lieu le "retour" des études. Dans ce cas, cela a donné lieu à du téléthéâtre et à des feuilletons radiophoniques qui ont été écoutés par des centaines de milliers de personnes dans les radios du Haut-Plateau. Cette méthodologie a permis de diffuser l'histoire de Túpac Katari, qui avait mené la révolte aymara en 1781, en même temps que Túpac Amaru dans ce qui est aujourd'hui le Pérou. Et aussi, la reconstruction de la biographie de Santos Marka T'ula, chef de tribu qui a lutté pour la récupération des terres communales. Les ateliers ont eu une influence sur la formation du Conseil National des Ayllus et Markas du Qullasuyu (CONAMAQ), une des organisations indiennes les plus importantes de Bolivie.

Depuis 1986, tu as parcouru l'Amérique Latine, surtout la région andine, en tant que journaliste et enquêteur "militant". Quels sont selon toi les préjugés et les perspectives erronées que porte l'enquêteur du Nord quand il s'approche des communautés indigènes ?

Je crois qu'il y a une erreur de base : Penser que c'est le chercheur qui sait, et pas la communauté. La deuxième erreur est ce que nous appelons "l'extractivisme" académique qui consiste à aller dans les communautés, à "aspirer" des connaissances et à les utiliser pour sa propre carrière institutionnelle ou académique, sans rien retourner à la communauté. La troisième, et cela me semble fondamental, c'est qu'il faut être dans la communauté, avoir des liens et établir de la confiance. Ca ne va pas d'aller faire une visite d'une demi-heure avec un magnétophone pour soutirer de l'information. S'il n'y a pas de relations de confiance, personne ne va te parler de questions de fond, et donc l'information sera toujours partielle et incomplète. Il y a là, me semble-t-il, une reproduction du modèle colonial, qui implante une relation entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ne l'ont pas, et très souvent entre des hommes blancs, et des femmes ou des enfants indiens, noirs ou métis. De plus, je te dirais que les milieux académiques traditionnels tendent à reproduire le modèle colonial sujet-objet et à chosifier les indigènes, les noirs et les secteurs populaires.

Mais les écoles et les facultés de journalisme mettent l'accent sur la neutralité, la séparation entre l'information et l'opinion, ainsi que l'importance de la rigueur. Est-ce que c'est compatible avec la militance ?

Je crois qu'il faut être rigoureux, vérifier et être critique avec les sources. Nous avons des exemples merveilleux de journalistes très engagés qui sont du côté des opprimés, comme Eliane Blum, une journaliste et écrivaine brésilienne qui écrit de longs articles dans l'édition brésilienne de El País ; ou Marcela Turati, reporter du Proceso, au Mexique, qui est elle aussi totalement engagée avec les secteurs populaires sans pour cela, perdre la rigueur nécessaire.

D'un autre côté, dans l'article de 2003, tu affirmais que les habitants, les cultivateurs de coca, les paysans Sans Terre, et de plus en plus, les chômeurs urbains et les piqueteros argentins, travaillent à la construction de l'autonomie. Comment l'idée d'autonomie a-t-elle évolué dans les organisations populaires depuis 15 ans ?

Je crois que dans une première phase des mouvements, ce que nous comprenions du zapatisme et d'autres dont les piqueteros argentins, même s'ils ne le posaient pas comme ça, c'est que l'autonomie se formulait comme un discours défensif face à l'Etat, les partis politiques, les églises et les syndicats. Actuellement, on va vers une autonomie plus intégrale, qui implique de disposer d'un territoire, avec sa propre production, si possible sans agrochimiques et, en fait, une autonomie qui touche tous les aspects de la vie. Alors que les paysans et les indigènes ont une grande expérience de l'autonomie alimentaire et des pratiques de santé, les secteurs populaires urbains ont été dépossédés de ces savoirs. Il faut alors souligner l'importance d'expériences comme, parmi beaucoup d'autres, celle de certaines communes de Medellin qui ont atteint une certaine autonomie dans la gestion de l'eau, celle de la Coopérative de Logement Acapatzingo dans le district fédéral de México, ou l'expérience de la culture de quinoa des habitants de Potosí, à Ciudad Bolívar (Bogotá). Une autonomie qui dispose aussi d'espaces pour la résolution de conflits -ce que nous appelons le pouvoir ou la justice- propres, afin de ne pas avoir recours à la justice de l'Etat.

Quels exemples soulignerais-tu ?

C'est ce à quoi tend l'exemple mapuche, avec les groupes d'autodéfense informels. Et en Colombie, le mouvement des peuples nasa et misak organisés autour de l'Associacion des Conseils Indigènes du Nord du Cauca (ACIN) et le Conseil Régional Indigène du Cauca (CRIC) : en plus de leurs instances de justice communautaire et leurs écoles de formation, les nasa-misak ont une garde indigène élue par les communautés. Chaque communauté nasa élit dix gardes indigènes pendant un an, ils sont ainsi plus de 3.000 gardes coordonnés par chaque réserve, avec leurs propres chefs à tour de rôle, et armés de batons. Il s'agit de gens auto-organisés, sous le contrôle des conseils. Ils font peser la masse -c'est à dire la quantité de personnes- pour l'efficacité de leurs actions. Ils ont réussi à détenir les paramilitaires, l'armée, les compagnies minières et les FARC quand ils séquestraient des indigènes. Et tout cela, parce qu'ils considéraient que, dans leur territoire, ils ne voulaient pas de la guerre.

De quels médias indépendants recommanderais-tu la lecture à des citoyens européens pour s'informer, de manière critique, sur la réalité latinoaméricaine ?

Au delà des grands médias comme Brecha ou La Jornada, je soulignerais le site Web Desinformémonos du Mexique, qui est très lié aux mouvements et qui est dirigé par la journaliste Gloria Muñoz Ramirez ; il s'agit d'un journalisme militant et qui a très peu de ressources. Il y a aussi l'exemple de Mapuexpress, en lien avec le peuple Mapuche. Mais le cas le plus incroyable est celui de l'Argentine. L'Association des Revues Culturelles et Indépendantes d'Argentine (AReCIA) enregistre près de 200 revues culturelles, indépendantes et autogérées, sous format papier ou digital ; ces publications liées aux réseaux populaires, par exemple Lavaca.org, Barcelona (Un journalisme par d'autres moyens), La Tinta (L'encre... Un journalisme qui va jusqu'à se tacher) ou Campo Grupal, comptent entre cinq et sept millions de visites mensuelles. Dans ces revues, qui sont majoritairement coopératives, plus de 1500 personnes travaillent ou collaborent à temps complet. La communication en Amérique Latine s'est multipliée de manière notable. Un autre exemple est celui du Réseau d'Education Radiophonique de Bolivie (ERBOL) fondé en 1967, la tradition des radios communautaires en Equateur ou la quinzaine de publications du monde mapuche. Le processus est très riche, il y a une infinité d'expérience dont on n'a pas forcément connaissance.

Traduction : CM


jeudi 2 août 2018

"Paix naissante", la fleur découverte grâce à l'accord avec les Farc


Découverte à El Peñon, dans le département du Santander, par un groupe de chercheurs qui a décidé d'explorer les zones auparavant interdites à cause du conflit armé, cette petite fleur, délicate et simplement jolie, est une nouvelle espèce d'Elaeagia (Rubiacées) de la Cordillère Orientale de Colombie. Elle attire l'attention. Petite, délicate, avec 6 pétales en étoile, elle est blanche avec une texture très douce. Elle était restée cachée au milieu des arbustes de la cordillère des Andes jusqu'à ce que, au printemps 2016, un groupe de 30 personnes décide d'aller à El Peñon, dans le département du Santander, là où elle attendait.
Source : SEMANA

Humberto Mendoza Cifuentes et José Aguilar Cano sont les responsables de cette expédition de Colombia Bio, un projet qui cherche à explorer différentes zones, notamment celles qui, grâce au post-conflit, ont cessé d'être interdites pour les chercheurs.

Le lieu où ils sont arrivés se trouve à 2.500 mètres d'altitude. Il n'y a pas de ruisseaux ou de cours d'eau. L'eau se concentre dans des puits où elle se filtre petit à petit dans le sol. Ce processus a formé des cavernes gigantesques.



"C'est un paysage que l'on ne voit dans aucune autre région du pays" explique Humberto Mendoza. Les grottes sont cachées au milieu d'un enchevêtrement de végétation. "A certains endroits, il y a des gouffres qui peuvent avoir 50 m de diamètre avec jusqu'à 80 m de profondeur, et ils sont reliés avec d'autres grottes". Selon le chef de cette expédition, pendant longtemps, ce lieu a été un site sûr pour la guérilla car quand ils y rentraient, personne ne pouvait les trouver.

Le voyage a duré 12 jours. "Sur le terrain, nous faisons 8 heures de marche par jour, à travers des sentiers ou à travers bois. Cela peut durer toute la journée. Et nous collectons tout ce qui est fleurs et fruits" affirme Mendoza. Ce qu'ils ne savaient pas c'est que cette traversée leur apporterait de nombreuses surprises. Voir : La grenouille qui croasse comme une chèvre.

Derrière les caméras de la découverte

Ils sont tombés sur un arbre de 5 ou 6 mètres de hauteur où se trouvaient ces jolies petites fleurs. "Nous ne savions pas qu'il s'agissait d'une nouvelle espèce. Nous collectons tout simplement des masses de plantes à fleur", raconte Mendoza qui est biologiste botanique spécialisé en taxonomie. "Nous récoltons pendant 10 jours puis nous faisons des herbiers" dit-il. Leurs journées de travail peuvent être de 16 à 18 heures car, après le travail de terrain, il faut arriver à analyser à quel groupe appartient chaque spécimen et prendre des notes.

En Colombie, il y a environ 30 mille espèces différentes de plantes, et donc le défi de l'identification est très important. "Dans tout cet univers des noms, nous devons chercher celui qui correspond à chaque plante que nous récoltons sur le terrain" explique Mendoza qui travaille sur l'Herbier Federico Modem, à Villa de Leyva. Pour faire ce travail, il faut tout un entrainement. Alors qu'ils comparaient dans l'herbier, avec un microscope, les caractéristiques des plantes recueillies, cette blanche inconnue attendait dans leur liste d'attente sans qu'ils le sachent.

"Au bout de 3 mois environ, nous nous sommes retrouvés avec certaines espèces à qui nous ne pouvions pas mettre de nom scientifique. Nous avons continué à chercher jusqu'à arriver à la conclusion que ces plantes, au moins 4 ou 5 espèces, étaient nouvelles" indique-t-il. Parmi elles, "cette petite plante que nous appelons "paix naissante" car après avoir chercher plusieurs mois, nous nous sommes rendus compte qu'aucun scientifique ne l'avait récoltée, que c'était une nouvelle espèce". Finalement, la recherche peut durer au moins 1 an.

Le sens de son nom

La fleur appartient au genre Elaeagia, un groupe peu connu mais très abondant en Colombie. C'est en effet le pays qui a la plus grande diversité d'Elaeagia puisque il en compte 10 espèces sur son territoire.

Son nom complet est Elaeagia Pascisnascis, traduit littéralement par "paix naissante". Généralement, les botanistes qui découvrent les espèces ont le privilège de mettre le nom qu'ils désirent" explique Mendoza. L'expédition Colombia Bio est le fruit du processus de paix. "J'ai travaillé dans la botanique pendant 30 ans et c'est la première fois qu'on me paie pour aller chercher des espèces nouvelles, les décrire et les publier. En fait, tous les travaux que j'avais eu précédemment consistaient en d'autres choses" raconte le biologiste plein d'émotion. Le nom donné à la découverte "est une reconnaissance à ce projet de Colciencias qui a résulté des accords et qui est complètement engagé pour le pays se pacifie" explique Mendoza. Selon cet expert en classification des plantes, les biologistes qui sont allés sur le terrain depuis 30 ans ont connu la vérité vraie de l'Autre Colombie. "Nous avons été assez frappés par tout le processus violent du pays. Maintenant, on apprécie d'aller sur site, complètement tranquilles, avec les gens de la campagne si aimables" indique Mendoza avec enthousiasme. "Ce n'était pas comme ça, il y a 10 ans. Ce nom rend hommage à ce que nous avons gagné avec le processus de paix".

De la famille du café

La Paix Naissante a diverses caractéristiques. Ses feuilles grandissent l'une en face de l'autre, elle est munie de structures qui protègent les feuilles de petite taille, elle produit une résine pour se protéger du froid et elle a des semences minuscules qui se dispersent au vent. Ses fleurs sont les plus grandes de son genre.

Ses zones d'implantation sont limitées aux zones de bois des Andes, dans des lieux où la forêt est bien conservée. De manière préliminaire, elle a été catégorisée comme une espèce en danger. Le plus curieux de cette fleur, c'est qu'elle fait partie du groupe où se trouve le café. Elle n'a malgré tout pas d'odeur. Et sa couleur blanche coïncide avec le nom qui lui a été donné. "C'est une très jolie fleur, vraiment, simple mais jolie" dit Mendoza.

D'autres découvertes

La Paix Naissante n'est qu'une des découvertes réalisées dans le cadre de Colombia Bio. Il y a également Pritimantis sp, une grenouille, et le Gelanesaurus sp, un lézard, des espèces découvertes dans le Chemin Andaquí du Parc Naturel Municipal Andakí, dans le Caquetá.

A Boyacá, dans les montagnes de las Quinchas, dans le haut-plateau de Chiscas, celui de Cuchilla Morro Negro et dans le Sanctuaire de la Flore et de la Faune de Iguaque, une quinzaine d'espèces potentiellement nouvelles pour la science ont été découvertes, il s'agit de champignons, de plantes et d'insectes. De plus, 45 espèces nouvelles pour le pays ont été enregistrées, ainsi que 173 pour le département. 





samedi 7 juillet 2018

L'assassinat des leaders sociaux en Colombie a-t-il un caractère systématique ?


Source : Contagio Radio

La recrudescence des assassinats de leaders sociaux dans le pays a déclenché toutes les alarmes face au manque d'actions du gouvernement pour garantir leurs vies. Alberto Yepes, membre de la Coordination Colombia, Europa, Estados Unidos, qui regroupe plus de 300 organisations de défense des droits humains, souligne combien il est important que soit accepté le caractère systématique des homicides car cela oblige à changer le mode d'instruction juridique des faits. Ce qui pourrait permettre de faire la lumière sur leurs responsables.

Pourquoi les assassinats des leaders ont-ils un caractère systématique ?

La première caractéristique qui peut déterminer le caractère systématique dans l'assassinat des leaders sociaux tient au profil même des victimes : Elles dénonçaient la violation des droits humains, elles étaient victimes dans la restitution des terres, elles soutenaient la substitution des cultures d'usage illicite, entre autres.

La deuxième caractéristique se trouve dans le modus operandi des assassinats, c'est à dire la façon dont ils ont été commis. Selon Yepes, ils sont généralement perpétrés par des hommes qui font partie de groupes de tueurs à gages et qui ont réalisé un plan préalable de suivi du leader pour déterminer la meilleure manière de réaliser leur contrat.

Pour Yepes, si le gouvernement reconnait le caractère systématique des assassinats de leaders, cela permettrait d'abord d'enquêter transversalement sur les cas et non séparément comme on le fait actuellement. Par ailleurs, on pourrait avancer de manière beaucoup plus forte sur les responsables intellectuels.

"Le caractère systématique signifie qu'il y a un plan derrière les assassinats, c'est à dire que des structures décident de mettre en place un plan d'extermination des leaders sociaux dans le pays" affirme Yepes. A ce propos, il assure que si on connait ceux qui ont donné l'ordre "d'appuyer sur la gachette", on pourra établir les relations entre les structures paramilitaires, principales responsables des assassinats de leaders, et les bandes criminelles ou de tueurs à gages.

Dans ce sens, il a lancé un appel au Parquet pour que soit analysé le lien qui pourrait exister entre l'augmentation des assassinats des leaders sociaux et l'élection de Ivan Duque comme président, et pour que l'unité de démantèlement du paramilitarisme fasse son devoir au sujet des crimes effectués par ce groupe armé.

L'Etat doit reconnaître le caractère systématique de l'assassinat des leaders sociaux

Suite aux affirmations du ministre de l'intérieur Guillermo Rivera qui a insisté sur le fait que les assassinats des leaders sociaux n'avaient pas un caractère systématique, Diana Sánchez, membre de l'organisation "Somos Defensores", a réaffirmé l'importance de la reconnaissance du caractère systématique des faits violents qui se présentent dans le pays et de la responsabilité des institutions gouvernementales par omission et manque d'investigation.

Pour Diana Sánchez, les assassinats sont bien systématiques. Leur première caractéristique tient au profil des victimes : des dirigeant.e.s sociaux, qui travaillent sur le terrain, dans des processus de mobilisation sur le territoire, qui ont dénoncé des violations des droits humains et qui ont une visibilité dans la sphère publique.

Le deuxième élément est lié à l'augmentation du nombre d'assassinats de leaders sociaux qui, selon Diana Sanchez, ne cesse de croître. Et le troisième facteur concerne la typification qui a pu être établie sur la manière dont sont assassinées les personnes : Elles sont généralement assassinées par des sicaires (tueurs à gages), avec des armes à feu, dans des lieux qu'elles sont habituées à fréquenter comme leurs logements ou leurs lieux de travail.

A ce propos, elle rappelle que pour le génocide de l'Union Patriotique, on avait aussi demandé à l'Etat de reconnaître le caractère systématique des assassinats contre les membres de ce parti politique pour activer des mesures de protection. Et qu'il ne l'avait pas fait. C'est seulement plusieurs années après les faits que la reconnaissance de la modélisation des assassinats qui provoquèrent l'extermination a été obtenue.

Le manque d'actions de la part des institutions

Si Diana Sánchez reconnait qu'il y a une avancée dans les enquêtes du Parquet dans 170 cas, ce n'est que trop peu par rapport au nombre des assassinats de leaders sociaux qui, selon Somos Defensores, s'élève à un total de 580 cas d'homicides sur les deux périodes présidentielles de Santos.

Elle explique que, même si on a trouvé les auteurs matériels dans 50% des 170 enquêtes menées par le parquet, on ne connait pas les auteurs intellectuels ou les intérêts politiques ou économiques qui sont derrière l'assassinat des leaders.

Elle explique également que la promulgation des décrets qui cherchent à protéger les leaders à travers différentes stratégies comme les changements dans l'Unité Nationale de Protection, ou la mise en forme de mesures collectives, ne sont que des gesticulations s'il n'y a pas d'articulation avec la réalité des leaders, femmes et hommes qui vivent dans des zones où l'Etat est absent.

Finalement, sur le décret 660 de 2018 présenté par le Ministre de l'Intérieur, Diana Sánchez affirme : Cette disposition tend à la protection des leaders et inclut des recommandations faites par les organisations de défense des droits humains, mais elle peut être modifiée par d'autres décrets et elle n'entrera en vigueur qui si le prochain gouvernement le décide.





vendredi 6 juillet 2018

Colombie. La faute à la négligence de l'Etat, pas à la feuille de coca


Par Itayosara Rojas

Il y a deux jours, sept corps sans vie ont été retrouvés dans le département du Cauca. Les corps présentaient des traces de tortures et la presse a présenté plusieurs versions du fait. Certains secteurs ont affirmé que les corps appartenaient à des membres de groupes paramilitaires, pour en minorer l'importance et cacher la vague de violence contre les leaders sociaux qui a lieu en ce moment dans le pays. En moins de 8 jours, 19 personnes ont été assassinées. Elles l'ont toutes été dans des zones isolées, ce sont tous des paysans et des indigènes sans terres, qui habitent des zones où l'Etat arrive avec des troupes militaires, mais jamais avec des hôpitaux, des écoles ou des routes. Le massacre à Argelia (Cauca) nous ramène aux années les plus rudes du paramilitarisme, il nous rappelle les massacres de El Salado, la Rochela, el Aro, les matchs de foot entre paramilitaires où c'est la tête d'un paysan qui devenait le ballon.

Pour la presse et certains secteurs, ce massacre est un fait mineur dans le cadre du trafic de drogue, on insinue même qu'il ne faut pas pleurer la mort de ces personnes parce qu'elles cultivaient la coca. Certains partisans du Centre Démocratique ont exprimé dans les réseaux sociaux que c'était la conséquence de l'accord de paix et du développement des cultures de feuille de coca. Opinions totalement éloignées de la réalité car elles méconnaissent les circonstances de ce lamentable événement.

D'abord, dans le pays, il y a en effet eu ces deux dernières années une augmentation significative des zones de culture de coca, avec près de 150.000 hectares cultivés, chiffre qui n'avait pas été atteint depuis 2001 selon le dernier rapport du bureau des nations unies contre la drogue (Voir rapport 2018). Dans le département du Cauca, il y a environ 12.000 hectares cultivés en coca. Entre 2015 et 2016, ce chiffre a augmenté de 45% selon le même rapport. La région du Cauca où a eu lieu le massacre est caractérisée historiquement comme zone de production de coca et zone de transit pour le trafic de drogues. Les communautés qui y vivent ont trouvé dans la culture de la coca le moyen de vivre, la possibilité de survivre. L'Etat n'arrive dans cette zone du pays que sous la forme de l'armée, de la répression et de la substitution forcée des cultures d'usage illicite. La zone n'a pas de routes, pas d'écoles et pas d'hôpitaux. La coca est devenue l'unique forme pour assurer la survie économique des communautés. Le profit qu'elles en reçoivent est dérisoire comparé aux gains de ceux qui en profitent vraiment : les grands narcos.

Après la signature des accords de paix entre le gouvernement national et les FARC, qui avaient pendant longtemps maintenu un contrôle territorial sur ces zones et avaient, d'une certaine manière, contrôlé la production de la coca, de nouveaux acteurs armés ont pris le contrôle sur le territoire. Ces nouveaux acteurs sont en lien avec d'anciens groupes paramilitaires et des cartels de drogue mexicains comme le cartel de Sinaloa. Certaines structures dissidentes nées des échecs de l'accord de paix se sont trouvées embrigadées dans ces activités et ont cédé le contrôle territorial et le contrôle sur cette économie de guerre utilisée auparavant par les FARC. Les délits et les actions violentes ont augmenté et les communautés paysannes sont les principales victimes de ces changements en matière de contrôle territorial et d'économies de guerre.

Jusqu'à maintenant, les actions du gouvernement pour trouver une solution à ce problème ont été centrées sur la criminalisation du premier acteur de la chaîne productive : les producteurs de feuilles de coca, qui en l'occurrence sont les plus vulnérables. Il n'y a pas eu d'actions contre les réseaux paramilitaires et les narcotrafiquants responsables de la violence, qui remportent les plus gros pourcentages de profit du commerce des drogues. Contrairement à ce que pensent certains partisans uribistes et du Centre Démocratique, les morts d'Argelia ne sont pas le fruit de l'accord de paix, mais bien au contraire, la conséquence logique de l'échec de sa mise en oeuvre. Au delà des accords entre les communautés et le gouvernement, le quatrième point de l'Accord, qui traite spécifiquement des actions et des mesures qui devraient être prises pour affronter le problème du trafic de drogues et des cultures d'usage illicite, n'a pas été mis en route. Chaque jour d'omission en la matière coûte la vie à un leader qui revendique la substitution ou à un petit producteur de feuille de coca.

Jusqu'à aujourd'hui, les plans de développement territorial à travers lesquels seraient mis en oeuvre le premier point de l'accord de la réforme rurale intégrale ne sont que du papier et n'ont pas été concrétisé dans les territoires prioritaires. De la même manière, on n'a que très peu avancé dans le Programme National Intégral de Substitution des Cultures d'Usage Illicite (PNIS), bien que les communautés productrices aient manifesté leur disposition à entrer dans les plans de substitution. De plus, ces communautés victimes de violence ont une fois de plus été bafouées dans leur droit à la participation politique quand le congrès de la république a éliminé les circonscriptions spéciales pour la paix, figures qui cherchaient à restituer les droits des victimes, particulièrement leur droit à la participation politique, à leur donner une voix au parlement et, pour la première fois dans l'histoire de la Colombie, à écouter les communautés qui sont les premières à souffrir de la violence. 

Ce n'est pas la coca qui tue les leaders sociaux, ce n'est pas la coca qui est responsable du retard et de la pauvreté des zones les plus isolées du pays. C'est l'inaction de l'Etat colombien, son inopérabilité pour garantir la vie des plus humbles. Ce n'est pas la feuille de coca non plus qui est la responsable du massacre de Argelia, c'est l'omission de l'Etat colombien, son incapacité à mettre en oeuvre l'accord de paix et son attitude complaisante qui favorise les intérêts des acteurs qui ont profité de la guerre, ceux qui ont assuré leurs privilèges à travers elle. L'accord de paix est en pièces et le prix à payer, c'est la vie des paysannes et paysans colombiens, oubliés par la presse. Ce sont eux aujourd'hui qui pleurent leurs morts.

Itayosara Rojas est Sociologue à l'Université Nationale de Colombie. Etudiante en maîtrise de développement rural. Ghent University - Humboldt Universität zu Berlin.
Traduction : CM


samedi 2 juin 2018

Espagne. Investiture de Pedro Sánchez, nouveau chef du gouvernement espagnol


Communiqué PCE. 1er juin 2018
Source : http://www.pce.es/docpce/pl.php?id=6316

Le PCE (Parti Communiste Espagnol) a soutenu la motion de censure qui a expulsé le PP (Parti Populaire) du gouvernement de l'Espagne après 7 ans de restrictions budgétaires et de corruption, et a investi comme nouveau chef du gouvernement, le secrétaire général du PSOE (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol), Pedro Sánchez. Nous l'avons fait pour des raisons que nous considérons partagées et comprises par la majorité de la société espagnole : Le besoin d'expulser du gouvernement le parti de la corruption et du pillage.

La motion de censure a mis fin à la situation que nous avions cherché à éviter après les dernières élections générales, en travaillant alors pour constituer une gouvernement de progrès qui empêche le PP de continuer à gouverner l'Espagne et qui garantisse le respect de la démocratie. Cela n'avait pas été possible à l'époque et l'Espagne a payé un prix très cher : l'accroissement des mesures néolibérales qui ont aggravé les conditions de vie des travailleurs et travailleuses, une crise territoriale incontrôlable, un recul des libertés fondamentales et l'augmentation de la répression. Nous nous réjouissons d'avoir maintenant l'occasion d'inverser les conséquences tragiques du gouvernement du PP, alors que l'Espagne a perdu deux ans en étant gouvernée par le parti le plus corrompu d'Europe.

Les années de gouvernement du PP ont rendu habituelles et structurelles la corruption - Gürtel, Púnica, Barcenas, etc-, le pillage des deniers publics pour financer le parti et enrichir ses dirigeants, la manipulation des juges et des procureurs - pour se protéger et chercher à garantir l'impunité des corrompus, et la manipulation des médias de communication publics pour se couvrir et distraire l'attention, fort heureusement sans le réussir pleinement.

Il fallait expulser le PP à cause de ces corruptions multiples et nous y sommes arrivés grâce au travail d'enquête et d'alerte des journalistes, des pétitions populaires, de nombreux juges et procureurs, de policiers et de gardes civils. Grâce à leur travail on connait la vérité et on avance pour que justice soit faite sur les crimes commis par les élites politiques du pays et qui ont provoqué des dommages qu'il est indispensable de réparer maintenant.

Il fallait expulser le PP à cause de ses politiques économiques de restrictions budgétaires et de démantèlement de l'Etat Social, avec leurs conséquences tragiques pour la classe au travail et avec leurs attaques constantes et la compression des libertés démocratiques.

Et nous l'avons réussi, nous qui remplissons les rues et les places pour lutter contre les réductions des services publics, des droits sociaux et du droit du travail, contre la précarité et la corruption, contre les violences machistes, en défense du système de retraites publiques, contre les expulsions et pour le droit au logement, nous qui dans la rue avons dit "Non" à ce gouvernement, en démontrant que la société disait : Basta. Aujourd'hui nous avons une victoire, nous devons la célébrer.

Nous l'avons réussi grâce aux 67 sièges de députés de Unidos Podemos, fruits en grande partie de tous ces luttes populaires, comme le sont aussi les Mairies arrachées au bipartidisme, nouvelles institutions créées à partir de la mobilisation populaire et la convergence.

Les député.e.s de Unidos Podemos ont été la clef du succès de la motion de censure. Elles et ils sont la garantie que le nouveau gouvernement accomplira les tâches qui permettront de convoquer des élections générales dans un climat de normalité démocratique.

Nous considérons que les tâches indispensables que doit aborder le nouveau gouvernement sont :

  • Clore l'étape de la corruption : En finir avec les pratiques corrompues depuis les pouvoirs publics, garantir les conditions et les moyens pour que la justice agisse de manière impartiale et garantisse qu'il n'y a pas d'impunité pour les crimes de corruption.
  • Régénérer la justice et garantir la pleine jouissance des droits civils et politiques. En finir avec les limitations à la liberté d'expression et de manifestation, et garantir l'impartialité des médias de communication publics.
  • Abroger les mesures réactionnaires du PP comme la réforme du travail, la LOMCE sur l'Education, la réforme des retraites et la loi "bâillon" sur les libertés publiques, garantir l'accès au logement, modifier la loi sur les hypothèques et mettre en route des mesures d'urgence contre le chômage, l'exploitation et la précarité croissante pour récupérer une partie des droits spoliés.
  • Normaliser la situation en Catalogne en commençant par un large dialogue pour arriver à des accords politiques qui reconstruisent le "vivre ensemble" où nous défendrons un modèle d'état républicain et fédéral.

Ce gouvernement peut servir pour réparer ce qui a été détruit par le PP. Mais nous ne croyons pas qu'un gouvernement du PSOE réunisse les conditions permettant de mettre en route les nouvelles politiques de changement pour construire une société plus juste, ni par son fragile poids parlementaire, ni par son programme politique. C'est un gouvernement provisoire, peut-être utile pour aborder les tâches urgentes évoquées ci-dessus, mais qui peut difficilement aborder les grandes transformations dont a besoin notre pays au niveau politique, économique et social. Notre soutien au président Sánchez dépendra de l'adoption par son Gouvernement des mesures urgentes que nous avons citées pour régénérer la démocratie et améliorer en urgence les conditions de vie de notre peuple. En cela nous serons exigeants.

Et Pedro Sánchez ne doit pas oublier qu'il est président deux ans après des élections générales, à cause de son erreur quand il a fait confiance à Ciudadanos, le parti qui considère que c'est "terrible" d'expulser les corrompus du gouvernement. "Terrible" vient de terreur et il semble bien qu'Albert Rivera exprime inconsciemment la terreur que provoque la démocratie chez les banquiers et les riches de notre pays, ceux qu'il représente si bien : la terreur de perdre le statut que ceux-ci leur ont fabriqué, la terreur de devoir suivre le chemin qu'a dû prendre Rajoy. La peur, sur laquelle croît le fascisme, qui se développe aussi à partir de l'ignorance que développent les moyens de communication derrière qui se cachent les banquiers et les patrons.

Effectivement, la peur va changer de camp et avec ses mots, Rivera démontre qu'il a peur de ces "espagnoles et espagnols" dont il parle tant. "Ciudadanos" a peur parce qu'ils savent que leur discours phalangiste et patriarcal, xénophobe et excluant, leur soutien inconditionnel au PP, parti le plus corrompu d'Europe, apparaît de plus en plus clairement. Il est clair que Ciudadanos est la même chose que le Parti Populaire, avec une plus grande dose d'opportunisme, c'est à dire un danger pour l'Espagne.

Alors que la majorité du peuple espagnol célèbre l'expulsion du PP ou l'accepte comme un acte démocratique, nous constatons également que les médias derrière lesquels se cachent les banques, parlent de "chaos" et de "catastrophe". En voilà encore qui ont peur des "espagnoles et des espagnols".

Dans ce nouveau contexte, nous réaffirmons la nécessité de renforcer l'unité populaire et la convergence des forces de gauche, de renforcer l'organisation populaire, celle de la classe des travailleuses et travailleurs pour continuer les luttes, unique garantie pour réussir les changements auxquels nous aspirons et qui doivent ouvrir le processus constituant ver la IIIème République des travailleuses et travailleurs de tous les peuples d'Espagne. Notre défi le plus proche est celui des prochaines élections municipales, autonomiques, et particulièrement les prochaines élections législatives que le PCE considère devoir être célébrées le plus rapidement possible, une fois que les institutions auront été décontaminées du mal immense qu'a engendré le Parti Populaire.

Aujourd'hui, nous célébrons le fait d'avoir expulsé le PP par la lutte et par les urnes.
Demain, il faut continuer la lutte pour faire le ménage dans les institutions de la corruption et pour récupérer les droits qu'ils nous ont volés.
Il faut continuer à construire l'unité populaire et la convergence politique vers la IIIème République.

Secrétariat du Comité Central du PCE

Trad°. CM




mardi 22 mai 2018

Milonga del fusilado. En hommage à Alain Fichet


Ne me demandez pas qui je suis
ni si vous me connaissiez
les rêves que j'avais eu
grandiront bien que je ne sois plus
Je ne vis plus mais je continue
à la recherche de ce que je cherchais
et les autres qui continuent à se battre
verront naître d'autres roses
Au nom de ces choses
tous continueront à me nommer.

Ne vous souvenez pas de mon visage
celui qui fut mon visage de guerre
alors qu'il y avait sur ma terre
le besoin d'être dans la haine.
Dans le ciel qui s'éclaire déjà
vous verrez comment était mon front
peu de gens m'ont entendu rire
et bien que mon sourire soit ignoré
vous le retrouverez dans l'aube
du jour que l'on aperçoit.

Ne me demandez pas mon âge
J'ai les années de tous et toutes
parmi de nombreux choix, j'ai choisi
d'être plus vieux que mon âge
Et les années en vérité
sont les coups que j'ai donné
Je nais avec chaque fusillé
et même si mon corps se meurt
j'aurai l'âge en vérité
de l'enfant que j'aurai libéré.

Ne cherchez pas ma tombe
parce que vous ne la trouverez pas
Mes mains sont celles qui vont
dans d'autres mains qui se battent
ma voix est celle qui crie
mon rêve est celui qui continue entier
et sachez que je ne meure
que si vous commencez à lâcher
Parce que celui qui meurt au combat
vit dans chaque camarade.


Traduit le 22 mai 2018, en hommage à Alain Fichet.

vendredi 11 mai 2018

Venezuela. Cette habitude caribéenne de ne pas se rendre



Par Marco Terrugi in La tinta

Le Venezuela se prépare aux élections présidentielles. Face à la menace des Etats-Unis et la nécessité de soutenir une révolution qui donne encore de l'espoir au continent.

Caracas vit au rythme de la rage et de la caraïbe. Ce n'est pas un bal de débutantes. Le transport y est une bataille, le distributeur d'argent y est une bataille, la pharmacie y est une bataille, les prix y sont une bataille. C'est une guerre qui éclate comme les tempêtes tropicales décrites par Maïakovsky : Il ne reste que peu d'air entre tant de pluie. Mais il ne pleut pas à Caracas, il y a des semaines de transition entre soleil et pluie, une sécheresse nuageuse. L'eau se recycle, elle passe de seau en bassine, on y fait attention dans la douche, dans la cuisine. Et quand revient son bruit dans les tuyaux, c'est la fête dans les maisons. Nous marchons au bord des limites, comme d'habitude.

Personne n'aurait dit que nous arriverions jusque là, en mai 2018. Ni avec des dés, ni en lisant les cendres de cigare, ni en appliquant de manière méticuleuse les hypothèses bien huilées qui ont donné des résultats dans les autres pays. Ce processus a pour habitude de ne pas respecter les règles, de frapper comme frappe le gitan du film Snatch, quand tout le monde le voit vaincu, que des millions ont été misé sur sa défaite, et qu'il se lève avec un poing droit qui casse les pronostics et laisse l'autre sur le tapis. Au tapis, il y a la droite vénézuélienne, qui ne se remet pas de la défaite de l'année dernière, quand elle a cherché à prendre le pouvoir politique avec les pires venins inoculés pendant des années dans sa base sociale et l'entrée en scène de groupes armés, entraînés pour des assauts violents. C'est pourquoi le gros de cette droite ne va pas aux élections. Et ceux qui avaient investi sur elle ont déchiffré son incapacité à convaincre les majorités. Je parle des Etats-Unis, impérialisme à l'ère des disputes géopolitiques ouvertes, condensées dans des pays comme la Syrie.

Ils veulent nous faire capoter. Que le pays s'effondre, que nous revenions aux misères qui ont engendré le cycle de la révolution, cette fois-ci pour tout faire chavirer, couler au niveau matériel et au niveau des idées. Ils le répètent avec l'impunité du pouvoir de leurs grands médias, semaine après semaine, ils annoncent d'autres attaques économiques, encore plus d'asphyxie par un blocus qui cherche à empêcher les importations, les transactions, les renégociations, en dollars et en cryptomoneda Petro. Leur nouveau coup sera, et c'est déjà prévu, de ne pas reconnaître le président élu qui, selon les sondages, sera Nicolás Maduro. S'il gagne c'est par l'unité du chavisme autour de sa candidature, une base sociale historique, le poids de Chávez, et par la faiblesse de ses adversaires électoraux : Henry Falcón, ex chaviste, qui promet une dollarisation de l'économie (il se garde bien d'expliquer comment il le fera), et l'outsider évangéliste conservateur Javier Bertucci.

Tout n'est pas de la faute de l'impérialisme. C'est aussi évident que l'existence de l'impérialisme. Poser cela au centre de la scène permet de situer le conflit et ses dimensions, le ring où nous nous trouvons.




Le pain, le distributeur de monnaie, le transport, les prix et les médicaments font partie de cette trame géopolitique, sa manifestation immédiate, quotidienne, la forme qui impacte la bouche de chacun. La stratégie d'usure est une oeuvre élaborée, pas improvisée. Elle fait mal là où ça fait le plus mal, elle s'articule sur les misères et les contradictions du processus, la corruption, l'indolence, les compromissions pour obtenir une maison, une voiture, un compte en banque. Les effets du cadre économique sur le tissu social changent à mesure que la situation se prolonge. On peut le voir, à quelques jours des prochaines élections présidentielles qui auront lieu le 20 mai : Alors qu'une partie des gens, du chavisme, parle de la campagne, milite, suit les infos, une autre partie est immergée dans la résolution des batailles quotidiennes qui n'arrêtent pas, et qui ne se calment que de temps en temps sur certains points. Il y a plusieurs temps superposés dans les territoires où s'est fondé le chavisme.

Ces temps sont exigeants. Ils demandent à ce qu'on reprenne le contrôle sur une économie qui semble effrénée, particulièrement sur les prix, qu'on exerce l'autorité, que soit freinée cette course où beaucoup ont fait de petites, moyennes ou très juteuses affaires sur les besoins, que les dirigeants reprennent le langage des rues, qu'ils fassent de la politique à la Chavez, que la lutte contre la corruption qui s'est développée soit approfondie, que les promesses de campagne ne soient pas seulement des promesses de campagne mais des faits. C'est une demande adressée aux dirigeants, au Parti Socialiste Uni du Venezuela, aux institutions, à la révolution en tant qu'espace de construction, d'espoir, d'identité.

Nous ne sommes pas dans une crise humanitaire, ce concept politique installé par les Etats Unis et répété jusqu'à la nausée par les grands médias pour justifier les attaques et diaboliser par l'effroi dès que l'on prononce le nom du Venezuela. Nous sommes dans un cadre de recul des espaces qui avaient été conquis, qui pousse à des reconversions économiques pour arriver à finir le mois ou la quinzaine, en jonglant avec les chiffres pour que ça rentre. Le cas des transferts de fonds en est un exemple très clair : Cent dollars, ce qui est très peu dans un autre pays, servent à résoudre une grande partie des besoins mensuels.




Ainsi, de même qu'il était impossible ou presque, il y a un an, de pronostiquer que ce mois de mai nous trouverait aux portes d'élections présidentielles avec une possibilité de victoire de Maduro, il est impossible de pronostiquer ce qui se passera dans un an. Le prochain pas, c'est de garantir la continuité du pouvoir politique le 20 mai. C'est indispensable au niveau national et continental, niveau que l'impérialisme ne perd jamais de vue. Il n'existe pas trois blocs, il n'y en a que deux. C'est à l'intérieur du processus, du chavisme en tant que courant historique, que peuvent se construire des solutions aux urgences du quotidien dans une perspective stratégique. Il serait trop tard de s'en rendre compte après, avec des classes dominantes déchargeant sans freins et sans demi-mesures leur revanche jusque dans nos maisons.

Nous sommes face à nous mêmes : Histoire, rage, caribéens, latinoaméricains, avec nos passions et nos pauvretés, dans une époque qui défie nos générations réunies autour du Venezuela. Il y a dans ce destin un destin commun, qui marque ce que nous pourrons, ou pas, dans les prochaines années. Ceux qui nous ont précédé, comme ceux qui viendront et chercheront ce que nous aurons réussi, nous regardent.

Traduction : CM